SA RELIGION NATURELLE ET SA MORALE ANTIQUE
Et maintenant, Montaigne était-il chrétien? je veux dire : touché de la foi qu'il professait et pratiquait jusqu'au degré où elle influe sur la pensée et sur la vie ?
Ici, une grande distinction doit être faite entre l'ordre intellectuel et l'ordre moral.
Notre philosophe est, moralement, un pauvre chrétien, méritant, à coup sûr, une partie de l'extrême rigueur avec laquelle le xvne siècle Ta traité. Mais il fonde son christianisme exactement sur la même assise intellectuelle que le grand chrétien qui a osé yu^ écrire : « Le pyrrhonisme est le vrai ». La seule différence est que Montaigne envisage sans horreur, d'un cœur ferme et serein, même avec une gaieté qui n'est que le sourire de la bonne santé et du calme, l'impuissance de la raison humaine, dont Pascal sonde éperdument les abîmes, plein, devant ce néant, d'une épouvante au fond de laquelle il y a un terrible doute bien autrement troublant pour la foi des hommes à venir que la douce « incuriosité » de son sage précurseur. Avec une aisance suprême, mais grâce, il faut le dire, à un mépris erroné et superficiel de la science, devenu à jamais impossible, une intelligence exquise du xvie siècle a joui de l'état bienheureux, que les chrétiens de nos jours cherchent désespérément à rejoindre, où la raison et la foi, retranchées chacune en son domaine, vivaient ensemble dans une paix parfaite qui ne peut plus être pour nous qu'une trêve remplie d'inquiétude.
La^jjioralp dp Montaigne est purement païenne. Cela ne veut pas dire malsaine, au contraire; car l'idéal païen réside dans l'harmonie normale de l'âme et du corps, tandis que le christianisme dompte et abaisse le corps sous la domination de l'âme, joug sublime, mais rupture d'équilibre qui n'est point la santé.
La règle de cette morale est le naturel bon sens éclairé par un sage éclectisme qui reçoit tous les conseils raisonnables, ceux cTEpicure et de Zenon, ceux de Plutarque et de Sénèque, ceux de Socrate surtout, ceux même du Christ et de saint Paul quand par hasard ils ne contrarient ni la raison ni la nature.
Epicurien , Montaigne l'est évidemment par le grand soin qu'il prend du corps, par le prix qu'il attache à la santé physique comme au premier des biens. Quand il avait du mal, il ne prétendait pas ne point souffrir et il « gémissait sans brailler ». Mais il est stoïcien aussi par sa foi en la vertu, par son culte pour les héros, par son optimisme imperturbable et par son très ferme théisme.
Son Dieu est vivant. Il croit en lui, il lui rend grâces, il le prie. Mais ce n'est guère que le bon Dieu, et il n'y a rien de moins chrétien que cette divinité toute païenne. « Le bon Dieu », c'est le Dieu qui a créé les melons et les poissons (deux choses que Montaigne aimait beaucoup), les bons vins du Médoc et les beaux corps de femmes; ce n'est pas le Dieu de l'Ecriture qui, gravement offensé, a frappé 1 homme de déchéance, mais qui l'aimait toujours et l'aimait tellement qu'il lui a envoyé son Fils pour le racheter de sa misère.
Les doctrines du péché originel et de la grâce, cet « abîme, dit Pascal, où le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours », sont, sinon tout à fait absentes des Essais, du moins atténuées jusqu'à
n'être que des ombres. A la justice divine punissant sur les enfants la faute des pères, Montaigne s'empresse de donner ce fondement naturel, « que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l'âme des enfants, et que le dérèglement de leur volonté les touche ». La grâce n'est pas pour lui la régénération; c'est le secours naturel que la faiblesse de l'homme trouve dans la puissance de Dieu. Et ce sont aussi les biens de compensation que sa bonté mêle à nos maux : « Jouissons des fonctions molles et flatteuses de quoi il lui plaît compenser par sa grâce les douleurs de quoi sa justice nous bat ». Tout ce qui nous arrive conformément à la nature est bon et divin :
Voilà une dent qui vient de me choir sans douleur, sans effort; c'était le terme naturel de sa durée.... J'accepte de bon cœur ce que nature a fait pour moi, et m'en agrée et l'en remercie ... J'aime la vie et la cultive, telle qu'il a plu à Dieu nous l'octroyer.... Tout bon, il a fait tout bon.
Ce langage est sain, religieux même, et il paraît chrétien. Voulez-vous comprendre par où il ne l'est pas ? relisez la sublime prière de Pascal sur le bon usage des maladies, dans laquelle il s'accuse, comme d'un péché, d'avoir estimé la santé un bien; méditez^ toutes les Pensées et celle-ci, entre autres, sur la vraie religion : « la seule qui soit contre la nature, contre le sens commun et contre nos plaisirs ».
Certaines âmes, religieuses peut-être à leur façon, mais non certes chrétiennes, ne trouvent en ellesmêmes aucun mal. Tels furent Montaigne et Renan.
Le chrétien, c'est ce juste converti et repentant de sa propre justice, qui disait : je ne sais pas ce que peut être le cœur d'un coquin; mais je connais un peu celui d'un honnête homme, ce n'est pas beau. « Ceux qui ont l'idée la plus frivole du péché, a dit Amiel avec profondeur, sont précisément ceux qui supposent un abîme entre les honnêtes gens et les autres. »
Montaigne est si étranger au christianisme par le sentiment moral, qu'il n'éprouve point de repentir, que sa conscience est satisfaite, que, s'il avait à revivre, il revivrait comme il a vécu, écrit-il tranquillement à la grande stupeur des jansénistes, et que les seules fautes dont il paraisse avoir quelque regret sont celles qu il a commises contre sa nature, par exemple, certains petits mensonges. Bien loin d'avoir la contrition du pécheur pardonné, il ne" montre même pas la piété du pharisien dans le passage où il s'applaudit de sa conduite irréprochable; car ce n'est pas Dieu qu'il remercie de l'avoir converti et ce n'est pas à Dieu qu'il consacre une vie renouvelée.
Croyant à la vertu naturelle « empreinte en tout homme non dénaturé », « née en nous de ses propres racines et se soutenant sans aide », il la préfère à « certaine image de prudhomie scolastique, serve des préceptes, contrainte sous l'espérance et la crainte », faite par la religion, au lieu d'être simplement perfectionnée par elle; et comme cette pensée hardie ne tend à rien de moins qu'à ruiner le fond
même de l'éthique chrétienne, il ne la glisse qu'un peu obscurément et « en passant ». Mais ce qu'il avoue sans détour, c'est le libre usage qu'il fait des vocables païens, la Fortune, la Destinée, les Dieux. Car il compose des écrits « purement humains et philosophiques, sans mélange de théologie », et témoigne précisément par là de son respect pour la doctrine divine, qui « tient mieux son rang à part comme reine et dominatrice ». Se commettre à la fortune, « se laisser aller à corps perdu entre ses bras », c'est la même chose, pour Montaigne, que se confier au ciel et à Dieu. Il sait que Dieu et la Fortune sont « plus sages >• que lui. S'il veut illustrer cette idée, que la Providence sait mieux que nous ce qu'il nous faut et que ce que nous prenons pour un mal est quelquefois un bien, il pourrait citer Jésus-Christ; mais Juvénal a dit la même chose, il cite Juvénal.
En somme, il retient de la morale chrétienne tout ce qui est aussi dans la morale antique. Ce n'en est pas une portion sans valeur, si le christianisme est la religion vraiment universelle et humaine. Pour un chrétien de sa mesure, naturellement enclin au pardon des offenses, trop faible devant les tentations pour ne pas souhaiter d'être dispensé de cette épreuve, l'Oraison dominicale, ce minimum de prière chrétienne, par laquelle nous demandons au « Père qui est aux cieux » notre bonheur terrestre, notre « pain quotidien », était tout ce qu'il fallait. Il disait son Pater très volontiers.
« Je discours d'une façon laïque, non cléricale, mais toujours très religieuse. » C'est presque vrai, à condition d'entendre par là religion naturelle plutôt que christianisme.