‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 92 sur 108 · Voir pages 17G-177 du présenl vulume · texte numérisé non relu

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soixante ans, que l'auteur, après avoir tracé avec indignation les horreurs de la tyrannie, n'avait pas conclu au tyrannicide. Emboîtant le pas, les commentateurs, et parmi eux M. Bonnefon et M. Barrère, répètent : « La Boétie n'a pas préconisé le régicide. » Ils voient dans ce fait une preuve que nous avons affaire à un jeune publiciste inexpérimenté. J'ai déjà montré, en répondant à M. Bonnefon S que le tyrannicide est conseillé par deux fois dans le Discours, J'y reviens, parce que M. Barrère insiste et qu'il cite les pages mêmes du Discours oîi il s'obstine à ne pas voir ce qui est pourtant d'une incontestable évidence. J'y reviens surtout parce que j'y trouve une occasion de montrer l'identité du procédé employé ici par l'auteur du Contr'iin et de ceux dont use communément Montaigne dans les Essais.

J'ai déjà fait remarquer que le Discours n'est pas destiné au peuple, à la masse, à ces millions d'hommes qui servent volontairement et passivement le tyran, mais à une élite préparée à le comprendre. Il ne faut pas s'étonner si l'on en trouve la conclusion pratique, non pas là où elle se rencontre habituellement, c'est-à-dire à la fin du morceau, mais dans la texture même de la philippique, et prudemment enveloppée. Si, surtout, comme je le crois, c'est Montaigne qui a introduit cette conclusion, il n'aura pas découvert au premier venu sa pensée ; il est pour cela trop habile et trop avisé, le moment est trop dangereux. Il l'aura soufflée avec discrétion, disséminée, glissée, insinuée, comme il a insinué ses idées

]. Pairt.'s 128-129 du présent volume.

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les plus hardies dans les Essais, au milieu de digressions et sous des formules générales qui feront diversion et qui ne tromperont pas ceux qui prendront la peine de le bien comprendre. Quand Montaigne, par exemple, épicurien impénitent jusqu'aux dernières pages de son livre, veut se moquer des rigoristes qui tiennent le plaisir physique pour « qualité brutale, indigne qu^ le sage le gouste », et pour qui les plaisirs mêmes de l'esprit (qu'il place, d'ailleurs, bien au-dessus) sont dangereux et voisins du péché; quand il veut ironiquement exprimer que « ces humeurs transcendantes l'effraient », croyez-vous qu'il va déployer sa pensée avec une telle précision et la poursuivre avec une telle rigueur, que ceux qu'il vise et qui savent punir cruellement les hardiesses soient forcés de s'y reconnaître? Il s'en gardera bien. Il a l'air de faire tout d'abord exception pour « ces âmes vénérables, élevées par ardeur de dévotion et de religion à une constante et consciencieuse méditation des choses divines... qui dédaignent de s'appliquer à nos nécessiteuses commodités et résignent facilement au corps l'usage de la pasture sensible et temporelle » ^ ; puis il interpose une digression sur Ésope, et revenant à ceux qui veulent « désassocier l'âme du corps », lesquels ne sont autres que « ces âmes vénérables » dont il a fait plus haut un éloge ironique, il leur déclare tout net « qu'au lieu de se transformer en anges ils se transforment en bêtes »2.

1. Les Essais de Montaigne, livre III, chap. XIII : De l'expérience; t. IV, pp. 281-282.

2. Cette pensée, comme tant d'autres réflexions de Montaigne, a été reproduite par Pascal.

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Quelques années après, s'imaginant sans doute pouvoir sans danger être plus explicite, il ajoute à ce même passage cette simple réflexion : « Entre nous, ce sont choses que j'ai toujours vues d'un singulier accord, les opinions supercélestes et les mœurs souterraines^.» ïï Dans le Discours de la Servitude l'auteur emploie le même procédé de dissémination, d'habile et perfide balancement. Il sait fort bien que si sa chaude éloquence réussit à faire honte aux asservis volontaires de leur obéissance coupable au caprice d'un seul, ils ne se contenteront pas de s'éloigner de lui pour le voir tomber, faute de soutien, et qu'ils sauront s'approcher pour briser le joug et celui qui l'impose. A la date où paraît le Conir'uriy la légitimité du tyrannicide est acceptée par tous les partis, aussi bien que par les tyrans eux-mêmes qui s'égorgent entre eux. L'auteur commence néanmoins par présenter une solution douce et même tout à fait enfantine, dont le contraste avec la violence de la philippique et avec le souflle d'indignation qui emporte tout le Discours, empêche qu'elle puisse être prise au sérieux : « et de tant d'indignités que les bestes mesmes ou ne les sentiroient point ou ne l'endureroient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous l'essaies, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiés ni l'esbransliés, mais seulement ne le soustenés plus et vous le verres comme un colosse à qui on a desrobé la base, de son pois mesme fondre en bas et se

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