CHAPITRE SIXIÈME
Ou EST DISCUTÉE l'oPUVION, MALHEUREUSEMENT MAL ÉTAYÉE, DE M. BaRRÈRE, QUE LE COMR'UN SERAIT UNE PROTESTATION CONTRE LE « PrTNCE » DE MACHIAVEL.
M. Barrère, avocat à la Cour d'appel de Bordeaux, a récemment publié un fort joli travail sur le mobile qui a déterminé l'auteur du Discours de la Servitude volontaire à écrire contre les tyrans. Nous allons trouver dans ce Mémoire, l'auteur en est convaincu, «la solution jusqu'ici vainement poursuivie de ce problème historique si controversé, » la vérité ayant bien voulu renoncer, cette fois, « à se dérober plus longtemps ».
Voici en substance la thèse de M. Barrère, qui nous apporte, c'est du moins l'opinion de M. Dezeimeris,' auquel il le dédie, «une précieuse découverte», «un trésor », dont la fortune lui a réservé d'être !'« inventeur », et dont il fait obligation à l'éminent érudit bordelais, en invoquant l'article 716 du Gode civil, « d'accepter la moitié ».
Dans le livre du Prince, publié à Rome en 1532, cinq ans après sa mort, Machiavel organisait «la théorie du despotisme ». Quatorze ans après, en 1546, un jeune écolier de Sarlat y répondait en écrivant le sien « à l'honneur de la liberté contre les tyrans ».
En 1546, le Prince a déjà pénétré en France. Le jeune La Boétie, dans son ardent désir de s'instruire.
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a pris connaissance de ce traité audacieux. Cette lecture fait bouillonner d'ardentes protestations dans son généreux esprit; il a frémi en découvrant le cynisme de cet enseignement, qui apprend au prince que la dissimulation, le parjure et la cruauté sont les conditions nécessaires du succès politique, et qui élève César Borgia à la dignité de modèle. L'indignation lui a dicté des pages impérissables où il oppose « l'antidote au poison ». Pour le prouver, M. Barrère oppose directement et page par page, pour ainsi dire, l'ouvrage de Machiavel à celui de La Boétie, et plaçant en regard hs passages correspondants il pense faire saisir sur le vif, dans la Servitude volontaire, la volonté constante de répondre au Prince. L'auteur du Discours modèle son œuvre sur celle qu'il combat; Machiavel exclut la morale de la politique, La Boétie proteste et montre éloquemment qu'il n'y a pas de gouvernement durable sans la morale. Au coquin triomphant, heureux, glorifié et puissant s'il sait manier fermement l'art de tromper et de tuer à propos, il oppose la fin presque toujours misérable du tyran et de ses complices.
Machiavel parie avec dédain de l'amitié, La Boétie. l'exalte en termes magnifiques; Machiavel ne voit dans la religion qu'un instrument de règne, et conseille à son prince de se couvrir de son manteau iiypocrite; La Boétie promet au despote qui abuse de la religion pour être méchant un sort plus dur que celui de la Salomné de Virgile.
Les phrases de La Boétie, à en croire M. Barrère, font un exact contrepoids à celles de Machiavel. A
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chaque formule codifiant la tyrannie du Prince, le Contran oppose la revendication libérale; en face de la violence, il dresse le droit et la justice.
Telle est dans ses grandes lignes l'ingénieuse thèse de M. Barrère; telle est sa réponse à la question qu'il s'est posée : quel est l'objectif du Conlr'iin?
Voyons d'abord comment il écarte les solutions présentées avant lui.
Le premier commentateur que M. Barrère a rencontré, c'est Montaigne, Montaigne qu'il est en effet bien naturel de consulter ici le premier.
Or Montaigne a ainsi expliqué l'origine du Conir'un : « Ce qui donna peut-être la matière et l'occasion à La Boétie de sa Servitude volontaire, c'est ce mot de Plutarque « que les habitants de l'Asie servent à un seul pour ne savoir prononcer une syllabe : Non ».
Cette origine du Discours de La Boétie est en opposition formelle avec la thèse de M. Barrère. Aussi n'hésite-t-il pas à récuser ici le témoignage de Montaigne « qui se heurte, remarque-t-il, à des déclarations antérieures d'une précision absolue et intégralement maintenues depuis ». Montaigne, en effet, a dit aussi que son ami avait écrit ce discours « en manière d'exercitation seulement et comme subject tracassé en mille endroits des livres ». Il veut nous convaincre que le discours de son ami n'est qu'une composition d'écolier, sans portée et sans intention politique. Cette allégation n'est pas moins contraire à la thèse de M. Barrère. Mais voulant concilier le second témoignage de l'auteur des Essais avec sa propre manière d'interpréter l'objet du Discours, il se livre à une discussion subtile dont il suffit de dire.
MONTAIGNE ET LE « CONTR I > » 20i>
pour en marquer toute la faiblesse, quaprés nous avoir montré Montaigne, dans le deuxième témoignage, intentionnellement inexact et contradictoire, employant des mots « à double entente », usant de réticences et de restrictions mentales, s'efTorçant par des feintes et des artifices de dérouter le lecteur pour lui cacher la véritable intention de La Boétie, il maintient néanmoins que, sur ce point, « Montaigne est de bonne foi ».
M. Barrère n'avait nul besoin de cette discussion tourmentée pour se débarrasser du témoignage de Montaigne.
C'est avec raison qu'il ne s'arrête pas davantage à l'opinion de de Thou et qu'il néglige la version, de tout temps reconnue insoutenable, de d'Aubigné donnant aux nobles accents du Discours un prétexte futile et un mobile enfantin.
M. Barrère passe rapidement sur l'hypothèse proposée par M. Paul Bonnefon, qui verrait volontiers dans la Servitude volontaire l'écho de l'enseignement d'Anne Dubourg, et il aborde l'interprétation que j'en ai donnée moi-même. Cette thèse, M. Barrère l'exécute en trois points, avec une assurance ingénue. Il reste convaincu, avec son maître M. Dezeimeris, que Charles VI est le tyran visé par l'auteur du Contran. Il a découvert « sans grande difficulté le vice des conclusions de M. Armaingaud et leur faiblesse irrémissible ».
Irrémissible ! Aux siècles passés, au pays d'Espagne, toucher le pied de la reine était un crime digne de mort. Or, la reine étant tombée de cheval, le pied dans l'étrier, et don Alonso Manrique ayant dégagé
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le pied de la souveraine, il fut solennellement condamné à périr; mais la rémission lui fut accordée. Je suis moins heureux. Pour avoir touché aux pieds de la statue de La Boétie, M. Barrère me condamne sans rémission.
Il me permettra de penser que l'adhésion à ma thèse, encore pourtant toute récente, de plusieurs des Montaignistes de marque (j'entends par là les écrivains qui sont connus par leurs travaux spéciaux sur la pensée de Montaigne) peut être considérée comme une compensation.
Peut-être mon critique serait-il moins sévère, qui sait? peut-être changerait-il d'avis, s'il prenait la peine de lire les pièces du procès. Il a reconnu ne pas avoir lu mes réponses à mes adversaires, MM. Bonnefon et Strowski. Jusqu'à plus ample informé, je suis en droit de le récuser.
Je reviens au livre de M. Barrère et à son argumentation. Son hypothèse que l'auteur du Conir'un a voulu réfuter Machiavel, venant — sans qu'il s'en soit douté, assurément — à l'appui de la mienne, je crois utile de signaler à son attention les points les plus faibles de son travail, et les arguments auxquels il fera bien de renoncer.
Machiavel avertit son lecteur que dans le livre du Prince il ne traitera pas de la forme républicaine, et il en donne la raison. Pour montrer l'analogie du plan du Contr'un avec celui du Prince et la concordance avec laquelle les deux auteurs abordent le débat, M. Barrère n'hésite pas à soutenir que La Boétie annonce dès- la première page la même intention: il ne veut pas se prononcer en faveur de la
forme républicaine de gouvernement et contre la monarchie, et renvoie cette question à un autre ouvrage. Si l'on s'en tient, en efïet, au texte du Conir'un cité par M. Barrère et placé en regard de celui de Machiavel, c'est bien à cette conclusion qu'on aboutit :
Machiavel Le Conlr''un
Tous les États, toutes les Si ne veux pas pour caste
dominations qui ont tenu et heure débattre ceste question tiennent encore les hommes tant pourmenée si les autres sous leur empire, ont été et laçons de république sont sont ou des républiques ou meilleures que la monarchie... des principautés... Mais cette question est réser-
Et je ne traiterai point ici vée pour un autre temps et des républiques, car j'en ai demanderait bien son traité parlé amplement ailleurs... à part, ou plustot amènerait
quant et soy toutes les disputes politiques...!.
Si l'on restitue à ce passage du Conlrhin les parties coupées, on s'aperçoit que le sens est tout autre. L'auteur emploie un artifice de langage pour ne pas embarrasser son discours par une discussion des différentes formes de gouvernement, mais il n'en exprime pas moins son opinion : « Encore voudrais-je savoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les républiques, si elle y en doit avoir aucun; pour ce qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien 'de public en ce gouvernement, où tout est à un. » Ce qui confirme d'ailleurs ce qu'il vient de dire quelques lignes plus haut, « qu'à parler à bon escient, c'est un extrême malheur d'être subject à un maître. »
Le Discours tout entier n'est-il pas un manifeste