SES IDEES PAÏENNES SUR LA MORT
La mort est la grande affaire du chrétien, du philosophe, de tout homme. Sans doute on ne saurait y penser toujours. L'insouciance même et les distractions qui nous en dérobent la constante idée sont un bien. Mais celui qui n'y penserait jamais ou ne comprendrait pas que rien dans la vie n'a tant d'importance, serait une brute. Certes, on ne peut pas dire que Montaigne ait négligé l'idée de la mort. Il s'en est beaucoup plus occupé, au contraire, que la plupart des hommes et même des moralistes. Pascal n'a pas trouvé de termes plus forts que lui pour dénoncer la « brutale stupidité »> le « grossier aveuglement », la a nonchalance bestiale » de ceux qui ne pensent pas à cette terrible chose.
Dès sa brillante jeunesse, « parmi les fêtes et la joie », «au milieu des dames et des jeux », il avait pris l'habitude de « s'entretenir des imaginations de la mort ». Car « il faut être toujours botté et prêt à partir ». Belle et utile pratique que celle des Egyptiens qui, dans leurs banquets, faisaient apparaître
tout à coup un squelette « pour servir d'avertissement aux convives » !
Les éloquents lieux communs de la morale et de la poésie sur la mort sont singulièrement relevés dans les Essais par l'assaisonnement d'une méditation personnelle passionnée et intense. « J'ai en particulière affection cette matière. »
Dans le grave accident de cheval où il faillit mourir, il conserva une vague connaissance qui lui permit d'analyser l'étrange sensation de la mort, non seulement exempte de déplaisir, mais mêlée dune certaine douceur, analogue à celle qu'on éprouve quand on « se laisse glisser au sommeil ». Montaigne soutenait, contre l'opinion de la Boétie, que les agonisants ne souffrent pas et goûtent même quelque volupté « en cette défaillance ». En somme, ce n'est pas la mort qui est à craindre, « ce sont les mines et appareils effroyables dont nous l'entourons » j
La Visitation de personnes étonnées et transies; l'assistance d'un nombre de valets pâles et éplorés;une chambre sans jour; des cierges allumés; notre chevet assiégé de médecins et de prêcheurs ; somme, toute horreur et tout effroi autour de nous.
C'est par là qu'elle nous fait peur; de même qu'inversement nous nous attachons à la vie par des considérations extérieures, « des circonstances ou des images menues et superficielles ». Plutarque regrettait sa fille pour « les singeries de son enfance ». « La robe de César troubla toute Rome,
Stapfer. — Montaigne. 7
ce que sa mort n'avait pas fait », comme les éclats de voix des prédicateurs « émeuvent leur auditoire souvent plus que ne font leurs raisons ». Dans une des crises de sa gravelle, Montaigne, descendant au fond de sa conscience, observa « par combien légères causes et objets l'imagination nourrissait en lui le regret de la vie; de quels atomes se bâtissait en son âme le poids et la difficulté de ce délogement ».
A force de regarder la mort fixement, il était parvenu, autant que cela est possible à la nature humaine, à n'en avoir plus peur, c'est-à-dire à l'accepter avec philosophie, comme le terme universel et nécessaire, à « la gourmander en bloc », si, « par le menu », elle le « pillait ». Très sérieux, il sentait que, si la mort est une grande réalité, l'acceptation courageuse de la mort doit en être une aussi et non pas un vain bavardage. « C'est le maître jour, le jour
juge de tous les autres Je remets à la mort l'essai
du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du cœur. » La Boétie, en mourant, m'avait « prié, dit-il, de montrer, par effet, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant notre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais engravés bien avant au cœur et en l'âme, pour les mettre en exécution aux premières occasions qui s'offriraient, ajoutant que c'était la vraie pratique de nos études et de la philosophie ».
Pascal est donc très injuste quand il écrit que
Montaigne « ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre » ; mais il n'a point tort d'accuser « ses sentiments tout païens sur la mort». Pour Pascal et pour le chrétien, « la mort, sans Jésus-Christ, est horrible, détestable, et l'horreur de la nature ». Or, c'est dans cette horreur que Montaigne prétend « se plonger, tête baissée, stupidement, sans la considérer et reconnaître, comme dans une profondeur muette et obscure » , qui « engloutit » l'homme « d'un saut et l'étouffé en un instant ». Il souhaite que la mort le trouve « plantant ses choux, mais nonclialant d'elle et encore plus de son jardin imparfait ».
On ne doit, estime-t-il, ni la désirer ni la craindre. Il prie Dieu que « l'âpreté de sa colique » ne le jette pas à cette extrémité de vouloir mourir. Dans son voyage d'Italie, une crise particulièrement douloureuse l'avait fait un instant songer au suicide, et il écrivait dans son Journal :
Non c' è altra medicina, altra regola o scienzia a schisare gli mali quanti e quali d'ogni canto e ad ogni ora soprastanno l'uomo, che risolversi a umanamente sofferirgli, o animosamente e spacciatamente finirgli.
Le chapitre iii« du livre II est une apologie assez claire du suicide. « La plus volontaire mort, c'est la plus belle. » Mais Montaigne y développe aussi contre l'homicide de soi les lieux communs d'usage, y parle d'autres choses, et, par un biais caractéristique de ses allures obliques et fuyantes, il intitule cet essai :
Coutume de Vile de Cén. Un ou deux passages de Y Apologie de Redmond de Sebonde sont un peu plus explicites. Son enthousiasme, d'ailleurs, pour Caton d'Utique et pour les « trois bonnes femmes » qui se sont suicidées, ne peut laisser aucun doute sur ses sentiments intimes. Sagement la nature a mêlé à la mort « quelque peu d'amertume, pour empêcher l'homme, voyant la commodité de son usage, de l'embrasser trop avidement et indiscrètement ».
La grande espérance du chrétien et. semble-t-il, de l'homme, l'immortalité de l'âme, est presque entièrement absente de l'œuvre de Montaigne. Sur ce point essentiel il se montre plus païen que les. païens eux-mêmes.
La mortalité de l'âme lui paraît plus démontrable que son immortalité, et cela est certain; mais il appartenait à un philosophe persuadé comme lui que les vérités métaphysiques sont du domaine de la foi, non de la raison, de lever les yeux plus souvent, plus fermement qu'il n'a fait, vers les clartés surnaturelles et mystiques pour secourir ici l'humaine imbécillité. Il descend pas à pas tous les degrés de l'implacable argumentation de Lucrèce montrant la flamme intérieure de plus en plus pâle et vacillante à mesure que le corps se détruit morceau par morceau, jusqu'à ce que la mort éteigne d'un dernier petit souffle un flambeau presque consumé
Pour lui, la jeunesse seule a la vie. L'homme est dans toute sa fleur et dans toute sa force à vingt ans. « La vieillesse nous attache plus de rides en
La philosophie. 101
l'esprit qu'au visage. » Point d'âmes, ou presque point, qui, en vieillissant, ne tournent « à l'aigre et au moisi ». Dès quarante ans, il se sent engagé dans les sombres avenues de la mort. On ne voit point, dans les Essais, le noble vieillard de Gicéron souriant aux bienfaits du grand âge, et ce qu'on y voit moins encore, c'est le chrétien dont l'âme s'envole déjà vers les cieux sous le manteau terrestre qui tombe et dont elle se dépouille avec joie. Quand Montaigne écrit que « la mort est origine d'une autre vie », il entend plutôt par là cette universelle métamorphose qui de la corruption des êtres fait éclore d'autres êtres, tire du cadavre une matière nouvelle de vie, de mort et de résurrection et entretient ainsi l'éternel devenir du monde.
La plus nette affirmation qu'il ait faite de l'immortalité de l'âme se trouve dans une lettre à M. de Mesmes, où, parlant des soins pris par lui pour la mémoire de la Boétie, il ajoute : « Je crois qu'il le sent aucunement, et que ces miens offices le touchent et réjouissent ».
Chose admirable et bien touchante, l'amitié fut la vraie religion de ce sage. Il n'a été mystique qu'en amitié. N'est-ce pas du mysticisme, cette abnégation absolue du moi (le moi de Montaigne !) s'oubliant et s'anéantissant lui-même dans tous les bonheurs de l'être aimé; cette liaison spirituelle des âmes attachant peu d'importance à « la présence corporelle » ; surtout cette sympathie préétablie, cette « force inexplicable et fatale, médiatrice de leur union », qui
poussa les deux amis dans les bras l'un de l'autre, et qui fait qu'à celte question : Pourquoi l'aimiez-vous ? le survivant ne trouve rien à répondre que ces mots immortels : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi ! »