Chapitre de r Amitié, à la fin de la 2'' page
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naissance de La Boétie^. Quel est donc le reproche 'que me fait M. Barckhausen? N'étais-je pas de toutes façons en droit do dire que co discours avait couru?
Mais il y a plus. Une autre raison bien simple s'oppose à ce que Montaigne ait voulu indiquer que les manuscrits du Contran couraient encore en 1580 : c'est la publication du Contr'un en 1576. Ce qui court en 1580, ce n'est plus le manuscrit, ce ne sont plus des copies, c'est, depuis quatre ans, le texte imprimé. Il est donc, de ce fait encore, infiniment probable que la phrase : « Court piéça es mains des gens d'entendement » a été écrite avant 1576.
Un autre tort que m'attribue M. Barckhausen, et auquel nous allons venir, eût été véniel, même s'il eût existé ailleurs que dans l'imagination de mon critique. Il ne pouvait se transformer en « péché irrémissible » qu'aux yeux d'un « éditeur » des Essais de Montaigne. Ah ! si M. Barckhausen n'était, comme moi, qu'un disciple, un admirateur de Montaigne, il pourrait fermer l^s yeux. Mais il est l'a éditeur K, et cette qualité lui interdit toute indulgence !
Il m'oblige à lui dire qu'il y a éditeur et éditeur, édition et édition. Il y a les éditions critiques, avec commentaires, éclaircissements et interprétations des passages obscurs. Celles-ci comportent la connaissance réelle de l'œuvre et de l'auteur. Il y a les éditions qui ne sont qu'une simple réimpression, exigeant surtout de ceux qui s'en chargent de bons yeux et de
1. Chapitre de l'Amitié, quelques lignes plus loin : « car elle me lut montrée (cette pièce : le discours) longue espace avant que je l'eusse vu (La Bo6tic) et me donna la première connaissance de son nom. » (Ht c'est en 1557 (|u'il avait fait effectivement la corniaissancc de La 15oi'tio.)
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bons ciseaux. C'est le cas de l'édition à laquelle MM. Barckhausen et Dezeimeris ont attaché leurS noms; elle n'est que la reproduction de la première édition des Essais, avec réimpression de quelques passages que Montaigne avait ajoutés dans les éditions de 1582 et 1587, et indication, par des astérisques, de la place occupée dans les éditions suivantes par les additions successives. Ce travail de transcription est assurément méritoire, et tous les amis de Montaigne sont justement reconnaissants aux deux érudits bordelais de l'avoir fait, car il est d'une utilité première. Mais quelques soins et quelque conscience qu'ils y aient apportés, ils auraient dû prévoir l'utilité d'un errata. Egayons à ce sujet notre discussion par une historiette.
Il y a quelque temps, à l'entrée d'un des admirables bains-douches qui, grâce à M. Charles Cazalet, font des habitants de Bordeaux le peuple le plus propre de France, on lisait une inscription singulière. D'après une maxime attribuée à Montaigne, le défaut de propreté serait la cause de « nos légères » indispositions, ce qui n'était pas, on l'avouera, pour impressionner beaucoup le public. Or, Montaigne avait dit exactement le contraire. Il avait dit : « Je crois que nous encourons non légères incommoditez en nostre santé, pour avoir perdu cette coustume (de nous baigner). » (Sur mes indications, le texte a été rectifié.)
D'où provenait une aussi totale erreur? A quelle édition les auteurs de l'inscription avaient-ils emprunté la citation traîtresse? Eh ! mais tout uniment à l'édition de MM. Dezeimeris et Barckhausen, les-
quels avaient copié : « nos légères » (tome II de leur édition, page 349), là où Montaigne avait écrit : « non légères » (édition de 1582, page 790). Errare humanum est! L'erreur, d'ailleurs, n'est pas bien grave, et je souhaite qu'elle n'apparaisse pas, aux yeux de « l'éditeur de Montaigne », comme un « péché irrémissible ».
Le vrai « péché irrémissible », ce n'est pas d'avoir donné à penser que Montaigne était un hygiéniste médiocre, c'est de l'avoir présenté comme « un niais ». Tel est mon crime. Dire, en effet, que c'est Montaigne qui a introduit dans le Conlr'un le passage sur la Franciade, c'est, suivant M. Barckhausen, lui attribuer cette niaiserie d'avoir voulu faire croire que le Discours était l'œuvre de La Boétie, et d'y avoir en même temps inséré « la mention d'un livre que La Boétie n'aurait pu connaître ».
Pardon ! trop rigoureux censeur. Si cet anachronisme était une niaiserie, la faute serait vôtre non moins que mienne. Ne citez-vous pas la remarque de Montaigne, que La Boétie ne revit pas son œuvre depuis qu'il la composa (le texte ne peut pas être interprété autrement)? Et vous n'avez pas la prétention de soutenir que La Boétie peut parler de la Franciade en 1546?
Heureusement, il n'y a là aucun péché irrémissible, il n'ya même pas de faute, ni pour vous ni pour moi, parce qu'il n'y a aucune niaiserie à imputer à Montaigne. La mention de la Franciade est un habile artifice, une finesse qui est tout à fait dans le goût de Montaigne. J'ai eu plus d'une fois l'occasion, depuis les débuts de cette controverse, de montrer
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le procédé qu'il emploie quand il veut lancer quelque idée hardie et dangereuse. Il fragmente sa pensée au cours d'un long morceau où sauront la retrouver et la reconstituer les lecteurs habitués à « rencontrer son air ». Cet artifice est employé dans le Conlr'un, et, comme on le voit aussi très souvent, dans les Essais, il est même à double efïet. La mention de la Franciade sert à encadrer et à faire passer un des morceaux du pamphlet les plus outrageants pour le pouvoir. Mais en outre, elle est, je pense, un anachronisme prémédité.
.Je suis surpris que mon savant contradicteur ait pu penser que Montaigne, s'il a lui-même remanié et fait publier le Discours, a supposé que les esprits attentifs l'accepteraient comme étant l'œuvre sortie des mains de La Boétie en 1546, sans aucun changement, et qu'il désirait qu'ils l'acceptassent comme tel. Si, dans ce texte, des allusions à Henri III et à son règne ont été interpolées, c'était pour qu'elles produisissent leur efïet, pour que l'on comprît que le Discours était une adaptation de celui de La Boétie, un cadre permettant d'intercaler les traits du tyran du jour et d'introduire des allusions à ses actes. L'anachronisme de la Franciade, loin d'être une naïveté, avait pour objet d'attirer l'attention sur ces additions. Il est un exemple de plus de ces finesses, de ces savants calculs qui furent souvent remarqués en Montaigne par ses contemporains et dont non seulement il ne s'est que mollement défendu au chapitre I^"^ du livre III ^, mais qu'il a ouvertement
1. Les I-:smh, liv. m, ch. J, .■dition Courbet, t. 111, p. 219.
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avoués, sur lesquels même il a appelé l'attention, au chapitre IX du même livre III ^.
Ce que voulait Montaigne, je le crois de plus en plus, c'est qu'à ceux qui le soupçonnaient d'une entente avec les protestants et la lui reprochaient (il a encouru de tels reproches, il l'a déclaré plus d'une fois), il ne donnât pas prise par les remaniements du Contr'un; il voulait qu'on pût, pour ceux-là, attribuer les interpolations aux protestants. Mais j'imagine que, tout en se prémunissant ainsi contre ses adversaires, il n'était pas fâché de laisser la porte ouverte aux vrais amis qui sauraient le deviner. De là ce qui apparaît comme inconciliable dans le chapitre XXVII. Au même lieu, au même temps que, par un blâme peut-être concerté, il décline toute solidarité avec ceux qui ont logé le « Discours » parmi leurs pamphlets, il développe le plus magnifique éloge du même discours. En se donnant l'air de condamner l'usage qui en a été fait, il recrute des lecteurs et les conduit soigneusement au recueil où ils le trouveront. Ce discours, dit-il, « court piéça es mains des gens d'entendement ». Ne comprenez-vous pas la portée d'une telle parole? Vous en étonnez-vous? Ne faut-il pas ({u'il y ait eu des copies conservées, puisque, s'il n'y en a pas eu, reste seulement le texte dont Montaigne est le possesseur reconnu et authentique; que lui seul, dès lors, devient irrécusablement responsable de la publication et des adaptations? C'est un péril très grave, c'est un péril de mort, auquel il entend se soustraire.
1. Les Essais, édition Courbet, liv. 111, ch. IX, t. IV, p. 113. « Joinct qu'à l'adventure, ai-je quelque oblii^ation à ne dire qu'à demy, à dire confusément, à dire discordammont. »
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Pour la même raison, les prétendues preuves présentées dans les deux dernières pages de son article par mon critique, comme établissant qu'il y a eu des copies, n'ébranlent en rien mon argumentation. M. Barckhausen s'en est rendu compte, puisqu'il termine en disant : « M. Armaingaud répondra sans doute que Montaigne, en rédigeant les Essais, s'est exprimé de manière à ce qu'on ne soupçonnât point qu'il eût fait remettre le Conir'un aux protestants. » Répondra... C'est mon contradicteur, maintenant, qui prend le passé d'un verbe pour le futur. La réponse qu'il prévoit que fera M. Armaingaud, il y a beau temps que M. Armaingaud l'a faite. M. Barckhausen voudra bien me pardonner de me répéter, car il m'y oblige.
Si Montaigne est l'auteur de la communication et des interpolations, il est évident que pour que son intervention ne pût être prouvée, il n'aura épargné aucun effort, aucune habileté de langage; que ses affirmations, en cette affaire, sont trop intéressées pour qu'on puisse en tenir compte, et que c'est en • dehors de ses allégations qu'il faut diriger nos recherches pour trouver l'auteur du texte et celui qui l'a divulgué. Or, les arguments présentés par M. Barckhausen pour établir l'existence de copies autres que le manuscrit possédé par Montaigne ont pour unique fondement le témoignage de celui-ci : je n'excepte même pas l'argument tiré de la double interpellation à Longa, ces interpellations pouvant fort bien être des artifices de Montaigne ^.
1. Cette obligation d'ccarter le témoignage de Montaigne au sujet des copies du manuscrit du Discours s'applique
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J'aurais terminé si je n'avais à me plaindre d'un procédé de discussion que M. Barckhausen sera le premier à regretter. En interrompant trop tôt une citation, mon contradicteur me fait tenir un raisonnement très différent de celui que j'ai tenu. Comme je ne veux pas mettre en doute sa bonne foi, je suis réduit à croire qu'emporté par son impatience de réfuter ma thèse, il n'a pas pris le temps de lire très attentivement le texte auquel il avait entrepris de répondre.
A la troisième page de son article, il donne l'impression très nette que, de l'absence probable de copies autres que celle que possédait Montaigne, j'ai conclu que ce ne pouvait être que lui qui avait remanié et communiqué le document. Mon argumentation a été tout autre. Voici le passage auquel M. Barckhausen se réfère (la partie qu'il a citée est en caractères romains; celle qu'il a omise est en caractères italiques) : « Nous n'avons aucune preuve, aucun commencement de preuve, que le texte primitif du Discours ait été conservé depuis 1557 jusqu'à la Saint-Barthélémy par d'autres mains que par celles de l'auteur des Essais. Qn'ai-je conclu de là? Que Montaigne était certainement celui qui avait communiqué
d'ailleurs aussi bien au passage de « rAdvertissement » publié en 1571. Il y a des raisons sérieuses de croire que Montaigne entrevoyait, dès cette date, sinon la grande tuerie de 1572, du moins l'assassinao des principaux chefs huguenots, et qu'il pouvait songer à utiliser plus tard le Conlr'un en faveur de la cause opprimée. J'ai essayé de mettre en lumière les causes probables de la résolution assez subitement prise par Montaigne de se retirer dans son château du Périgord : ce qu'il a vu de la Cour pendant son séjour de sept mois à Paris, sa visite à l'Hospital, sa prévision de graves événements prochains me semblent avoir dicté sa détermination.
le texle aux Réformés? NULLEMENT. Je me suis borné à conslaler que le fail de la possession du manuscrit par Montaigne dirigeait inévitablement le soupçon sur lui; quil en résultait une présomption, une simple indication si Von veut; mais que Vexamen des circonstances qui ont précédé la publication pouvait seul fournir les motifs de décision ^. >>
Je n'accuse pas mon contradicteur d'avoir fait une citation inexacte. Je regrette qu'il l'ait faite incomplète. S"il l'avait faite complète, s'il avait transcrit les trois phrases que je viens de souligner, son lecteur aurait été averti que le soupçon une fois amené sur Montaigne par l'absence probable de copies, ce soupçon m'avait conduit à diriger vers lui l'enquête, et que dès lors j'avais porté l'information sur des faits étrangers à la question des copies. Ce même lecteur aurait compris qu'il était impossible
1. Armaingaud, Réponse à ;M. Bonnefon, Revue politique el parlementaire, avril 1907, page 18, et pag« 115 du présent volume.
Pour la clarté de la discussion, je transcris dans son entier le passage de l'article de M. Barckhausen que je vise ici : « Dans l'article où M. Armaingaud a lancé sa découverte, il s'est clîorcé d'établir que Montaigne, légataire des livres et des papiers de La Boétie, devait être le seul possesseur du Conîr'un après la mort de l'auteur, et que ce ne pouvait être que lui, par suite, qui, outré des massacres de la Saint-Barthélémy, aurait transmis le célèbre discours (refondu) aux protestants qui le publièrent. A l'appui de cette hypothèse, qu'il reconnaît n'être rien de plus, il avance dans un deuxième travail (Réponse à M. Bonnefon, Revue politique cl parlementaire, avril 1907, page 18) que «■ nous n'avons... aucune preuve, aucun commencement de preuve » que le texte primitif ait été conservé, depuis 1557 jusqu'en 157'2, par d'autres mains que celles de l'auteur des Essais ». Le savant docteur est difficile sur les
commencements de preuve » (Article de M. Barckhausen,
page 79 de la Revue historique de Bordeaux, numéro de marsavril 1909.^
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d'apprécier le bien-fondé de ma thèse sans me suivre dans cette information et sans connaître les motifs réels de ma conviction. Ces motifs constituent le fond même de mon mémoire initial et de mes réponses aux contradicteurs. En interrompant la citation, mon critique s'est trouvé dispensé de discuter les points essentiels de ma thèse ^.
M. Barckhausen voudra bien, j'espère, reconnaître qu'en me défendant contre ses attaques, je n'ai pas excédé les bornes permises. La hauteur de ses critiques justifie à mes yeux la vivacité de mes réponses, mais j'aurais trahi mes intentions si, dans aucune de ces réponses, quelque vives qu'elles puissent paraître à mon contradicteur, j'avais oublié le respect dû à son âge et aux services qu'il a rendus. Il faudrait n'être ni lettré ni Bordelais pour méconnaître l'intérêt et la valeur de ses patientes recherches sur Montesquieu et de plusieurs autres travaux qui honorent l'Université de Bordeaux.
1. L'article de M. H. Barckhausen n'ayant que quatre pages, j'aurais voulu le transcrire en entier et le placer face à face avec le mien sous les yeux du lecteur dans le tirage à part que j'avais fait de la présente réponse. M. Barckhausen m'en a refusé l'autorisation.