‹ MontaigneChapitre 51 sur 78 · La plupart des noms de ces gentilshommes et la nature des · texte numérisé non relu

La plupart des noms de ces gentilshommes et la nature des

écuyer et environ dix autres seigneurs couchèrent céans, outre les valets de chambre, pages et soldats de sa garde. Environ autant allèrent coucher aux villages. Au partir de céans, je lui fis élancer un cerf en ma forêt, qui le promena deux jours ». » Certes, Montaigne était fier d'accueillir ainsi chez lui c la majesté royale en sa pompe ». Cet hommage s'adressait à la droiture de son caractère, à l'honnêteté de ses convictions, à la loyauté de sa conduite, et il était bien aise de le recevoir devant tant de gentilshommes qui accompagnaient le roi de Navarre. Avec un orgueil bien légitime, il a voulu en garder les noms : ce sont de glorieux témoins de l'estime du prince qui sut le mieux reconnaître la fidélité et afiimer le dévouement.

Les esprits étaient toujours assez tranquilles pour qu'Henri de Navarre pût se livrer sans contrainte aux plaisirs qui lui tenaient à cœur. Il chassait à Sainte -Foy, ayant amené avec lui son équipage de chasse. Mais, en Béarn, où il allait se rendre, le roi de Navarre s'abandonnait à des voluptés plus dangereuses pour sa dignité. Quelques personnes — et Montaigne était du nombre — s'en inquiétaient un peu, trouvant sans doute que ces équipées convenaient moins au prince depuis que la mort du duc

fonctions qu'ils remplissaient auprès du roi de Navarre se trouvent dans un État des gentilshommes, gens de conseil et officiers de la maison du roi de Navarre dressé à Sainte-Foy, le i^r janvier i585 {Mémoires et correspondance de Du Plessis-Mornay, 1824, in-80, t. III, p. 236).

I . Le D' J.-F. Payen, Documents inédits sur Montaigne y n9 3. Paris, i855, in-8o,j). 16.

d'Anjou Pavait fait héritier du trône de France. Voici comment Montaigne exprimait, le i8 janvier i585, ses appréhensions au maréchal de Matignon : c Monseigneur, sur plusieurs contes que M. de Bissouze ' m'a fait de la part de M. de Turenne du jugement qu'il fait de vous et de la fiance que ce prince prend de mes avis, encore que je ne me fonde guère en paroles de court, il m'a pris envie, sur le dîner, d'écrire à M. de Turenne que je lui disais adieu par lettre ; que j'avais reçu celle du roi de Navarre, qui me semblait prendre un bon conseil de se fier en l'affection que vous lui offriez de lui faire service; que j'avais écrit à M"* de Guissen * de se servir du temps pour la commodité de son navire, à quoi je m'emploierais envers vous, et que je lui avais donné conseil de n'engager à ses passions l'intérêt et la fortune de ce prince; et puisqu'elle pouvait tout sur lui, de regarder plus à son utilité qu'à ses humeurs particulières; que vous parliez d'aller à Bayonne, où à l'aventure offrirais -je de vous suivre, si j'estimais que mon assistance vous pût tant soit peu servir; que si vous y alliez, le roi de Navarre, vous sachant si près, ferait bien de vous convier à voir ses beaux jardins de Pau. Voilà justement la substance de ma lettre sans autre harangue. Je vous en envoie la réponse, qu'on m'a rapportée dès

1. M. de Viçoze, secrétaire ordinaire des finances du roi de Navarre, qui a été mentionné ci -dessus, et non M. de Beisunce, comme Feuillet de Couches i*a imprimé à tort.

2. C'est Diane d'Andouins, comtesse da Gramont et de Guiche, la belle Corisande, dont il sera de nouveau question plus loin.

MONTAIGNE. MÀIftE t)"Ê BORDEAUX SÇg

Ce soit; et, si je ne metrompe^ de c^ cômmencetnent il naîtra bientôt du barbouillage, et me semble que cette lettre a déjà quelque air de mécontentement où de crainte. Quoi qu'il dise, je les tiens où ils vont pour plus de deux mois, et là se trouvera une autre sorte de ton. Je vous supplie me renvoyer celle-ci avec les autres deux; le porteur n'a affaire qu'à votre dépêche « . > Les lettres auxquelles Montaigne fait allusion ici nous donneraient assurément, si elles nous étaient parvenues, la raison du mécontentement qui commençait à se faire jour dans l'entourage du roi de Navarre; elles nous diraient aussi pourquoi quelques amis de ce prince se prenaient à redouter son séjour en Béam.

Montaigne n'appréhendait pas seulement la passion du roi de Navarre pour la comtesse de Gramont. Il semble qu'il craignait plus encore l'influence de l'entourage du prince. Il connaissait depuis assez longtemps la belle C'orisandey à laquelle il avait dédié, dès la première apparition des Essais, un chapitre particulier contenant vingt -neuf sonnets de La Boétie, pour ne pas ignorer qu'elle saurait être une femme de tête à l'occasion. C'est pour cela qu'il l'exhorte à sacrifier ses sentiments aux intérêts de son royal amant avec une liberté de langage qu'autorisait une liaison déjà ancienne. La démarche honore grandement Montaigne. Il sentait que ce séjour en Béam, où il allait résider près de sa

I. De Montaigne, le i8 janvier i585. — Publiée pour la pre mière fois par Feuillet de. Conches, Causeries d'un Curieux,' tlll, p. 257. •

maîtresse, éloignerait encore davantage le prince de la reine Marguerite, et il déplorait ce résultat, bien que la femme légitime ne fût pas digne des égards de son mari. La rupture se préparait définitive entre les deux époux, et cette préférence marquée pour la maîtresse devait la rendre inévitable. Était-ce un nouveau danger? Montaigne, qui l'entrevoyait, eût souhaité l'éviter. Il eut recours à la comtesse elle-même pour que l'amour que lui portait le prince ne pût nuire à celui-ci. Une telle démarche pouvait -elle aboutir? Sachons gré à Montaigne d'avoir essayé d'éveiller dans l'âme de la femme aimée le sentiment d'un chevaleresque sacrifice, mais ne nous étonnons pas que la belle Corisande n'ait pas écouté la voix du vieil ami qui lui parlait ainsi.

Demeurer trop longtemps en Béarn pouvait être encore particulièrement dangereux pour Henri de Navarre, depuis qu'il était devenu premier prince du sang. Beaucoup de gens n'admettaient pas que la mort du duc d'Anjou eût fait d'un prince huguenot l'héritier présomptif du trône de France, et se refusaient à le regarder comme tel. La Ligue, préparée par les Guises, venait de redoubler d'activité depuis lors, et elle essayait de transformer cette différence de religion en un obstacle insurmontable. Enfin, séduit par les meneurs de la Ligue, le cardinal de Bourbon, oncle d'Henri de Navarre, s'était laissé mettre en avant, et les Guises l'avaient salué héritier de la couronne et premier prince du sang, sous la protection du pape et du roi d'Espagne» La situation

s*embrouillait donc et on ne pouvait guère espérer en sortir sans quelque compromis. Le roi de

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