DESSEIN DE L AUTEUR DES « ESSAIS
Montaigne, philosophe pratique, s'étant fait de la sagesse une idée, a voulu y conformer sa vie et sa mort, puisque, pratiquement, la jDhilosophie est la science de bien vivre et de bien mourir. Les Essais ont été pour lui, dans une certaine mesure, un moyen de se perfectionner par une description de plus en plus complète de son type du sage et par une connaissance de plus en plus profonde de luimême.
Peut-on écrire sur soi-même la vérité ? On peut, si l'on est franc et hardi, pousser les aveux assez loin; mais, sans parler de la nécessité où l'on est toujours de s'arrêter et de choisir, on ne saurait livrer à des lecteurs l'intérieur de son âme sans lui faire un
Stapfer. — Montaigne k
brin de toilette, et ce brin de toilette, c'est notre image déjà idéalisée, ce que nous nous flattons d'être au lieu de ce que nous sommes.
L'auteur s'en rendait compte parfaitement :
Je me pare sans cesse, car je me décris sans cesse.... Moulant sur moi cette figure, il m'a fallu si souvent me testonner et composer pour m'extraire, que le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même ; me peignant pour autrui, je me suis peint en moi, de couleurs plus nettes que n'étaient les miennes propres. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m'a fait.... La publication de mes mœurs me sert aucunement de règle. Il me vient parfois quelque considération de ne trahir ma peinture.
Souvent, il injurie son ouvrage. Il l'appelle « sottises », « inepties », « fricassée », « excrément d'un vieil esprit », production inutile et pleine de vanité, digne de toute la rigueur des lois. Ces bourrades ne sont que la forme bien connue de la tendresse la plus caressante. Soyez certains qu'il chérissait un livre qui est son image.
Emerson, philosophe américain, raconte qu'il vit en 1833, au cimetière du Père La Chaise, la tombe d'un nommé Auguste Gollignon, dont l'épitaphe disait qu'il s'était formé à la vertu d'après les Essais de Montaigne. Cela étonne d'abord, mais n'a rien d'impossible. La mine est assez riche pour qu'on en puisse extraire de quoi former un homme non seulement honnête, mais vertueux, bien qu'on fasse rarement servir à cet usage un aussi bizarre évangile.
Les Essais se piquent d'être quelque chose de tout nouveau en littérature. Ils ne sont donc ni une con-
fession, ni un traité de morale, puisqu'il y en avait déjà; mais ils sont l'une et l'autre chose délibérément emmêlées et embrouillées dans une causerie sans ordre. Ils ont la prétention, justifiée en partie, sinon d'offrir à l'humanité un modèle, au moins de lui montrer son image dans la peinture d'un certain individu. « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. Le premier, je me communique au monde par mon être universel. »
L'erreur serait de se figurer que chacun porte en soi « la maîtresse forme de l'humaine nature », de donner pour règles ses humeurs, opinions, fantaisies, et de prendre Michel pour l'homme-type. Cela a beau être une « ânerie », elle est si naturelle, si difficile à éviter, qu'on n'oserait pas jurer que Montaigne n'a jamais laissé voir le bout de l'oreille. Mais ce qui fait son originalité unique entre tous les moralistes, c'est que seul il a bien vu le péril et qu'il s'est constamment tenu sur ses gardes.
Non, notre mesure personnelle n'est point celle d'autrui; par exemple, en fait de sensibilité. Voici un guerrier qui pleure à la vue de son ennemi mort. Comédie ! murmure le politique insensible et sec. Parlez pour vous, homme sans cœur; ces larmes sont peut-être sincères.
Jamais écrivain ne s'entoura plus prudemment que Montaigne de toutes les précautions propres à émousser la pointe des affirmations téméraires :
En ce que je dis, je ne pleuvis nulle certitude, sinon que c'est ce que lors j'avais en la pensée, pensée tumultuaire et
vacillante.... Je ne hais point les fantaisies contraires au*
miennes J'ai non seulement des complexions en grand
nombre, mais aussi des opinions assez, desquelles je dégoûterais volontiers mon fils, si j'en avais.
Très habilement, il se gare du reproche de contradiction en présentant son livre comme « consubstantiel à son auteur » et, par suite, comme sujet à toutes les oscillations de l'être « ondoyant et divers » qu'est l'homme et qu'est chacun de nous :
Nous allons tout d'un train, mon livre et moi.... Je ne vise ici qu'à découvrir moi-même, qui serai, par aventure, autre demain.... Je ne peins pas l'être, je peins le passage.