Ni essai des aliments ni couvert personnel
A Bordeaux, les progrès de la Ligue devenaient de plus en plus menaçants. Ils furent arrêtés net par un coup d'autorité du maréchal de Matignon. Il manda en son hôtel le baron de Vaillac, fortement suspect, le maire et tous les chefs de services. Alors il dit au gouverneur du Château-Trompette que ses menées étaient connues et il le somma, au nom du roi, de livrer immédiatement les clefs de la forteresse : sinon, il lui ferait trancher la tête à la vue de sa garnison. Vaillac, surpris et tremblant, essaya de se disculper, mais obéit. Le lendemain de cette scène, le maire et les jurats s'empressaient d'écrire à Henri III pour protester de leur dévouement à la cause royale.
Assurément Montaigne était incapable dune résolution aussi hardie. Cependant il ne manquait pas de courage ni de décision autant qu'on se plaît à le dire. Il en donna la preuve au mois de mai 1585. A cette épocfue avait lieu la « montre » ou revue générale des habitants de Bordeaux en armes. Dans 1 effervescence des esprits, cette réunion armée faisait grand'peur au corps de ville, qui eût voulu, si elle ne pouvait être absolument supprimée, la contraindre et la réduire le plus possible. Montaigne en jugea tout autrement. Il pensait, et il fit prévaloir son avis, qu'il fallait au contraire éviter pardessus tout la moindre apparence d'inquiétude, sortir et se mêler aux troupes « la tête droite et le visage ouvert », et donner pour instruction aux capitaines de faire tirer à leurs soldats « les salves les
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plus belles et les plus gaillardes », sans épargner la poudre. Conduite aussi habile que brave, qui « engendra, raconte l'auteur des Essais, une mutuelle et utile confiance ».
A la fin de mai, Matignon quitta Bordeaux, sur l'ordre du roi, pour aller surveiller les incartades de Marguerite dans le pays d'Agen, et Montaigne eut, en son absence, la charge entière de l'autorité. Il fut actif et vigilant, mais fort désireux de voir cesser le plus tôt possible son lourd intérim, comme l'atteste sa correspondance avec Matignon : « Il n'est jour qu'on ne me donne cinquante alarmes bien pressantes. Nous vous supplions très humblement vous en venir, incontinent que vos affaires le pourront permettre. J'ai passé toutes les nuits ou par la ville, en armes, ou hors la ville sur le port — Il n'a été jour que je n'aie été au Château-Trompette. »
En dehors des affaires touchant à la situation politique, il serait peu utile de mentionner ici les réparations faites par Montaigne à la tour de Cordouan; mais il faut dire au moins qu'en plusieurs circonstances il eut à cœur d'appliquer les principes humains de sa philosophie et se montra réellement soucieux du sort des misérables, notamment dans des remontrances adressées à Henri III par les jurats et par lui sur la répartition inique des impôts.
La seconde et dernière mairie de Montaigne prenait fin le 31 juillet 1585. Un peu auparavant avait éclaté une peste effroyable qui ravagea Bordeaux et une partie de la contrée. A Bordeaux, de juin à décembre,
14000 personnes moururent, soit la moitié de la population environ , le nombre des habitants ne s'élevant pas alors à 40 000, et ce chiffre ayant été énormément réduit par l'émigration de toutes les personnes qui pouvaient aller vivre ailleurs. La maison de Montaigne ne fut pas épargnée. « Moi, qui suis si hospitalier, fus en très pénible quête de retraite pour ma famille, une famille égarée, faisant peur à ses amis et à soi-même, et horreur où qu'elle cherchât à se planter. »
L'auteur des Essais a son crayon de la peste, non pas grande toile d'histoire comme les tableaux classiques, mais croquis saisissant, parce que le peintre a vu ce qu'il retrace et qu'il en a frémi : « Tel, sain, faisait déjà sa fosse, d'autres s'y couchaient encore vivants; et un manoeuvre des miens, à tout ses mains et ses pieds, attira sur soi la terre en mourant ».
Ne se piquant point d'une théâtrale insensibilité à la souffrance ph}-sique; plus solide contre les transes et les angoisses morales ; portant en luimême « ses préservatifs, patience et résolution »; ayant pris dès sa tendre jeunesse l'habitude de penser à la mort et sachant par expérience qu'il serait très capable de l'affronter avec la fermeté requise, Montaigne, dans cette grande infortune publique et privée, initie sceau à l'unité de son caractère et se montra l'homme qu'il était : nullement dépourvu de courage, mais simple et franc d'abord, et optimiste en dépit de tout. Le propre de l'opti-
misme est d'espérer et de se réjouir au milieu des maux, tandis que le pessimisme, au contraire, s'inquiète et s'aigrit à toute occasion, même heureuse, et s'ingénie à trouver du poison jusque dans les roses. Le plus admirable exemple d'optimisme que le philosophe ait laissé au monde, c'est quand, après avoir fait des crises de sa gravelle une description qui donne la chair de poule, il conclut, d'un air calme et souriant, en préférant cette maladie à toute autre et en déduisant avec une sérénité parfaite ses motifs d'être content de son sort. De même, lui qui avait vu, depuis son cher la Boétie, tant de pestiférés mourir d'une mort. généralement trouvée peu enviable, il écrit ces lignes surprenantes : « C'est une mort qui ne me semble des pires. Elle est communément courte, d'étourdissement, sans douleur, consolée par la condition publique, sans cérémonie, sans deuil, sans presse. »
Mais, parce qu'une mort n'a rien de terrible, faut-il la braver inutilement? Bordeaux- était le principal foyer de l'épidémie. Le devoir de Montaigne, absent alors et utile ailleurs à sa famille, était-il d'y rentrer à l'heure même où sa mairie expirait? Il consulta sur ce point les jurats restés à Bordeaux, en leur écrivant le 30 juillet : « Je n'épargnerai ni la vie ni autre chose pour votre service, et vous laisse à juger si celui que je vous puis faire par ma présence à la prochaine élection vaut que je me hasarde d'aller en la ville ».
Les jurats, qui l'avaient prié d'abord de venir
présider à l'élection de son successeur, n'insistèrent pas. Ni ses contemporains ni sa propre conscience ne blâmèrent sa conduite, puisqu'il ne prend pas la peine de la justifier, lui qui fait son apologie sur tant d'autres points, et il écrit ces lignes qui n'ont rien d'héroïque, mais sont tout simplement d'un homme franc et sensé : « Que Montaigne s'engouffre quand et la ruine publique si besoin est; mais, s'il n'est pas besoin, je saurai bon gré à la fortune qu'il se sauve ; et, autant que mon devoir me donne de corde, je l'emploie à sa conservation ».
Le xvne siècle, si sévère pour Montaigne et même si injuste, si prompt à s'armer contre lui des moindres mots imprudents échappés à sa bonhomie, ne songeait pas encore à lui faire un crime de n'être point allé s'asseoir, comme un héros romain, sur la chaise curule de sa mairie mourante. Mais si la sottise et l'envie sommeillent parfois, elles ne sont pas mortes, et, une fois réveillées, c'est pour longtemps. Les braves qui, dans un péril comme celui de 1585, se seraient enfuis jusqu'au pôle, ne pouvaient éternellement laisser perdre une si belle occasion de développer, aux dépens de Montaigne, le thème d'une déclamation facile sur l'égoïsme des sceptiques et sur le sublime dévouement de deux ou trois victimes immortelles, à jamais adorables et saintes, des grandes épidémies.