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La Servitude volontaire, page 311 du présent volume

tîya MONTAIGNE ET LE « CONTR UN »

jeune homme de seize ans, à peine sorti de l'école, ait pu être assez fort pour employer une dénomination satirique si profonde et si bien étudiée, si vous ajoutez qu'il est tout aussi surprenant que, si jeune, il ait pu être assez documenté pour pouvoir emprunter ce mot de « Formulaire » avec son sens spécial, « à une certaine catégorie de praticiens » (notaires, chancelleries et secrétaireries royales du xv^ et du xvi^ siècle), M. Barrère vous répondra que ce rhétoricien « deviendra quelques années plus tard conseiller au Parlement de Bordeaux ».

Mais le mot Formulaire, à en croire M. Barrère, renferme une autre surprise. Il ne contient pas seulement une allusion au Prince, il en contient une autre au Formulaire catholique, à la profession de foi qui fut rédigée par la Faculté de théologie en 1542, et imposée sous serment aux membres du Parlement. Et l'ami Longa, qui a déjà compris que le Formulaire voulait dire : « Le livre du Prince de Machiavel, » comprend non moins facilement que cela veut dire aussi et en même temps : « La Profession de foi rédigée par l'Université de Paris en 1542. »

Ce n'est pas tout encore; il faut que l'ami Longa, sous ce mot de « Formulaire », devine une troisième allusion et une allusion « mordante », car le jeune Sarladais vise encore le catéchisme ou Formulaire de l'Église réformée, publié par Calvin à Genève en 1545. Ce n'est plus un artifice, c'est un feu d'artifices.

En sorte que le jeune écolier, d'une maturité extraordinairement précoce et d'une habileté littéraire vraiment prématurée, connaissait à fond tous les

procédés de style et possédait les plus secrètes ressources du métier d'écrivain ; il maniait l'ironie avec une finesse surprenante et trouvait le moyen, dans une seule phrase, dans un seul mot, de réunir trois allusions s'adressant à des objets tout à fait dissemblables. M. Barrère trouve cela tout naturel et même très clair, et il pense avoir donné, par ce copieux commentaire du mot « Formulaire » à triple fond et à triple entente, la preuve « définitive » de la justesse de ses conclusions. Je serais surpris qu'un lecteur attentif partageât cette confiance.

Nous savons que Montaigne connaissait la langue italienne, et si l'idée lui est venue de réfuter Machiavel, il a pu le lire dans son texte même; mais il aurait pu aussi, bien avant la date où le Contr'un a été publié (1574-1577), le lire dans une traduction. Le cas n'est pas le même pour La Boétie. Pour être, en 1546, et même en 1548, l'auteur d'une réfutation du Prince, il fallait qu'il connût l'italien. Le Prince n'a été traduit qu'en 1553. Aussi M. Barrère s'attache-t-il à établir que le jeune Sarladais était familier, dès l'âge de seize ans, avec la langue de Machiavel. Sur les trois raisons qu'il en donne, les deux premières ne supportent pas l'examen, et la troisième est d'une valeur assez faible. La Boétie, dit-il, avait pour livre de chevet le Courtisan, de Balthazar Castiglione ; « dans son enthousiasme pour ce splendide monument de la langue toscane, il écrivit son douzième sonnet. » M. Barrère oublie que la date de la composition de ce sonnet est inconnue, que rien n'indique qu'en 1546-1547 il fût déjà composé; et d'autre part, à la page 69 de son Mémoire, il émet

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l'opinion que La Boétie ne connaissait pas le livre de Castiglione lorsqu'il a composé son Discours. Il oublie aussi qu'il n'aurait pas eu besoin de savoir l'italien pour s'inspirer de ce livre, car le Courtisan avait été traduit en français dès 1537.

La Boétie, ajoute M. Barrère, a traduit en vers français de dix syllabes une partie du xxxii^ chant du poème de l'Arioste. Fort bien; mais nous connaissons la date de cette traduction, car Montaigne nous la donne. Les vers traduisant les plaintes de Bradamante ont été composés par La Boétie à l'occasion de son mariage avec Marguerite de Caries ^, c'est-àdire sept ou huit ans après la date adoptée par M. Barrère pour la composition du Discours. La traduction d'un poème italien faite en 1554, alors que La Boétie avait vingt-quatre ans, ne 'saurait prouver qu'en 1546, alors qu'il n'en avait que seize, il connaissait déjà la langue de l'Arioste.

Enfin, M. Barrère remarque qu'il y a dans la Servitude volontaire une réminiscence de Pétrarque : « Ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelques plaisirs, se met au feu pour ce qui reluit; il esprouve l'autre vertu, celle qui brusle, ce dit le poète Toscan... » Cette image est en effet au dix-septième sonnet de Pétrarque. Or, les sonnets de Pétrarque ont été publiés dans leur ensemble en langue française, pour la première fois, en 1555, cela est vrai, mais il est certain aussi qu'un grand nombre de ces sonnets ont été traduits bien avant d'être imprimés et couraient de main en main depuis des années. Un jeune poète

1. Les Essais, livre I, chap. XX\'III, intitulé : Vingl-neuf sonnets d'Etienne de La Boétie.

a pu citer une métaphore poétique et originale employée par Pétrarque, sans que ce fait, à lui seul, permette d'affirmer qu'il connaissait assez à fond la langue italienne pour commenter et réfuter un ouvrage tel que le Prince de Machiavel.

J'ai dit en commençant que l'hypothèse de M. Barrère tendrait à ajouter en faveur de ma thèse un nouvel argument à ceux que j'ai déjà présentés.

Si, en effet, il y a dans le Discours de la Servitude volontaire des allusions au livre de Machiavel, ces allusions s'expliquent beaucoup mieux si c'est Montaigne qui les a faites que si c'était La Boétie. Il serait superflu de m'étendre beaucoup sur ce point avant que la thèse de M. Barrère ait pris une consistance qu'elle n'a pas encore. .Je me bornerai donc à quelques réflexions que je développerai plus tard, si, comme je le désire, sans trop l'espérer, il réussit à la rendre acceptable.

Dans l'hypothèse de M. Barrère, qu'un discours composé par La Boétie en 1546 a pu avoir pour objectif réel de réfuter Machiavel, il faudrait passer outre à toute une série d'invraisemblances.

A cette date, qui est celle adoptée par M. Barrère pour la composition du Discours, personne en France ne se préoccupait du livre du Prince. En Italie, la publication du livre de Machiavel fut d'abord favorisée par les papes. Ceux-ci goûtaient fort ses maximes de gouvernement, et pendant de longues années n'ont pas paru s'apercevoir que Machiavel ne professait aucun respect pour la religion, qu'il malmenait les moines et le bas clergé, qu'il relevait les

scandales et les crimes du haut clergé et de la cour de Rome elle-même.

Les papes ne s'en émurent que lorsque le cardinal anglais Polus, dans son Apologie de Charles-Oiiinl, en 1552, montra que le livre de Machiavel avait, sous l'influence de Thomas Cromwell, contribué à la révolte d'Henri VIII contre la papauté, et à la première phase du schisme anglais.

Le Prince ne fut même condamné à Rome qu'en 1559, et cette réprobation officielle n'empêcha pas les successeurs de Paul IV, notamment Sixtc-Ouint, de commenter l'ouvrage prohibé et surtout d'en pratiquer les maximes.

En France^ après qu'il eut attiré l'attention, il fut accueilli avec éloge, et la traduction qu'en fit en 1553 Guillaume Cappel, fut célébrée en vers grecs par Dorât, poète de la Pléiade, par Ronsard, par Jodelle, par Bellcau, enfin par Muret en ces termes :

Cappel, jadis d'ardeur sainte incité Par un sentier au peuple inusité, Combla son nom d'une immortelle gloire.

Pendant plusieurs années encore, pas plus que le Discours sur les Décades de Tiie-Live, le Prince ne scandalisa personne en France. Quelle part a pu avoir sa lecture dans l'éducation politique de Catherine de Médicis? Personne n'en sait rien. On répète dans beaucoup de livres modernes d'histoire que le Prince était sa lecture favorite, mais on ne donne aucune précision, on ne fournit aucune raison probante. On confond les dates. De ce que Catherine a lu Machiavel, quand elle fut devenue régente, c'est-à-

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dire après 1560, on conclut et on affirme, sans aucun document à l'appui, qu'elle le lisait depuis longtemps. On oublie que Catherine, humble servante do Diane, l'altière et toute-puissante maîtresse de son mari, et très occupée aux soins de ses nombreux enfants, ne commença à montrer de l'ambition qu'après la défaite de Saint-Quentin en 1557. Elle dissimulait, dira-t-on, et, inspirée par la lecture du Prince, elle préparait en silence sa politique machiavélique. Ce sont de simples conjectures. A cette date, et bien avant cette date, toute politique était machiavélique. Le livre du Prince n'avait fait qu'exprimer en maximes écrites ce qui était pratiqué depuis longtemps, et par les Florentins compatriotes de Catherine avec plus de maestria que par les autres princes. Machiavel a réuni, en les condensant et en les mettant au jour avec force et clarté, les formules des Sforza, des Marie Visconti, et de tant d'autres, dont son continuateur Guichardin va se faire l'historien.

Ni les ambassadeurs vénitiens en France, au xvi^ siècle, toujours si bien documentés, ni aucun des mémoires du temps ne nous montrent le livre de Machiavel entre les mains de Catherine avant le règne de son fils Charles IX.

M. Barrèrc, lui aussi, répète que Catherine aimait ce livre et s'inspirait de son enseignement, qu'elle en faisait son « Évangile », et il met cela à la date de 1546 et à colle de 1547, qui est l'année de son avènement au trône. Ici encore M. Barrère, comme les autres, confond les dates. Ce n'est pas en 1547, ce n'est pas même sous Charles IX, dont le règne ne commence qu'on 1560, c'est en 1577 que >(/e Tocsain

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contre les Massacreurs », pamphlet protestant publié cinq ans après la Saint-Barthélémy, signale le Prince comme «l'Évangile de la Reine Mère»; et quand Louandre, éditeur de Machiavel, en 1865 ^, nomme le Prince « le Bréviaire de la Cour », il fait allusion à une date postérieure à 1564. Quant au fait de la lecture de Machiavel par les fils de Catherine, par Henri d'Anjou tout au moins, à qui, en effet, elle fit lire le Prince, je n'en ai trouvé aucune trace dans les documents de l'époque avant 1573.

«Henri III, dit le père Daniel^, avait pris grand goût aux livres de Machiavel dont un gentilhomme nommé du Guast l'avait entêté, et sur lequel ce prince avait commencé à se faire un système politique, même avant d'aller prendre possession de la couronne de Pologne » (1574).

Davila ^ nous montre Henri III s'enfermant tous les jours après son dîner, avec d'Elbène et Jacques Corbinelli, tous les deux Florentins et ayant la confiance de Catherine, pour lire Polybe, Tacite, les Discours et le Prince de Machiavel, mais c'est après qu'il fut devenu roi, par conséquent après

En 1560, un publiciste, Louis Le Roy, dans une traduction d'Aristote, hasarda quelques lignes de critique contre le Prince. Mais jusqu'à la Saint-Barthélémy cette critique n'eut aucun écho, et c'est seulement après les massacres de 1572 que commen-

1. Œuvres poUliques de Machiavel, traduction Péri Es, avec une étude par Cu. Louandre, p. 27.

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