‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 98 sur 108 · Mémoire de M. Barrère, p · texte numérisé non relu

Mémoire de M. Barrère, p

a8o MONTAIGNE ET LE (( CONTu'uN »

que la réfutation de Machiavel soit un des objectifs du Contr'un — rien n'est plus conforme aux dispositions d'esprit de Montaigne à cotte date, que de lui attribuer cette protestation qui, bientôt suivie de celles de Gentillet, de Duplessis-Mornay et de Jean Bodin, se trouverait ainsi placée à sa date naturelle et dans son milieu.

M. Barrère cite la phrase suivante du Conlrun pour montrer la précocité de La Boétie : « Et il n'est point d'héritier si prodigue et nonchalant que quelquefois ne passe les yeulx sur les l'egistres de son père, pour voir s'il jouist de tous les droits de sa succession, ou si l'on n'a rien entrepris sur lui ou son prédécesseur ^. »

« La connaissance parfaite du style juridique et judiciaire » dont M. Barrère reconnaît ici la marque, se conçoit infiniment mieux chez l'homme de quarante-trois ans qu'est Montaigne à la date de la publication du Contr'un, chez l'homme d'expérience qui fut pendant quatorze ans conseiller au Parlement de Bordeaux, que chez l'adolescent de seize ans qui ne deviendra magistrat que « dans quelques années «.

Une remarque analogue s'applique^ à la phrase précédemment citée, où M. Barrère attribue au mot «Formulaire » un sens si spécial. Pour ma part, je n'y vois pas tant de mystère; elle ne me paraît pas si obscure qu'à lui-même, et encore moins « incompréhensible ». J'ai toujours pensé que « formulaire » voulait dire ici « recueil de maximes et de formules familières

1. Discours de la Scrvilade volontaire, page 300 du présent volume.

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à nos gouvernants et que tu connais bien, ô Longa». Mais si M. Barrère persistait à y voir une allusion au formulaire de 1542, cette allusion, qu'il est difficile, comme nous l'avons vu, d'attribuer à La Boétie, seraittoute naturelle de la part de Montaigne qui, précisément, en juin 1562, eut, comme membre du Parlement à jurer fidélité à ce Formulaire de 1542, dont celui de juin 1562 est la reproduction textuelle^.

A cette date, le futur auteur des Essais, âgé de vingt-neuf ans, étant encore dans sa phase de conser-

1. M. Barrère ne mentionne et n'avait à mentionner, au point de vue où il se place, que la profession de foi catholique que le Parlement, sous François PS en 1542, fit signer par ses membres et par tous les gens de justice. Mais cette déclaration en vingt-six articles, rédigée par la Faculté de théologie, iniis promulguée dans les rues et publiée dans tout le royaume, fut reprise vingt ans après. Les Parlements n'ayant pu se refuser à l'enregistrement de l'édit de tolérance de Michel de l'Hospital, résolurent d'en entraver l'application et d'en restreindre les effets, en ordonnant que chacun de leurs membres prêterait serment aux articles de la profession de foi déjà jurée vingt ans auparavant. La Cour de Bordeaux ne prit et n'exécuta cette décision qu'en juillet 15'52, mais celle de Paris l'ayant devancée d'un mois, et Montaigne se trouvant à Paris à cette date, fut admis à l'audience de cette Cour pour y faire sa déclaration de foi. J'ai sous les yeux le procès-verbal, imprimé en 1562, de cette séance et le libellé des vingt-six articles. C'est une petite brochure in-lG de 35 folios (70 pages), dont voici le titre exact : « Le procès-verbal faict par ordonnance du Parlement, de l'exécutionde l'arrêt donné le sixième jour de juin dernier passé, contenant les articles et la profession de foi d'icelle court : à Paris, MDLXII, chez Guillaume Morel, imprimeur du Roij noslre Sire par le privilège du dicl Seigneur^ el de la Court. » — Ce procès-verbal porte au verso du folio 8 la mention suivante : « Le vendredy douzième du dict mois, au matin, à huy clos, un conseiller et l'un des receveurs et payeurs de la dicte court, ensemble un Conseiller du Parlement de Bordeaux, qui demandent l'entrée au plaidoyer, firent leur profession de l'oy ès-mains du dict sieur Premier-Président et la signèrent. » Dans un autre document, le nom du Conseiller du Parlement de Bordeaux est désigné, c'est celui de Michel Moutiiiu'iie.

aSa MOMAIOE ET LE « COM'r'un »

vatisme à outrance, se trouvait à Paris et mit de l'empressement à donner son adhésion à la politique intolérante du corps auquel i) appartenait, et à une mesure qui avait le sens très net d'une protestation contre les édits libéraux de Michel de THospital. Mais gagné peu à peu par la leçon des événements à la politique du Chancelier, il était naturel que quatorze ans plus tard, et au lendemain des massacres réprouvés par lui, il regrettât cette adhésion au Formulaire de l'intolérance et de la haine, dont un article proclame, au nom des bonnes mœurs, que « l'infaillibilité de l'Église doit être tenue pour intangible, sous peine de censures ecclésiastiques et de l'excommunication dont le droit divin lui a été octroyé par Jésus-Christ ». Il était naturel encore (si c'était, comme le croit M. Barrère, à ce formulaire que le Conlr'un fait allusion) qu'il appelât l'attention de son lecteur sur le parti que les gouvernements tyranniques qu'il vise, ont déjà tiré d'un pareil catéchisme, et qu'ils vont «■n tirer encore « pour faire le mal », en s'abritant derrière « quelque joli propos de bien commun et de soulagement public ». Paroles en parfaite concordance avec de nombreux passages des Essais et en particulier avec celui -où, après avoir rappelé ^ que, sous ses yeux, les hommes « se servent de la religion » au lieu de la servir, et que « ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc l'emploient si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprises, s'y conduisent d'un progrès si conforme en débordements et injustice, qu'ils rendent douteuse et malaisée à

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