DERNIERES ANNEES
En 1588, parut à Paris la « cinquième édition des Essais, augmentée d'un troisième livre et de six cents additions aux deux premiers ». A Paris, Montaigne fit la connaisance de Mlle de Gournay, son admiratrice passionnée et future éditeur, qu'il alla aussi visiter chez elle en Picardie. Il suivit la cour à Chartres, à Rouen, où l'accompagna son ami Pierre de Brach, poète bordelais, et passa le reste du temps jusqu'au mois d'octobre dans la capitale.
Il y fut victime dune mésaventure notée dans ses Ephémérides. Fait prisonnier par les Parisiens ligueurs qui venaient de chasser le roi, il passa six heures à la Bastille, assez mal à son aise et souffrant de la goutte. Il paraît que c'étaient des représailles; un parent du duc d'Elbeuf, gentilhomme de Normandie, était alors prisonnier du roi à Rouen. La reine mère, avertie par le bruit public, obtint du duc de Guise l'élargissement de Montaigne.
Il se rendit à Blois, en curieux, pour l'ouverture des Etats généraux qui eut lieu le 15 octobre. Mais il n'y était plus lorsque fut perpétré, le 23 décembre, cet acte de « justice énorme et hors de soi », qu'il ne sait comment qualifier dans les Essais, où « Henri, duc de Guise, à la vérité des premiers hommes de notre âge, fut tué en la chambre du roi ». Que peut
faire l'homme « de tendre conscience » en face de ces « dangereux exemples »*, de ces « rares et maladives exceptions à nos règles naturelles » ? Rien, sinon, « les bras croisés, appeler Dieu simplement à son aide », et surtout, bien se dire qu' « aucune utilité privée n'est digne pour laquelle nous fassions cet effort à notre conscience; la publique, bien, lorsqu elle est très apparente et très importante, »
A l'historien de Thou, qu'il revit à Blois, Montaigne raconta comment il avait autrefois servi de médiateur entre le roi de Navarre et le duc de Guise. Son jugement sur ces deux princes est d'un homme que la pratique des cours a formé dans l'art de découvrir les visages sous les masques. « Pour la religion, dont tous les deux font parade, écrit de Thou rapportant l'entretien de Montaigne, c'est un beau prétexte pour se faire suivre par ceux de leur parti; mais son intérêt ne les touche ni l'un ni l'autre : la crainte d'être abandonné des protestants empêche seule le roi de Navarre de rentrer dans la religion de ses pères, et le duc serait homme à suivre la confession d'Augsbourg, s'il pouvait le faire sans préjudicier à ses intérêts. »
A Blois, Montaigne rencontra aussi Etienne Pasquier, qui critiqua dans les Essais « je ne sais quoi, disait-il, du ramage gascon ».
L'assassinat des Guises avait exaspéré le parti de la Ligue à Bordeaux d'où les jésuites furent chassés par un nouvel acte d'énergie du maréchal de Matignon, devenu maire de la ville après Montaigne.
Lorsque, l'année suivante, le coup de couteau d'un moine fanatique envoya Henri III rejoindre ses victimes, Henri de Bourbon devint roi de France, et Montaigne, dont ce prince avait été l'hôte une seconde fois, le 24 octobre 1587, quatre jours après la bataille de Coutras, put enfin donner libre cours aux élans plus ou moins contraints de sympathie qui l'entraînaient vers lui de longue date.
J'ai, de tout temps, lui écrivit-il, regardé en vous cette même fortune où vous êtes, et vous peut souvenir que, lors même qu'il m'en fallait confesser à mon curé, je ne laissais de voir aucunement de bon œil vos succès; à présent, avec plus de raison et de liberté, je les embrasse de pleine affection.
L'humeur indépendante de Montaigne tenait à bien établir que, s'il appartenait à Henri IV, c'était « plus encore par affection que par devoir ». « J'en sers plus gaiement mon prince, parce que c'est par libre élection de mon jugement et de ma raison, sans obligation particulière. »
Aussi, lorsque le nouveau roi fit des avances à Montaigne pour l'attirer auprès de lui, le philosophe, gravement atteint d'ailleurs dans sa santé et décidément las de l'agitation des cours, refusa-t-il non sans une certaine fierté :
Je n'ai jamais reçu bien quelconque de la libéralité des rois, non plus que demandé ni mérité, et n'ai reçu nul paiement des pas que j'ai employés à leur service, desquels Votre Majesté a eu en partie connaissance. Ce que j'ai fait pour ses prédécesseurs, je le ferai encore beaucoup plus volontiers pour elle.... Je suis, Sire, aussi riche que je me souhaite.
« Les princes, écrit-il dans les Essais, me donnent prou s'ils ne m'ôtent rien. »
Retiré dans son château, Montaigne eût été bien aise d'y finir sa vie en gardant auprès de lui, à défaut d'un fils, un gendre qui l'aurait déchargé du poids de son petit gouvernement domestique. Le chevalier de la Tour ne lui fit pas ce plaisir. Trois semaines après son mariage avec Léonor (mai 1590), il emmena sa femme en Saintonge.
Montaigne mourut chez lui d'une esquinancie, le 13 septembre 1592, âgé de cinquante-neuf ans et demi *.
Etienne Pasquier raconte que, ne pouvant plus parler, il pria sa femme « par un petit bulletin » de faire venir quelques gentilshommes du voisinage afin qu'il prît congé d'eux. Quand ils furent arrivés, il fit dire la messe dans sa chambre. « Et comme le prêtre était sur l'élévation du Corpus Domini, ce pauvre gentilhomme s'élance au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu, sur son lit, les mains jointes, et, en ce dernier acte, rendit son esprit à Dieu. »
1. Avec les écrits de Montaigne, document principal, je n'ai guère eu, pour les faits matériels de sa biographie, qu'à suivre l'excellent ouvrage de M. Paul Bonnefon.