LA SAGESSE QUI DISTINGUE
Distinguo, ou encore <7xs7:tu). j'examine, je discerne, aurait pu être la devise de Montaigne tout aussi justement que le fameux Que sais-je? Ses idées les plus intéressantes dans l'ordre moral, politique et
religieux procèdent d'un sens extrêmement délicat des distinctions, auquel répugnaient, comme le propre d'un esprit grossier, les adhésions en bloc, les exclusions en masse et les jugements sommaires.
La distinction par excellence, summum de la sagesse, difficile à atteindre et même à comprendre, paraît-il (car cette partie exquise de la morale de Montaigne est le scandale des honnêtes gens), consiste à distinguer « la peau de la chemise », c'està-dire notre personne spirituelle et morale soit des fonctions ou dignités dont elle est revêtue, soit des passions affectueuses qui l'attachent aux objets extérieurs.
La plupart des hommes, prenant le contre-pied de l'oracle de Delphes, regardent autour d'eux et ne s'intéressent qu'aux choses environnantes : ils n'ont point tort, car il faut, pour pousser en avant la machine, « la branloire éternelle du monde », un immense concours de forces inconscientes et aveugles; mais ils sont « les badins de la farce ». Quelques-uns se retirent de la scène dans la salle , contents du rôle de spectateurs. C'est un assez bon parti. Ce n'est pas le meilleur, pourtant.
Montaigne ne conseille point au sage de se bannir des affaires et de la société. Attendez, pour vivre inutile et seul, de n'être plus bon à rien. « La décrépitude est qualité solitaire. » Donnez au monde voire âge « actif et fleurissant ». Mêlez-vous à vos semblables. Soyez leur serviteur. Mais que cela ne vous empêche pas de vous appartenir, de vous
connaître, de vous juger. « Le sage doit, au dedans, retirer son âme de la presse et la tenir en liberté et puissance de juger des choses » et de lui-même. Difficile connaissance que celle de soi, puisqu'un homme aussi intelligent que Montaigne, assez franc pour avouer qu'il n'était point chaste et qu'il n'avait gardé à sa femme qu'un peu plus de fidélité que la plupart des maris français, n'a pas connu toute sa dose de vanité, a rêvé une suite d'ancêtres imaginaires et n'a pas eu l'esprit de comprendre qu'il était beau d'être sorti d'un brave marchand qui avait acheté ses quartiers de noblesse en vendant bien sa morue !
Pour se détacher facilement, il faut commencer par ne pas s'attacher trop. N'ayons point d'engagements « pénétrants et intimes ». Même la cause juste « ne m'attache que modérément et sans fièvre ».
Si le pédagogue tient de mon humeur, il formera l'enfant à être très loyal serviteur de son prince, et très affectionné et très courageux; mais il lui refroidira l'envie de s'y attacher autrement que par un devoir public.
La nature est plus forte que notre philosophie : en donnant à Henri IV un peu de son cœur, Montaigne a presque manqué à ses principes. L'ami de la Boétie a dû quelquefois se rappeler, comme un tendre reproche, certaines paroles que le mourant lui dit à l'oreille et qui montrent à quelle profondeur il avait pénétré dans l'âme de Montaigne : Ingénia est, cui multum debeas, ei plurimum velle dcbere.
On peut, et Dieu sait si la critique y a manqué! reprocher à Montaigne, comme l'indice d'un cœur sec, le conseil qu'il nous donne de ne point « couver » nos enfants, non plus que nos honneurs, d'une affection trop « tyrannique », afin que nous puissions vivre « commodément après leur perte » et sans qu'elle nous arrache un morceau de nous-mêmes ; mais il est permis aussi de trouver que ce conseil, à le bien prendre, ne diffère pas essentiellement de celui d'Epictète ni même du commandement de l'Écriture Sainte voulant que les dons les plus précieux du ciel, la santé, de jolis enfants, une bonne femme, ne soient reçus par nous que comme de simples prêts, dont il faut remercier l'Eternel quand il nous les accorde, et le bénir encore quand il nous les ôte.
J'ai dit : de jolis enfants. En vrai philosophe de la Renaissance, Montaigne faisait grand cas de la beauté. Il comprenait, qu'un père aimât moins ses enfants, non seulement s'ils avaient une âme malicieuse, mais même s'ils étaient disgraciés de la nature. Il était extrêmement contrarié que Socrate eût été laid. Gomment concilier cette laideur physique avec la beauté morale qui doit rayonner sur le visage? La Boétie, ciel juste ! était laid, lui aussi. Simples taches heureusement, vilaine couleur du teint, non pas difformité ; laideur « superficielle » plutôt que « substantielle » : ici encore Montaigne distinguait.
Il distinguait entre l'altération de la vérité, qu'il ne se permettait jamais de parti pris, et l'exagération
inconsciente où l'amitié et l'enthousiasme pouvaient entraîner la plume comme la parole d'un Gascon faisant volontiers « d'un pied de valeur un pied et demi ». Sa Défense de Sénèque et de Plutarque montre avec quelle chaleur il savait plaider pour ceux qu'il aimait.
Les héros antiques dont Plutarque a raconté la vie ou cité quelques traits, Epaminondas, les deux Catons, Scipion Emilien, César, Pompée, Alexandre étaient, avec Socrate, ses dieux. L'exaltation seule qui le soulève en parlant de ces grandes âmes « vertueuses » et « généreuses » aurait dû avertir la critique qu'elle s'engageait dans une fausse voie quand, prenant au grand sérieux le jeu charmant, mais imprudent, d'un humoriste qui, pour se moquer du monde et de lui-même, s'amuse à se faire pire qu'il n'était, elle le présente comme un cœur desséché par le culte mesquin de sa propre guenille.
Il admire donc, mais il distingue, d'abord entre les faits et gestes de ses héros. L'incomparable grandeur de César ne l'éblouit pas à tel point qu'il ne trouve sa « cause très injuste », sa « mémoire abominable à tous les gens de bien », et qu'il ne le traite de « voleur public ». Socrate, le plus sage et le plus grand des hommes, a des extases et des « démoneries », qu'il ne peut digérer.
Mais voici une distinction de plus d'intérêt et de portée : l'imagination, d'une part, s'enthousiasme; la raison, de l'autre, désapprouve.
Spurina, jeune Toscan, avait une merveilleuse
beauté. Plus vertueux encore que beau, il mutila son charmant visage, qui, allumant partout l'amour, était une occasion de chute pour les autres et pour lui. Montaigne admire ces sublimes sacrifices plus, qu'il ne les « honore ». De tels excès sont « ennemis de mes règles ». Quand Socrate refuse l'argent de ses amis pour sortir de prison, prêche la soumission à des lois tyranniques et préfère la mort à l'exil, son admirateur le suit « à vue », en baisant de bien loin la trace de ses pas, mais se déclare incapable de l'imiter. « Ces humeurs transcendantes m'effraient comme les lieux hautains et inaccessibles. »
« A quoi faire, ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut asseoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force? » L'excès de la sagesse elle-même est un vice.
La modération est l'idéal. Mais n'allez pas croire qu'elle soit si aisée. La tranquille maîtrise qu'elle exerce à la longue sur toutes nos intempérances naturelles est le triomphe patient de la force et de l'intelligence réunies. Le juste milieu, c'est le sol ferme, c'est l'habitude solide et durable : les extrémités sont des tremplins d'où l'homme s'élance d'un pied léger et saute à corps perdu, quelquefois pour la galerie. Les saillies peuvent être brillantes : le prix de la beauté, comme de la difficulté, demeure à la constance. Il est peut-être moins rare de souffrir vaillamment la pauvreté que d'user des ressources d'un juste pécule avec une continuelle modération.
Il n'y a qu'une façon de bien vivre comme Diogène; il y en a cent (voilà le difficile1 de bien vivre comme l'élégant ami de Térence et de Laelius. L'homme qui règle avec ordre toute son existence a besoin d'un courage plus soutenu que celui qui la signale, à l'aventure, par quelque coup d'éclat. Les vrais héros sont ceux que leur valet de chambre peut admirer encore dans leur « à tous les jours ». Voilà pourquoi Montaigne se délectait à lire Plutarque, qui nous montre les grands hommes aussi grands dans la simplicité quotidienne de leur déshabillé que dans la toilette extraordinaire de leurs exploits publics.
On peut, dans la vertu, distinguer trois degrés : d'abord, celle qui ne nous coûte aucune peine, parce qu'elle est conforme à notre nature. C'est ainsi que Montaigne était né véridique et humain. Mais ce n'est pas la vraie vertu. Celle-ci lutte, s'efforce, « refuse la facilité pour compagne », « sonne je ne sais quoi de grand et d'actif », ne connaît pas les pentes « ombreuses, gazonnées, doux fleurantes », gravit un a chemin épineux et âpre » : c'est le deuxième degré. Le troisième et dernier degré est le plateau où les héros de la volonté parviennent quand ils se sont fait une habitude joyeuse et facile, une seconde nature, de ce qui leur a d'abord coûté tant de sueurs et tant d'efforts. Socrate, Caton d'Utique n'avaient plus besoin de lutter. Or ce plateau, « d'où l'on voit sous soi toutes choses », est, lui aussi, une « belle plaine, fertile et fleurissante », image exactement pareille au tableau que nous offrait tout à l'heure
l'innocence gaie et heureuse qui n'a qu'à suivre sa nature. Ce n'est donc pas une tromperie et c'est une adroite amorce que de représenter aux enfants la vertu sous de riantes couleurs, au lieu de la peindre inaccessible, « masquée d'un visage pâle et hideux », plantée au faîte d'une montagne à pic, « fantôme à étonner les gens ».
Ce qu'il faut prendre bien garde de confondre avec la vertu à aucun degré, c'est cette pseudo-vertu « lâche et catarrheuse » qui est le triste fruit de l'âge ou de la maladie, et qui nous retire des vices quand nous n'avons plus la force de nous y plonger. Il me plaît qu'un jeune homme soit capable de tout, même de la débauche, et que, s'il s'en abstient, ce soit par une volonté bien réglée, nullement par impuissance ni par un sot dédain. J'ai connu un ambassadeur du roi en Allemagne, homme très sobre, d'excellente compagnie, qui a su, chez ce peuple d'ivrognes, rouler trois fois avec eux sous la table pour le service de la France, et je l'en ai d'autant plus honoré. Alcibiade n'était pas un saint; mais quel galant homme! J'admire Epaminondas, Scipion Émilien, Socrate pour la hauteur de leur vertu; je les aime pour la souplesse de leur esprit, de leur caractère et de leurs mœurs. Socrate surtout, le plus parfait des hommes, n'a pas seulement supporté avec une constance sublime la faim, la calomnie, la prison, la ciguë et « les griffes de sa femme » : il galopait, dans un cercle d'enfants, « sur un cheval de bois, et y avait bonne grâce », Les plus belles
âmes sont les âmes variées qui ont une « riche composition ».
Jouir est le but suprême de l'homme, du sage comme du voluptueux. Les moyens de la jouissance diffère&t) la fin est la même. « Il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste. » Lajvraie, la seule récompense de la vertu, c'est le « contentement qu'une conscience bien réglée reçoit en soi de bien faire ».
Que l'intérêt bien entendu, \e plaisir, dans l'acception la plus large du mot, soit « le dernier but de notre visée » à nous tous, quoi que nous fassions, quoi que nous voulions, quoi que nous prétendions, hommes privés ou personnages publics, mondains ou anachorètes, célibataires ou pères de famille, stoïciens ou épicuriens, athées ou croyants, égoïstes vulgaires ou martyrs de la charité, la chose est si évidente qu'on ne peut la contester qu'en chicanant sur le mot. Mais le mot me plaît, car il est juste, et j'aime à vous « en rebattre les oreilles », à vous surtout, messieurs les philosophes du devoir et du désintéressement, qui l'avez « si fort à contre cœur ». -*-
Le siège le plus haut, le plus « sérieusement voluptueux » du plaisir, c'est l'intelligence. Elle seule relève les jouissances de la sensibilité, leur donne toute leur saveur et tout leur prix. C'est par cette alliance avec la raison que l'amitié est un sentiment si supérieur à l'amour. Mais l'amour, même réduit à l'appétit physique, les plaisirs de la table et toutes les joies du corps prennent de la dignité, si l'esprit
s'y associe et les goûte. Pourquoi donc aurions-nous honte des voluptés naturelles? elles sont un don du Dieu de bonté. En rougir, ce serait une ingratitude et une « injustice ». J'ai une âme et un corps. Grâce à Dieu, « mes deux maîtresses pièces » vivent en bonne harmonie. Montaigne savait rendre intellectuels ses plaisirs physiques; il ne les laissait pas « friponner aux sens », et, au rebours du soin qu'avait pris son excellent père de ne pas troubler le sommeil de l'enfant dissipé peu à peu aux sons de la musique, il se faisait quelquefois réveiller la nuit afin de savourer à bon escient la douceur du dormir.
Rappelons ici l'autre fonction, bien simple, de l'intelligence dans ses rapports avec l'animal humain : c'est tout bonnement de reconnaître la beauté des vertus que cet animal ne pratique pas. Je suis un mari d'une fidélité intermittente : vous m'en blâmez ? vous êtes sévère. Puisque je vous dis que je le reconnais et que j'honore hautement la foi conjugale! « C'est beaucoup pour moi d'avoir le jugement réglé, si les effets ne le peuvent être, et maintenir au moins cette maîtresse partie exempte de corruption, »
Le jugement est en générai et devrait toujours être ce qu'il y a en nous de plus pur et de plus sain, n'étant ni obscurci par la fumée des sens, ni infecté par les souillures de la conduite, et pouvant s'éclairer de toutes les lumières du savoir. Cependant il arrive que notre nature vaille mieux que les « discours » de notre raison.
Montaigne avait surpris en lui-même cette singu-
larité, qui est une anomalie sans être quelque ehose de très prodigieux, et il s'en étonnait comme d'un grand phénomène moral :
Mes discours propres, pour s'être débandés en aucunes choses de la route commune, me licencieraient aisément à des actions que ma naturelle inclination me fait haïr. Je dirai un monstre, mais je le dirai pourtant : je trouve par là, en plusieurs choses, plus d'arrêt et de règle en mes mœurs qu'en mon opinion, et ma concupiscence moins débauchée que ma raison.
De toutes les distinctions subtiles de son analyse intérieure , voici en effet la plus remarquable , et c'est la plus importante à connaître pour débrouiller sa philosophie, expliquer certaines contradictions de ses idées politiques ou sociales et jeter du jour sur la question si controversée de ses croyances chrétiennes. L'Apologie de Raimond de Sebonde, qu'on trouve énigmatique, a sa clef dans cette distinction des discours téméraires de l'intelligence émancipée, de l'imagination lancée en plein rêve, et de l'incorruptible santé du fond moral et religieux. Ce grand chapitre est, révérence parler, le pendant de la gaudriole, à grandes dimensions aussi, Sur des vers de Virgile : dans l'un, Montaigne invite sa « raison » débridée à une magnifique « débauche » ; dans l'autre, assagi par les ans et sevré des plaisirs de la jeunesse, il offre à sa « concupiscence » une splendide fête d'adieu.
Stapfer. — Montaigne,