LES TROIS IGNORANCES
Que sais-je ? et que savez-vous ?
Autrefois, à l'âge de l'outrecuidance, quand j'entendais parler d'esprits qui reviennent, de sorciers, de miracles, je plaignais la folie du pauvre peuple superstitieux. J'ai compris, depuis, que la folie consiste à « rapporter le vrai et le faux au jugement de notre suffisance », et aujourd'hui j'aime mieux passer pour crédule que pour entêté dans mes propres idées.
Des historiens dignes de foi racontent des faits bien extraordinaires de divination à distance et de seconde vue. Je n'aime pas l'assurance avec laquelle Jean Bodin accuse mon Plutarque d'avoir cru et enregistré « des choses entièrement incroyables et fabuleuses ». On m'a fait, à Lorette, le récit fort intéressant d'une guérison miraculeuse : eh! rieurs légers, la chose est possible. Qu'un goutteux entreprenne un long voyage pour consulter un sorcier dont on chante merveilles et revienne en santé, vous expliquez naturellement le prétendu miracle, vous autres, en disant que « le mal était arrivé à son
période », ou que le malade a été guéri « par la force de son appréhension ». Quelques-uns attribuent le succès aux drogues des médecins; mais cela, c'est le plus invraisemblable. J'aime mieux, s'il n'est pas permis de croire aux sorciers (pauvres diables qu'on a tort de brûler, d'ailleurs, et auxquels il faudrait donner de l'ellébore, non de la ciguë), j'aime mieux, dis-je, reconnaître ici l'efficace des prières d'une vieille grand'mère.
Celui qui craint d'être treizième à table n'est pas nécessairement un sot; c'est peut-être un sage qui devine et qui sent qu'il y a dans l'univers plus de fils mystérieux liant nos âmes aux nombres, aux formes et aux choses qu'il n'en est rêvé dans notre philosophie.
Considérez trois états où l'homme peut se trouver par rapport à la science; comparez-les, et choisissez.
Le premier est celui de l'ignorance simple. Regardons à terre : ces pauvres paysans que nous y voyons répandus, « la tête penchante après leur besogne », sont philosophes sans le savoir; ils pratiquent, sans les avoir appris, les préceptes d'Aristote et de Caton. En voici un qui bêche mon jardin : « il a. ce matin, enterré son père ou son fils ». Il faut que leurs maladies soient bien graves pour interrompre leur travail ordinaire; ils ne se couchent que pour mourir, et n'en meurent pas « moins allègrement » pour n'avoir pas lu les Tusculanes. Ces braves gens sont à une excellente école, celle de la nature; elle nous guide sagement. Les disciples de Pyrrhon
étant terrifiés par une tempête en mer, le philosophe leur montra du doigt et leur proposa pour modèle un porc qui mangeait son orge dans une paix profonde, bienfait de l'incuriosité.
Aux leçons de la nature les simples ajoutent celles de leur curé, homme naïf, je l'avoue, capable de croire, quand les vignes gèlent dans son village, que la rigueur du ciel inflige le froid à tout le globe terrestre et que déjà la toux tient à la gorge les Cannibales. Dès qu'il tonne ou qu'il grêle, mes paysans s'imaginent que c'est pour eux, que Dieu les exauce ou les châtie, que le monde a été fait pour l'homme et que la nature est à son service. Qu'importe? Cette forme ingénue de la piété est inévitable dans les âmes candides , et le bon Raimond de Sebonde n'en connaissait pas d'autre.
Une oie disait : L'homme est mon serviteur ; car il me loge; car il me nourrit; il fait semer et moudre pour moi. Il est vrai qu'il me mange; mais ne détruit-il pas aussi l'homme son compagnon? et moi, je gobe les vers qui le tuent et qui le mangent! Cette oie était parfaitement heureuse. Elle avait la foi béate du croyant simple, remerciant son Créateur, quand il se couche, quand il se lève et surtout quand il dîne, de la belle mangeoire bâtie exprès pour lui.
Honneur aux bêtes ! elles arrivent du premier coup à la sagesse qui est dans l'ignorance; elles n'ont pas besoin de s'abêtir.
S'abêtir par étude, ignorer savamment : voilà, au
contraire, le plus haut degré de la sagesse et de la science, et c'est le troisième état de l'homme, le second étant celui du milieu.
La première ignorance était « abécédaire » ; celle-ci est « doctorale ». Elle n'est pas nouvelle, car Socrate l'enseignait et la pratiquait déjà, et on l'a maintes fois définie. Le point intéressant, c'est que cette science ou cette ignorance aboutit, elle aussi, à la foi. De grands esprits ont sondé le sens profond des Ecritures, pénétré « le mystérieux et divin secret de notre police ecclésiastique », et, parvenus « à l'extrême limite de la chrétienne intelligence, ils jouissent de leur victoire avec consolation, actions de grâce, réformation de mœurs et grande modestie ». D'autres ont trouvé dans leur impuissance même une raison puissante de croire; ils ont senti que « la faiblesse de notre jugement nous y aide plus que notre force, notre cécité plus que notre clairvoyance », et ne pouvant ni savoir, ni comprendre, ils ont cru.
Mon cher Etienne de la Boétie, qui avait tant « ajouté à son riche naturel par science et par étude », fut un de ces grands savants humbles en qui la foi chrétienne s'épanouit comme la fleur et les vertus chrétiennes mûrissent comme le fruit de la plus haute sagesse.
J'appartiens (et vous aussi, probablement) à l'état
intermédiaire, qui ne vaut rien. Car il est plein de
fièvre, de vanité, de contradiction et de trouble. Il
se fie à la raison, « instrument de plomb et de cire »*
Stapfer. — Montaigne. 8
« apparence de discours que chacun forge en soi », boiteuse à l'allure « torte et déhanchée » qui chemine « toujours de travers ».
Chasseurs trop maladroits pour atteindre le gibier, nous nous amusons, sans profit, à « l'agitation » et à « la quête ». Dans notre ignorance à demi savante, dans notre science orgueilleuse et bornée, qui n'a pas la franchise d'aller jusqu'à ce bel aveu : « J'ignore », nous .sommes là, les métis, dédaignant le premier siège, incapables de joindre l'autre, « le cul entre deux selles », ineptes, inutiles, dangereux au monde par notre curiosité inquiète et brouillonne. Si sots, que plusieurs d'entre nous se vantent de posséder la certitude : ce qui est « le plus certain témoignage d'incertitude et de folie ».
11 est vrai que je m'en garde bien, pour ma part; mais c'est pour tomber dans l'autre vice. Qu'ai-je, pauvre auteur, à vous offrir, ô pauvres gens qui me lisez? « des chimères et monstres fantasques, des fantaisies irrésolues et informes », non les conceptions d'un jugement bien sain, mais « les songes d'un cerveau malade ». Mon livre, trop subtil pour les simples, trop faible pour les savants et les sages, ne pourra « vivoter qu'en la moyenne région », n'étant bon à plaire qu'aux esprits communs, qu'aux âmes médiocres, « dont je suis ».
Mes amis, la bêtise pure, l'ignorance « abécédaire » valait beaucoup mieux. Replongeons-nous dans sa nuit si douce, peuplée d'anges et semée d'étoiles. Replaçons notre tête sur son mol oreiller.
Il est infiniment avantageux pour l'homme de rester ou de se remettre en tutelle. « 0 cuider! combien tu nous empêches!... Quasi toutes les opinions que nous avons sont prises par autorité?... Il n'y a point de mal; nous ne saurions pirement choisir que par nous. » Je me soumets au jugement de ceux à qui il appartient de régler non seulement mes actions et mes écrits, mais encore mes pensées, et j'ai en horreur tout ce qui « dans cette rapsodie » pourrait se trouver « contraire aux saintes prescriptions de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs et en laquelle je suis né ».