LES VERTUS DE NATURE
Parmi nos qualités morales, il en est que nous devons simplement aux bons instincts de notre nature. De celles-là, Montaigne n'avait pas à tirer grande gloire. Il remerciait Dieu ou « la Fortune », mais il n'était pas autrement fier des heureuses vertus qui, chez lui, n'étaient qu'innocence.
Ainsi, il avait hérité de son père une sainte horreur du mensonge. Personne n'a traité ce point de morale avec plus de conviction et de force que lui. Humeur « couarde et servile » que de « se cacher sous un masque ! » « Le premier trait de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité. » Ce grand amateur de circuits, de détours et de
parenthèses aurait hautement approuvé l'inscription du portique de Guizot : Omnium recta brevissima. Aussi rigide que Kant, il n'admettait pas, quand il s'agit de la parole, cette chose sacrée qui « nous fait hommes » et par laquelle « nous tenons les uns aux autres », la moindre transaction avec la droiture, dans la sphère de la vie privée du moins, et il voulait qu'on gardât la foi, même à des voleurs. Quant à la morale des rois, malheureusement, elle est « à plusieurs plis, encognures et coudes » ; le bien public, hélas ! requiert quelquefois des « gens souples » auxquels on résigne la commission de mentir, de trahir et de massacrer — Et pourtant, la foi et l'honneur ne devraient-elles pas être « plus chères à un prince que son propre salut, oui, et que le salut de son peuple » ?
Montaigne rapporte avec étonnement la confession que lui fit un jour un homme qui toute sa vie avait professé une religion à laquelle il ne croyait pas, « contradictoire à celle qu'il avait en son cœur », afin de ne point perdre sa charge, et rien ne fait au philosophe plus d'honneur que sa profonde surprise devant une faiblesse si commune.
Sa haine du mensonge lui a fourni quelques traits aussi justes qu'originaux de sa pédagogie. Les jeux des enfants étant pour eux une occupation très sérieuse, il importe de ne pas laisser la tricherie s'y introduire; car « la laideur de la piperie ne dépend pas de la différence des écus aux épingles, elle dépend de soi », et, « depuis qu'on a donné un faux
train à la langue, .c'est merveille combien il est impossible de l'en retirer ». « Nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance, notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices », et tel amusement toléré par des mères imprévoyantes est chez les enfants le germe « de la cruauté, de la tyrannie, delà trahison ».
Une autre qualité naturelle à Montaigne, c'était l'humanité, car il avait « une merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et la mansuétude ». Bon pour les hommes, il l'était aussi pour les bêtes, et même pour les arbres et les plantes. De là l'éloquence vraie, jaillissant à larges flots d'une âme profondément émue, avec laquelle il flétrit, dans le chapitre des Cannibales et surtout dans celui des Coches, la cruauté, compliquée de perfidie, qui a fait de la conquête du nouveau monde par de prétendus civilisés et civilisateurs un si sanglant outrage à la civilisation. De là sa généreuse anticipation des réformes pénales, voulant, avec les châtiments corporels dans les écoles, abolir la question, « essai de patience plus que de vérité », la torture, qui, en désespérant les âmes pard'insupportables tourments, risque de ne pas les envoyer « en bon état » devant le Juge suprême.
Montaigne avait beau céder ici à la simple impulsion de sa bonne nature, ses idées n'en étaient pas moins singulièrement en avance sur son temps, puisque Rome les censurait comme hérétiques; et ce n'était pas seulement l'abolition des supplices qu'il devançait en espérance, c'était celle de la peine de mort.
Si notre moraliste avait possédé naturellement, comme la bonté, comme l'amour du vrai, cette autre vertu, la chasteté, il en aurait parlé par expérience; sa leçon morale et sa réflexion personnelle se seraient exactement rejointes, et il aurait pu puiser dans la beauté sympathiquement reconnue des moeurs et des règles sévères qu'il eût préconisées, une éloquence communicative. Mais il cessait alors d'être Montaigne pour se changer en quelque janséniste, et vraiment c'eût été grand dommage.
Non seulement il savait louer les vertus qu'il ne pratiquait pas lui-même (ce qui est élémentaire en morale), mais il était capable des plus vifs enthousiasmes de l'imagination pour certains excès d'ascétisme sur lesquels son jugement d'homme sensé et modéré faisait d'ailleurs ses réserves.
Pour n'être continent, je ne laisse d'avouer sincèrement la continence des Feuillants et des Capucins. Je m'insinue par imagination fort bien en leur place, et les honore d'autant plus qu'ils sont autres que moi.... Rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remarquer jusque dans les nues la hauteur inimitable d'auaunes âmes héroïques.