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LE MAIRE DE BORDEAUX

Le maire était nommé pour deux ans. La première mairie de Montaigne se passa sans difficulté, sans incidents notables. Il inspecta le collège de Guyenne et approuva la sage direction du savant Vinet, qui en était alors principal; alla saluer à Cadillac le roi et la reine de Navarre, qui s'y trouvaient de passage; fit un voyage à Paris pour les affaires de la ville; assista à la séance d'ouverture de la nouvelle cour de justice de Guyenne, ~ui venait d'être instituée à Bordeaux, et se lia dans cette circonstance avec le futur historien de Thou. Celui-ci reconnaît qu'il « tira bien des lumières de Michel de Montaigne, alors maire de Bordeaux, homme franc, ennemi de toute contrainte, et qui n'était entré dans aucune cabale; d'ailleurs fort instruit de nos affaires, principalement de celles de la Guyenne, qu'il connaissait à fond ».

En 1583, Montaigne fut réélu. C'est alors que les grands embarras commencèrent: La situation politique, grave dans toute la France, était particulièrement aiguë à Bordeaux. Henri de Navarre, prince hérétique, avait le gouvernement de la Guyenne, où

le maréchal de Matignon était lieutenant général du roi. Quand la mort du duc d'Anjou fit du Navarrais l'héritier présomptif, la Ligue se remua fort. Elle avait à Bordeaux un partisan dangereux dans la personne du baron de Vaillac, gouverneur du Château-Trompette. S'opposer aux excès du zèle catholique, c'était encourir l'accusation d'hérésie; faire échec au roi de Navarre, c'était compromettre l'avenir, en même temps que ce n'était pas un moyen sûr de servir le roi de France, qui plusieurs fois avait paru sur le point d'appeler à son aide les huguenots pour se débarrasser des Guises. Entre les grands partis politiques, à Bordeaux et autour de Bordeaux, s'agitait la reine Marguerite, sœur du roi, femme de Henri de Navarre; brouillée avec son mari, brouillée avec son frère, brouillée avec la raison et avec la pudeur, elle cherchait à pêcher dans toute cette eau trouble je ne sais quels poissons que l'histoire ne distingue pas très bien.

Dans des complications pareilles, où la difficulté est moins de faire son devoir que de le connaître, Montaigne estimait qu'il n'est pas permis à un honnête homme de ne point arrêter son choix d'un côté ou de l'autre. « De se tenir chancelant et métis, de tenir son affection immobile et sans inclination, aux troubles de son pays et en une division publique, je ne le trouve ni beau ni honnête. » Mais l'honnête homme doit s'attendre, s'il a quelque modération, aux injures des partis extrêmes : « Je fus pelaudé à toutes mains; au gibelin j'étais guelfe, au guelfe

gibelin ». Catholique et royaliste, Montaigne servait l'Eglise et le trône avec cette mesure et cette raison dont tous les fanatismes s'offensent. Il avait des hérétiques dans sa famille, puisque le seigneur de Beauregard, son frère, était huguenot; et le roi de Navarre exerçait sur lui un charme, l'affinité des esprits et des humeurs attirant l'un vers l'autre irrésistiblement ces deux grands Gascons, ces deux grands Français.

Lorsque le Béarnais s'empara de Mont-de-Marsan par un coup de main, le maréchal de Matignon riposta en renforçant les garnisons de Bazas et de Gondom. Mais Henri, secondé par son secrétaire Duplessis-Mornay, écrivit au maire lettres sur lettres pour l'assurer de ses bonnes intentions, et Montaigne, peu à peu gagné et persuadé, finit par se porter garant auprès de Matignon des desseins pacifiques du prince.

Le 19 décembre 1584, le roi de Navarre lui £': visite en son château. Montaigne a noté cet événement dans des Ephémérides, précieuse trouvaille du docteur Payen, publiées en 1855 :

Le roi de Navarre me vint voir à Montaigne, où il n'avait jamais été, et y fut deux jours servi de mes gens, sans aucun de ses officiers. Il n'y souffrit ni essai ni couvert * et dormit dans mon lit. 11 avait avec lui (suit l'énumération de trente-quatre personnes de sa suite, outre dix autres seigneurs, valets de chambre, soldats et pages).... Au partir de céans, je lui fis élancer un cerf en ma forêt, qui le promena deux jours.

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