LA POLITIQUE ET LES LOIS
Jamais conservateur ne crut plus fermement à la nécessité de maintenir l'ordre établi.
On peut désirer autres magistrats; il faut, ce nonobstant, obéir à ceux ici.... Autant que l'image des lois reçues et anciennes de cette monarchie reluira en quelque coin, m'y voilà planté.
Il fait servir les plus fortes images à l'affirmation
énergique de ce paradoxe utile dans un temps et chez un peuple avides de nouveautés, que l'état présent, si mauvais qu'il soit, vaut toujours mieux qu'une réforme avec ses chances incertaines :
De nos lois et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses; toutefois, pour la difficulté de nous» mettre en meilleur état et le danger de ce croulement, si je pouvais planter une cheville à notre roue et l'arrêter en ce point, je le ferais de bon cœur.
Il faut avoir l'instinct de conservation bien solidement « chevillé » en l'âme pour distribuer, comme il fait, un blâme égal à César et aux meurtriers de César, au destructeur de la vieille République et à ceux qui, le lendemain de l'usurpation, voulaient en tuant le tyran nouveau restaurer la liberté un instant confisquée.
Les théoriciens politiques ne sont, à ses yeux, que des rhéteurs exerçant leur esprit dans le vide d'abstractions stériles et dangereuses. Leur « police serait
de mise en un nouveau monde »; mais nous, gens pratiques et prudents, « nous prenons un monde déjà fait et formé à certaines coutumes; nous ne l'engendrons pas comme Pyrrha ou comme Cadmus », et « nous ne pouvons guère le tordre de son pli accoutumé, que nous ne rompions tout ». La meilleure « police » de chaque nation est donc, république ou monarchie, celle qui s'est adaptée d'elle-même à sa nature par une « couture » instinctive, plus ferme et plus sûre que toutes les doctrines, et sous laquelle elle s'est maintenue.
Ce fondement bien posé, Montaigne ne craint pas de lâcher les rênes à tous les « discours » de son esprit aventureux, épris d'héroïsme républicain et de simplicité patriarcale, séduit par la vertu stoïque d'un Brutus et par les enfantines rêveries de 1 âge d'or.
« La domination populaire » lui semble « la plus naturelle et équitable ». Il partage le regret de la Boétie, qui aurait voulu naître à Venise plutôt qu'à Sarlat. Il fait la description d'un certain pays de Lahontan, au pied des Pyrénées, où l'un de ses oncles était curé, peuplé d'hommes autrefois innocents et heureux, vivant sans juges, sans avocats, sans notaires, sans médecins, se guérissant de toutes les maladies avec de Tail, jusqu'au jour où la civilisation s'introduisit chez eux et leur apporta nos innombrables maux. Il se délecte surtout à faire honte aux civilisés en leur opposant les sauvages, qui « passent leur vie dans une admirable simplicité
et ignorance, sans lettres, sans lois, sans rois, sans religion quelconque ». Les « Cannibales » qu'il vit à Rouen s'étonnaient de deux choses, que Montaigne rapporte sans commentaire : la première, c'était de voir tant de solides gaillards, grands, forts, barbus et armés, obéir à un roi enfant ; la seconde, c'était que, la société comprenant deux classes d'hommes, d'une part, des gens « gorgés de toutes sortes de commodités », d'autre part, des malheureux « mendiant à leurs portes, décharnés de faim » et de misère, la moitié nécessiteuse « souffrit une telle injustice », ne prît pas « l'autre à la gorge » et « ne mît le feu à leurs maisons ».
Le bon sens égayé de Montaigne, qui avait humé dans le giron de sa nourrice « un lait tempéré et sain », éparpille ainsi en se jouant les flammèches que Rousseau, ardent et sombre, amassera pour allumer l'incendie, Il sourit, mais il sait que le jeu a ses périls. Le traité De la servitude volontaire était là pour l'en avertir. En vain il voudrait nous faire croire et se persuader à lui-même que le discours de son ami est une simple déclamation d'écolier composée « par manière d'exercice seulement » ; la vérité l'oblige d'ajouter : « Je ne fais nul doute qu'il ne crût ce qu'il écrivait; car il était assez consciencieux
pour ne mentir pas même en se jouant Mais il avait
une autre maxime souverainement empreinte en son âme, d'obéir et de se soumettre très religieusement aux lois sous lesquelles il était né. »
Gomme citoyen, Montaigne professait le plus
grand respect pour les lois de son pays. Gomme penseur, il avait pour les lois de la France et pour toutes les lois le mépris absolu d'une philosophie convaincue que pas une n'est fondée sur la raison et que leur existence seule fait leur autorité.
Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont lois, et quiconque obéit à la loi parce qu'elle est juste ne lui obéit pas par où il doit. •
La coutume est tout leur fondement « mystique ». Il est dangereux de remonter à leur source. Comme les rivières, « elles grossissent et s'ennoblissent en roulant », prenant leur autorité de la possession et de l'usage. Elles sont faites « souvent par des sots, toujours par des hommes », et il nvy a rien de plus « lourdement et largement fautier ».
Les Essais sont un répertoire divertissant des pires absurdités humaines, des coutumes et des pratiques locales les plus étranges et les plus ridicules. Avec une apparente crédulité, où il ne faut voir que le bel appétit d'une imagination qui se régale, Montaigne enregistre curieusement tous les contes bleus, toutes les bourdes saugrenues des voyageurs bavards et badauds, des historiens menteurs et des naturalistes de fantaisie. C'est alors qu'amusé bien plus que scandalisé, il s'écrie : « Quelle bonté est-ce et quelle droiture que le trajet d'une rivière fait crime? Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà? »
Cependant il serait bien fâché que ses « rêveries »
pussent porter le moindre préjudice à « la plus chétive loi, opinion ou coutume » du dernier village du royaume, et il ne serait pas « si hardi à parler » s'il lui « appartenait d'en être cru ».
Une idée fort simple du christianisme de Montaigne, assez communément reçue, conçoit le grand « sceptique » du xvie siècle comme un voltairien de la veille, moins libre dans ses propos que son petitfils, conservateur plus sage de la religion en tant qu'institution politique et sociale, mais, au fond, aussi incrédule. Il jouirait un parallélisme exact entre sa jurisprudence et sa théologie : il faut obéir aux lois, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont lois et que les lois sont nécessaires; il faut conserver la religion, non parce qu'elle est vraie, mais parce qu'elle est utile et qu'on ne peut pas plus s'en passer que de la police et des gendarmes.
Nous accepterons cette manière de voir si nous la trouvons conforme à l'esprit des Essais; mais nous ne l'accepterons pas parce qu'elle est simple et qu'elle met la philosophie de Montaigne dans une certaine harmonie avec elle-même. L'analyse des âmes « d'une riche composition », des intelligences, comme celle-ci. merveilleusement ondoyantes et
souples, doit se défier des idées simples et avancer avec prudence, déblayant le sol pas à pas, dévidant l'écheveau fil à fil.
Montaigne était catholique. J'entends par là, d'abord, qu'il n'était pas protestant; ensuite^ qu'il faisait, comme l'a très bien dit Pascal, « profession a de la foi. Ce premier point établi il n'est pas contestable, sa vie et sa mort sont d'un homme en règle avec l'Eglise), nous n'aurons nullement prouvé qu'il fût chrétien, puisque, s'il est très facile, sans être chrétien, d'être protestant, cela est plus facile encore dans le catholicisme, religion moins exigeante en fait de conversion morale et qui se contente mieux d'une fidélité extérieure.
Il avoue (remarquable aveu, contredisant une fois de plus le Montaigne de la légende, pur égoïste et pur sceptique, pour enrichir d'un trait nouveau le Montaigne au cœur franc, à l'imagination enthousiaste, qui est le vrai , il avoue donc que sa jeunesse aurait pu être séduite par ce qu'il y avait de hardi et d'aventureux dans la Réforme. Mais il la rejetait pour plusieurs raisons. On peut dédaigner la première, qui est qu'elle était une nouveauté. Gela est trop faible, puisque, avec de pareils principes, stupidement conservateurs, jamais le monde ne serait devenu chrétien. Pour son honneur, il faisait à la foi nouvelle ou réformée d'autres objections plus graves.
Un sentiment élevé du caractère sacré, mystérieux de la vérité religieuse lui inspirait un vit dégoût pour l'espèce de profanation que les protestants font
subir aux livres saints, traduits en langue vulgaire, « tracassés par une cuisine », livrés à la glose impertinente d'un « garçon de boutique ». Ce n'est pas « tumultuairement » qu'on peut « manier une étude si sérieuse et vénérable ». L'ignorance pure, toute remise en autrui, valait bien mieux que cette « science verbale et vaine, nourrice de présomption et de témérité ».
Une idée juste de la condition « merveilleusement corporelle » de l'homme lui faisait condamner un culte « trop contemplatif et immatériel », méconnaissant le rôle utile des sens dans l'acte de l'adoration, le salutaire « frisson » qui, par eux, saisit l'âme à l'ouïe des chants et de l'orgue, à l'aspect des ornements sacerdotaux, des cérémonies pompeuses, des crucifix, « peintures d'un si piteux supplice », entrevus dans « la vastité sombre des églises ».
Mais surtout il avait, d'un coup d'œil profond et sûr, discerné le vice fondamental de l'hérésie protestante, cette prétention logiquement insoutenable d'arrêter à un certain cran la roue de la critique une fois ébranlée et de dire au flot lancé en avant : Tu n'iras pas plus loin.
On ne fait pas au surnaturel sa part, non plus qu'à l'esprit d'examen. Choisir entre les mystères, croire ceux-ci, nier ceux-là, c'est pitoyable, a La hardiesse de contrôler » la foi reçue mène, par une pente fatale, à l'incrédulité complète, à l'athéisme. a Ou il faut se soumettre du tout à l'autorité de notre police ecclésiastique, ou du tout s'en dispenser. »
LA PHILOSOPHIE. XrJ
Montaigne disait : « Ce n'est que bêtise et ignorance qui nous fait recevoir certaines choses avec moins de révérence que le reste » , et Pascal s'écriera : « Que je hais ces sottises, de ne pas croire l'Eucharistie, etc. ! »
La Réforme rejetée, Montaigne prie les protestants de lui rendre cette justice de croire que, s'il n'adopte pas leur foi, c'est en parfaite connaissance de cause et en toute liberté d'esprit. Il admire l'outrecuidance de ces zélateurs si convaincus de l'éblouissante vérité de leurs doctrines qu'ils tiennent pour impossible de les nier d'un cœur sincère et que l'opposition qu'on y fait leur semble une feinte!
Un chapitre des Essais sur La liberté de conscience manque de netteté et ne tient pas la promesse du titre. L'auteur pèse avec embarras le pour et le contre. Il ne voit guère, semble-t-il, dans les édits de tolérance qu'une preuve de l'impuissance où était réduite la royauté. Mais, ailleurs, il a plus franchement reconnu que nous ne sommes punissables « que de ce que nous faisons contre notre conscience », et que l'opinion de ceux qui condamnent les supplices d'hérétiques est, « en partie, fondée sur cette règle ».
Peut-être le principal grief de Montaigne contre la Réforme, secret et inavoué, était-il l'antipathie naturelle, déjà éprouvée par Rabelais et que tous les grands humanistes de la Renaissance devaient ressentir, pour une religion austère qui, ramenant rudement le christianisme à ses origines antipaïennes, arrêtait et séchait dans leur cours les molles influences
des lettres antiques restaurées sur la civilisation et sur les mœurs.
Les professions de la foi catholique, de l'obéissauce sans réserve qui la constitue, sont si explicites et si multipliées dans les Essais, que ce serait gaspiller une place précieuse de les rassembler ici. Mais il y a deux choses à noter : l'une, c'est que Montaigne, prévoyant l'objection qu'on pourrait faire à son a refrain » d'être « de cérémonie », proteste de sa « naïve et essentielle soumission » ; l'autre, c'est que, pratiquant les observances de l'Eglise, il a connu, par l'intelligence au moins, l'écueil naturel du catholicisme d'être une religion de pure forme, il a condamné les prières machinales, flétri les faits d'immoralité et de piété mêlées, si fréquents au moyen âge, dont la bonne Marguerite de Navarre n'était pas assez scandalisée encore, et prononcé cette belle parole que Pascal s'appropriera : « Il y a une distinction énorme entre la dévotion et la conscience ».