Discours de la Servilude, page 306 du présent volume
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bien marquée de troubler la quiétude des ;ujcts volontairement asservis, de rév aller « les têtes bien faites », et de provoquer les « hommes mieux nés », mieux trempés que les autres, à prendre en main le poignard refusé au jeune Gaton, et à frapper Sylla (Henri III) pour «en despeschcr la ville».
Mantenere. — C'est ainsi que M. Barrère intitule un de ses chapitres les plus importants : il ne lui consacre pas moins de huit pages. On rencontre dans la Servitude volontaire un mot familier à Machiavel, si souvent répété dans le Prince, qu'il devient, suivant l'expression de M. Barrère, un véritable « bit motiv ». Et ce mot laisse sur les lecteurs de Machiavel une telle impression, produit une telle obsession, qu'on les retrouve dans les écrits de tous ceux qui ont pris la peine de le combattre ou de le défendre. Or, ce mot « mantenere », maintenir, se rencontre jusqu'à quatre fois dans le Contran. Celui qui a composé ce discours, conclut M. Barrère, est donc un lecteur de Machiavel, et un lecteur obsédé, qui, tout en le combattant, subit l'empreinte profonde du grand écrivain. La Boétie, même, à en croire M. Barrère, parle mécaniquement le langage de Machiavel, car il emploie ce mot « maintenir » avec la même signification que l'auteur du Prince. De quelle signification spéciale s'agit-il donc ici? Du moment qu'un auteur traite de la tyrannie et du pouvoir tyrannique, est-il besoin, quand il veut exprimer par quels moyens le tyran soutient, maintient ou maintiendra ce pouvoir, que cet auteur ait lu Machiavel? Quelle difïérence y a-t-il
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entre la signification du mot « maintenir » pris dans Machiavel ou dans le Conlrun, et le sens où nous l'employons tous les jours? Dans tous les sens, le mot « maintenir » ne se retrouve-t-il pas chez des écrivains de toutes les époques, bien avant le xvi*" siècle? Mieux encore, on le rencontre dans les Essais de Mortaigne à chaque feuille, et jusqu'à douze fois en dix pages au chapitre XII du livre IP, il n'y a peutêtre pas de chapitre un peu long où il ne saute aux yeux plusieurs fois. Si l'emploi fréquent du mot « maintenir » révélait nécessairement un lecteur assidu du Prince, l'usage si fréquemment répété de ce mot dans les Essais deviendrait un argument de plus en faveur de la collaboration de Montaigne à la composition du Contr'un. Mais je ne m'en prévaudrai pas, car l'emploi de ce mot n'a pas plus de valeur spécifique et révélatrice dans les Essais qu'il n'en a dans nos écrits et nos conversations de chaque jour, et il en a en tout cas infiniment moins pour prouver la thèse de M. Barrère, que n'en a pour prouver la faiblesse de cette thèse l'absence totale du nom de l'auteur du Prince dans un livre dont l'objectif serait la réfutation des doctrines de Machiavel.
Si le Discours a été remanié pour en faire, treize ans après la mort de La Boétie, un pamphlet contre Henri III, la forme allusive s'explique à merveille; dans ce cas, Machiavel a pu être également visé, et le silence gardé sur son nom s'explique. Gomment s'explique-t-il, si, comme le pense M. Barrère, le Discours
1. Les Essais, livre II, chap. XII, t. II, pp. 227 et suiv. (Apologie de Raymond Sebond.)
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a été composé par La Boétie dans l'unique intention de réfuter les doctrines de Machiavel?
Je demande encore : cette réfutation de Machiavel, pourquoi son auteur, qui a survécu dix-sept ans à sa composition, ne l'a-t-il pas publiée?
M. Barrère répond à ces deux questions, mais il leur fait deux réponses qui se contredisent l'une l'autre. Il répond à la seconde : « à peine le Discours de La Boétie est-il achevé ou sur le point de l'être, qu'Henri II succède à son père; et la nouvelle reine s'appelle Catherine de Médicis, c'est la fille même de ce Laurent duc d'Urbin, à qui Machiavel avait dédié le livre du Prince. Elle aimait ce livre, elle s'inspirait de son enseignement, elle aspirait peut-être à en appliquer les principes, elle en avait fait son Evangile. M. Barrère pense aussi que La Boétie n'a pas voulu « toucher à la reine », en combattant son auteur favori, et il a sacrifié son amour-propre d'auteur à la courtoisie chevaleresque de son caractère; peut-être aussi a-t-il craint de compromettre sa future carrière de magistrat. Mais, en réponse à la première question, M. Barrère ajoute un mot qui renverse cet échafaudage d'hypothèses ingénieuses. « C'est ce qui explique, dit-il, pourquoi la Servitude volontaire n'est qu'un tissu d'allusions plus ou moins transparentes à l'œuvre de Machiavel, sans contenir cependant une seule fois le nom du secrétaire Florentin. » Comment M, Barrère n'a-t-il pas aperçu la contradiction? Puisque La Boétie s'abstient de publier le livre, il n'avait pas besoin d'y supprimer le nom de Machiavel. Son Discours, d'après M. Barrère, a été composé avant que Catherine de Médicis
fût devenue reine; c'est son élévation au trône de France qui le décide... à quoi? A ne pas nommer Machiavel? à masquer son œuvre et son nom sous des allusions? Non pas. Elle le décide à ne pas publier l'ouvrage. Ne le publiant pas, pour quelle raison l'auteur se serait-il mis en peine de le remanier? Oui ne voit d'ailleurs que, si le texte du Discours eût été celui que nous connaissons, sa publication n'eût guère été moins dangereuse pour son auteur parce qu'il en eût fait disparaître le nom de Machiavel? La Boétie ou tout autre n'a jamais pu avoir la pensée de publier sous le gouvernement de Catherine de Médicis un « manifeste « à l'honneur de la liberté contre les tyrans ».
La version la plus vraisemblable — j'en ai donné les raisons dans les chapitres précédents, — c'est que La Boétie, comme l'affirme Montaigne, n'a composé qu'une déclamation de rhétoricien, que cette déclamation, sans application contemporaine, n'a pas été imprimée, parce qu'il n'y avait vraiment pas de raison suffisante pour l'imprimer, et qu'elle ne fut mise en valeur que lorsque, vingttrois ans plus tard, refondue par un grand esprit, elle eut été, avec les précautions indispensables, adaptée aux circonstances politiques du jour.
Le Formulaire. — M. Barrère croit trouver dans le Conlr'un une allusion directe au Prince. Il la découvre dans une phrase qu'il déclare « incompréhensible » si le mot « Formulaire » qui en fait partie n'est pas ici le pseudonyme du Prince qui est, lui aussi, un recueil de formules, « de préceptes promulgués
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par l'auteur comme autant do lois véritables». Voici cette phrase que nous avons déjà eu l'occasion de citer pour un autre objet : « Car tu sçais bien, ô Longa, le Formulaire duquel, en quelques endroits, ils pourraient user assez finement; mais à la plus part, certes, il n'y peut avoir de fine sse là où il y a tant d'impudence ^. »
En substituant, par un savant artifice, aux mots «le livre» qu'il sous-entend, cette dénomination satirique et profonde de Formulaire, l'auteur du Conlr'un, à en croire M. Barrèrc, masquait sa pensée, pour le gros des lecteurs, sous l'obscurité même de la phrase, mais se faisait parfaitement comprendre par l'ami Longa auquel il s'adressait, et aux lecteurs avertis comme lui. Ils comprenaient bien que cela voulait dire : « Car tu sais bien, ô Longa, ce recueil de formules sacramentelles, ce déplorable catéchisme (c'est-à-dire ce triste livre du Prince que je ne puis désigner autrement, pour ne pas m'exposer à des embarras) duquel, en quelques endroits, ils (les gouvernants auxquels je fais allusion et qui prennent la précaution de s'abriter derrière des prétextes de bien public pour mal faire) pourraient user assez finement (c'est-à-dire avec un peu d'habileté); mais, à la plus part, certes, il n'y peut avoir de finesse là où il y a tant d'impudence (c'est-à-dire : mais chez la plus part de ces gouvernants, certes, le manque de tact est tel qu'ils n'auraient pas l'esprit nécessaire pour savoir l'utiliser). »
Si vous vous étonnez cependant que La Boétie,