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SON APOLOGIE DU CHRISTIANISME

Faible exemple aux chrétiens dans l'ordre moral, l'auteur de Y Apologie de Raimond de Sebonde est plus pour eux qu'un allié intellectuel; il est un des leurs. Il appartient à la grande école, à celle de Pascal, son disciple ingrat, la seule qui puisse tenir contre l'incrédulité, en se dérobant à la lutte sur le terrain scientifique et rationnel, en déclarant que les vérités transcendantes, cachées à la raison, ne se révèlent qu'à l'ame et à ia foi.

Seulement, il poursuit cette dialectique avec la haute sérénité d'une intelligence amusée quijouit de sa démonstration, non avec les angoisses d'un grand cœur, brûlant de charité, souffrant et gémissant de ce que la vérité reste aux trois quarts obscure et qu'elle échappe aux prises de l'homme tout entier.

Et c'est pourquoi Pascal le maudit comme un traître, pendant que les voltairiens le fêtent comme un complice; car il est extrêmement difficile à la nature humaine de comprendre qu'un esprit soit curieux du vrai simplement, calmement, qu'il expose

avec candeur ses pensées, sans les teindre de passion, et il faut reconnaître que ce phénomène est très rare. Mais Montaigne, intelligence pure, sceptique parfait, je veux dire excellent dans l'art d'examiner, discerner, distinguer, n'a ni tragique amour, ni malveillance sournoise, et n'a pas voulu faire à la foi chrétienne une bonne farce.

Le grand procès qu'il dresse à la raison et qui est tout l'échafaudage sur lequel il établit la foi, comprend deux chefs distincts : une critique de la science et une critique de la philosophie.

Montaigne doute de la science. « Le ciel et la terre ont branlé trois mille ans, tout le monde l'avait ainsi cru », jusqu'au jour où Copernic s'avisa de soutenir que c'était la terre qui se mouvait. « Qui sait qu'une tierce opinion ne renverse les deux précédentes ? » Ptolémée « avait établi les bornes de notre monde — Voilà, de notre siècle, une grandeur infinie de terre ferme qui vient d'être découverte » ; on nous assure qu'il y a des antipodes et que la forme du monde est trouvée : qui sait si ce n'est pas sottise de le croire et si « ce grand corps n'est pas chose bien autre que nous ne jugeons » ? Ailleurs, il ferme la bouche aux savants par ce triomphant paralogisme , digne d'un maître d'école savoyard ou d'un curé bas-breton qui aurait des lettres : Comment croirais-je les hommes sur la cause du flux et du reflux du Nil? ils ne se connaissent pas euxmêmes!

Chose significative : ce que le xvne siècle a le

plus loué dans Montaigne, c'est l'esprit qui lui a inspiré ce scepticisme scientifique. La Logique de Port-Royal ne se tient pas de joie; elle félicite hautement l'auteur desEssais, si malmené par elle, d'avoir vu la vanité de la science ; car les hommes, écrit-elle avec une prudhomesque gravité, « ne sont pas nés pour considérer les divers mouvements de la matière— Leur vie est trop courte pour l'occuper à de si petits objets; mais ils sont obligés d'être justes, équitables, judicieux », et « Von ne devrait se servir des sciences que comme d'un instrument pour perfectionner sa raison ». Pascal « trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic », Il y avait dans ses papiers cette note : « Ecrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes. » EjMvoicr, de lui une pensée qui est textuellement du Montaigne, fond et forme : g La maladie principale de l'homme est la curiosité inquiète des choses qu'il ne peut savoir; il ne lui est pas si mauvais d'être dans l'erreur que dans cette curiosité inutile ».

Cette défiance mesquine, poltronne, de la raison classique à l'égard de la. science remonte donc à Montaigne, et c'est elle qui a produit les lieux communs beaucoup trop vantés de sa pédagogie sur l'éducation et même l'instruction de l'homme placées tout entières dans la formation du jugement et de la vertu. « C'est une grande simplesse d'apprendre à nos enfants » le mouvement des astres « avant que les leurs propres ».

Ces vérités-là, qui sont au moins ennuyeuses, étant

« peu roides et peu ignorées », deviennent bien vite fausses par l'exagération et l'insistance. Elles sont bonnes à rappeler une fois ou deux ; mais Montaigne en fait un tel abus que, sa plume multipliant les images et les antithèses pour répéter toujours la même chose, nous ne nous intéressons bientôt plus qu'à l'expression ingénieusement renouvelée dune assez médiocre banalité. Encore si l'idée n'était que banale! mais le moyen de ne pas s'irriter un peu contre une rhétorique creuse qui exalte l'ignorance, affecte de dédaigner les livres, ce véhicule principal du savoir, préfère Sparte à Athènes, admire les Turcs comme « également duits à l'estime des armes et mépris des lettres ». propose à notre imitation les sauvages et prépare la matière des insupportables déclamations de Jean-Jacques! Il serait trop facile d'accabler ici Montaigne sous l'immense supériorité de Rabelais, qui eut en la science une foi généreuse et aperçut, dans une vision magnifique, la suite infinie de ses progrès.

Quand ce progrès sans fin, que Rabelais avait ^ deviné, que Montaigne a méconnu, que le xvne siècle ne voulait pas voir, devint évident pour tout le monde, une partie de l'échafaudage sur lequel l'apologétique chrétienne est fondée craqua, et l'on vit l'édifice pencher.

Si la science poursuit sa marche en avant avec certitude et si elle contredit des croyances qui n'ont qu'un fondement mystique, comment maintenir en face de son plein jour leur clarté obscure et trem-

Liante? « Le silence éternel de ces espaces infinis », qui effrayait Pascal, est, en effet, terrible. Car il faut dissiper ici un malentendu persistant. Ce n'est pas du tout parce que la Bible raconte que Josué a arrêté le soleil créé, dit la Genèse, pour servir de lampe à la terre ; ce n'est pas non plus parce que Jésus a l'air de croire aux démons et aux possédés, que la Révélation peut être sérieusement mise en doute : il est tout naturel que l'Esprit de Dieu n'ait pas parlé aux hommes un autre langage que celui qu'ils pouvaient entendre; c'est parce que l'idée même d'une Révélation semble au premier abord avoir pour condition une cosmogonie fausse; c'est parce que la pensée est obligée de faire un tour de force désespéré pour concevoir que d'un monde où elle n'est rien la créature humaine puisse être le centre, que, dans un cercle infini où la terre n'est qu'un point, où la vie n'est qu'un souffle, où l'homme n'est qu'une ombre, le sujet pensant soit quelque chose et soit tout. Son commode mépris pour la science lui rendant la foi très facile , la logique de Montaigne n'avait pas un aussi pressant besoin que la nôtre d'exécuter ce grand tour de force. Néanmoins, il nous en révèle le précieux secret, avec la perspicacité supérieure d'une intelligence qui , secouant d'un vigoureux coup d'aile la poussière des vérités faibles et communes où elle se traînait tout à l'heure, avait pris son vol jusqu'à une cime d'où elle embrassait du regard toute la sagesse des siècles passés et découvrait au loin la pensée de l'avenir. Les don-

nées élémentaires de la critique qui, deux cents ans plus tard, s'appellera transcendantale sont dans Y Apologie. Mais ce n'est que vers la fin du chapitre, après de longs et charmants circuits , que l'auteur arrive à cette vue profonde.

La plus grande partie comprend une critique générale de la raison humaine, d'une rare valeur de style, tantôt grave et haute comme les belles pages des orateurs sacrés, tantôt amusante comme un conte fantastique, où l'éloquence et l'imagination, nourries par une vaste lecture, ont brodé tour à tour la parure la plus riche, mais qui n'est pas, au fond, très originale.

Soutenir la supériorité des animaux sur l'homme, c'est un paradoxe délicieux, à la seule condition que le thème soit développé avec talent; l'écrivain n'y a point failli. Opposer les uns aux autres les systèmes de philosophie, faire sonner le cliquetis des disputes métaphysiques sur le monde, sur Dieu et sur l'âme, en montrant que rien d'utile ni de prouvé ne sort de ce « tintamarre de cervelles », c'est railler pour la millième fois et toujours avec sens, mais jamais avec fruit, un charivari éternel qui recommencera demain.

L'4£olojrie enfonce un assez grand nombre de portes ouvertes. Ce qui en fait la valeur philosophique et religieuse, c'est d'abord le refrain de la formule chrétienne : « Confessons ingénument que Dieu seul nous l'a dit et la foi » ; — « La vérité n'est pas leçon de notre discours »; — « Tout ce que nous voyons

sans la lampe de sa grâce, ce n'est que vanité et folie », revenant, à intervalles réguliers, comme le coup de cloche qui invite lame à la prière dans la nuit sans espoir de la raison anéantie; et c'est aussi, comme une blancheur d'aube à l'horizon, la perçante clarté d'une pensée sur le point de pénétrer les mystères du subjectif et de Y objectif, d'apercevoir la relativité de la connaissance et de comprendre que l'œil à facettes d'une mouche ne voyant pas les choses comme nous les voyons, il n'y a aucune raison pour que notre œil à nous et notre esprit à nous voient l'univers tel qu'il est en réalité, tel que nous le fait apparaître cette immensité matérielle qui nous confond, nous atterre, nous écrase de sa masse et de son poids. Il faut citer ici Montaigne libéralement; car rien ne peut être plus intéressant que de voir traduite en sa jolie langue une idée dont le germe se trouvait dans une sentence de Protagoras, mais qui, fécondée, développée par un philosophe chrétien et français de la Renaissance , deviendra le criticisme et fera une révolution.

L'homme ne peut être que ce qu'il est ni imaginer que selon sa portée.... Les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence.... Les sujets étrangers se rendent à

notre merci.... Nous ne recevons rien sans altération Notre

état accommodant les choses à soi et les transformant selon soi, nous ne savons plus quelles sont les choses en vérité ni

quelle est leur nature Ce commencement ébranlé, toute la

science du monde s'en va nécessairement à vau l'eau.,.. Où le compas, l'équerre et la règle sont gauches, toutes les proportions qui s'en tirent, tous les bâtiments qui se dressent à leur mesure sont aussi nécessairement manques et défaillants.... Pour juger des apparences que nous recevons des

sujets, il nous faudrait un instrument judicaloire ; pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voilà au rouet. Puisque les sens ne peuvent arrêter notre dispute, étant pleins eux-mêmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison; nulle raison ne s'établira sans une autre raison : nous voilà à reculons jusques à l'infini.... Et nous, et notre jugement, et

toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse

Le jugeant et le jugé sont en continuelle mutation et branle.... Si, de fortune, vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce ne sera ni plus ni moins que qui voudrait empoigner l'eau ... La raison ne peut rien appréhender de subsistant et de permanent De faire la poignée plus grande que

le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'espérer enjamber plus- que de l'étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux L'homme ne peut voir que de soyeux et saisir que de ses prises. Il s'élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main; il s'élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes. C'est à notre foi I chrétienne, non à sa vertu stoïque, de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose. V^*^

Voilà le dernier effort et le dernier espoir de la philosophie. Il est précieux de le connaître; mais il ne serait pas bon, dans la pratique ordinaire de la vie, de rejoindre par ce moyen extrême l'idéal dont nos âmes ont besoin, d'acheter à un prix aussi cher le viatique moral qu'il faut à l'homme pour accomplir sa route, « Il ne fait mie bon être si subtil et si fin. » « Tenons-nous dans la route commune » et « taillons à l'esprit humain les limites de sa chasse. »

A Dieu, plus sage que nous, au «. Gathédrant », qui est son organe autorisé, remettons toute une métaphysique périlleuse pour le salut de nos âmes et pour le repos de nos cervelles. Les enquêtes des philosophes dans les sphères de l'inconnaissable

irritent inutilement une soif de savoir qui ne sera jamais assouvie. « Oh ! que c'est un doux et mol chevet et sain, que l'ignorance et l'incuriosité à reposer une tête bien faite ! »

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