Voir page 288 du présent volume
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républicain, et n'est-il pas extraordinaire que M. Barrère n'en convienne pas? De ce Discours, toutes les pages sont remplies de l'idée républicaine. Montaigne ne s'y trompait pas lorsqu'il écrivait que si son ami avait eu à choisir « il eût mieux aimé être nay à Venise qu'à Sarlat ». (« Et avec raison, » ajoutc-t-il.) Relisez la deuxième page déjà citée du Discours : tout doute sera dissipé, si vous la rapprochez du passage que j'ai mentionné plus haut, quil est malaisé de croire qu'il y ait rien de public eu ce gouvernemenl [monarchique) où tout est à un: «Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comm' il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations, endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon tant qu'ils ont vouloir de l'endurer; qui ne sçauroit leur faire mal aucun, sinon lors qu'ils aiment mieulx le soufïrir*que lui contredire. Grand'chose, certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir, ^ et | moins s'esbahir veoir un million d'hommes servir misérablement, aiant le col sous le ioug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le nom seul d'u/i, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ny aymer les qualités, puis qu'il est, en leur endroit, inhumain et sauvage. »
Qui ne voit que cet « un w, dont le nom charme et enchante le pauvre peuple n'est pas seulement le tyran, mais le roi, quel qu'il soit, c'est-à-dire « le maître duquel on ne peut jamais être assuré qu'il
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sera bon puisqu'il est toujours en sa puissance d'être mauvais quand il voudra »?
L'auteur du Discours, ou celui qui l'a publié (car n'oublions pas que nous avons un texte imprimé, pour la première fois, quatorze ans après la mort de La Boétie), usant toujours d'habileté, fait semblant de distinguer le roi du tyran, mais en maints endroits du livre il laisse échapper, comme par mégardo, sa vraie pensée ; par exemple, dans ce passage, où après avoir longuement parlé des tyrans du temps passé « qui se mettent la religion devant pour garde-corps et empruntent quelque échantillon de la divinité pour soutien de leur méchante vie » et après s'être moqué « des autres bourdes » qu'ils emploient pour tromper le peuple, il continue ainsi : « Les nostres semèrent en France, je ne sçai quoi de tel, des crapaus, des fleurs de lis, l'ampoule, l'oriflamme... » ce qui veut dire que nos tyrans, nos rois, se sont servis et se servent des mêmes « bourdes » et des mêmes hypocrisies religieuses que les tyrans anciens, pour duper et dominer le peuple. Et de crainte que le lecteur perde de vue sa vraie pensée sur l'identité qu'il établit entre le roi et le tyran, l'auteur, à une autre page, prémunit le peuple contre la tentation de donner le pouvoir à un seul, serait-il l'homme le plus vertueux et aurait-il rendu à son pays les plus signalés services : « il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer lesbeaus faicts, dereconnoistre le bien d'où l'on l'a receu, et diminuer souvent de nostre ayse, pour augmenter l'honneur et avantage de celui qu'on ayme, et qui le mérite : ainsy doncques, si les habitans d'un pais ont trouvé quelque grand per-
sonnage qui leur ait montré par espreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de lui obeïi- et s'en fier tant que de lui donner quelques avantages, ie ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là oh il faisoit bien, pour l'advancer en lieu où il pourra mal faire. »
Ces passages, s'il les avait bien pénétrés, auraient épargné à M. Barrère l'agréable paradoxe qu'il se plaît à soutenir à propos du titre : « Le Contr'un ». Montaigne nous apprend que La Boétie donna à son discours « le nom : La Servitude volontaire, mais que ceux qui l'ont ignoré l'ont bien proprement «rebaptisé » : « Le Contr'un ». M. Barrère ne s'est-il pas imaginé que dans la pensée de l'auteur des Essais, Contr'un veut dire Contre un seul livre, c'est-à-dire contre le livre de Machiavel, le Prince! Lorsque Montaigne ajoute que La Boétie a traité de la servitude comme « d'un sujet vulgaire et tracassé en maints endroits des livres », il aurait remplacé mentalement les mots : « en mille endroits des livres » par ceux-ci : « en mille endroits d'un livre » ou même tracassé en mille endroits d'un livre autour duquel on menait grand bruit lorsque La Boétie se décida à composer son Prince. Cette singulière et subtile supposition est déjà réfutée par ce qui précède.
Voici, ce me semble, un autre argument que M. Barrère ne saurait conserver sans nuire à sa thèse : Pour illustrer la concordance qu'il pense exister entre un passage de Machiavel et une page du Contr'un où le souvenir du temps passé est invoqué, il
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rappelle que M. Dezeimeris a récemment démontré « comment la souvenance des malheurs du règne de Charles VI s'est répercutée en un patriotique et douloureux écho dans la Servitude volontaire, et par quels traits saisissants s'y reflète la complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs ». Dans ma réponse à M. Dezeimeris ^, M. Barrère l'a sans doute oublié, j'ai établi que ladite complainte ne peut être invoquée comme exemple d'une allusion au règne de Charles VI. La date n'est pas connue; elle avait été faussement incorporée à la Chronique de Monstrelet, et Michelet la place au règne de Charles VII, en 1438.
M. Barrère tient beaucoup à établir que malgré sa haine des tyrans, l'auteur du Contr'un n'a jamais préconisé le régicide. Si le Discours rappelle que les tyrans ne sont pas à l'abri du poignard des patriotes exaltés, nulle part, affîrme-t-il, il ne conseille aux sujets du tyran de s'en servir.
Quand un nombreux convoi chemine sur la route, si l'attelage de tête s'écarte de la voie, tout le reste dévie à la suite. De même, quand, un écrivain ,de marque laisse échapper une méprise, on le copie souvent sans y regarder de près, et l'erreur, de plus en plus accréditée, court de livre en livre. C'est ce qui est arrivé pour Rabelais, qu'on a pris longtemps, à la suite de Montaigne et de Voltaire — pour un auteur « simplement plaisant ». C'est aussi ce qui arrive pour le Contr'un. M. Payen, grand admirateur de Montaigne et éditeur de La Boétie, déclara, il y a