D UNE EDITION CRITIQUE DES « ESSAIS J
Les Essais attendent encore et semblent devoir attendre toujours une édition critique, c'est-à-dire établissant le texte par la comparaison des variantes.
M. Dezeimeris, savant lettré bordelais, l'homme de France qui, depuis la mort du docteur Payen, connaît le mieux Montaigne et tout ce qui le touche de près ou de loin, avant de réimprimer soigneusement et d'annoter, avec M. Barckhausen, le texte de 1580, avait, dans une brochure spéciale, posé les règles et donné un spécimen de ce que devrait être une édition vraiment critique des Essais. Le travail sera dur; on comprend qu'il ait déjà lassé plus d'un courage.
Quand Montaigne eut publié à Paris, en 1588, la dernière édition qu'il ait surveillée lui-même, celle qu'il nomme ia « cinquième » (mais on n'en connaît que trois antérieures : 1580, 1582, 1587), il passa le reste de sa vie à revoir et à amplifier son ouvrage. Car il y a surtout ajouté, et même, à l'en croire, il n'aurait pas fait autre chose : « J'ajoute, mais je ne corrige pas,... sauf, à l'aventure, quelque mot, pour diversifier, non pour ôter — Je dicterais volontiers encore autant d'Essais plutôt que de m'assujettir à les resuivre pour une puérile correction. »
Montaigne ne doit jamais être pris au mot quand il parle de lui-même comme écrivain. Le fait est que le travail de l'auteur, pendant les quatre années qu'il vécut encore, consista : 1° en une quantité énorme d'additions de son cru et de citations; 2° en un très petit nombre de suppressions, d'autant plus remarquables qu'elles sont plus rares; 3° en des corrections proprement dites. L'écrivain perfectionne son style, simplifie son orthographe, coupe ses phrases, remplace volontiers les virgules par des points, et donne à l'imprimeur de curieux avis prouvant qu'il ne trouvait pas si « puéril » le soin de corriger.
Tous ces matériaux d'une édition nouvelle ont été accumulés par Montaigne, d'abord dans le texte et sur les marges d'un exemplaire de l'édition de. .1588, aujourd'hui conservé à la bibliothèque de Bordeaux, dont il est le plus précieux trésor; puis, en moins grand nombre, sur un autre exemplaire, qui est
perdu; enfin, probablement, sur des feuilles volantes.
Après la mort de Montaigne, sa veuve chargea Pierre de Brach, le plus cher ami du défunt, de préparer la copie destinée à l'impression. Sa tâche fut de transcrire sur l'exemplaire le moins chargé de notes celles de l'exemplaire principal, dédale parfois confus où les compositeurs se seraient difficilement retrouvés. Des feuillets intercalés donnèrent sans doute ce qui ne pouvait tenir dans les marges. Quand la copie fut prête, on n'eut pas le choix du lieu de sa publication; on dut l'envoyer à l'imprimeur parisien de l'édition de 1588, qui avait un privilège de neuf ans. C'est donc à Paris qu'elle fut imprimée, sous la surveillance de Mlle de Gournay. Elle parut en 1595. Continuellement réimprimée depuis lors, c'est la base de toutes les éditions, dites « vulgaires », des Essais.
Pierre de Brach et Mlle de Gournay ont rempli leur devoir avec beaucoup de soin, bien plus religieusement qu'on ne l'eût espéré d'un temps où la critique n'avait pas encore pour le texte des grands écrivains ce respect absolu qui nous apparaît aujourd'hui comme une obligation sacrée. « Ma conscience ne falsifie pas un iota, disait. Montaigne; mon inscience, je ne sais. » Les éditeurs de 1595 furent très consciencieux. Mais, dans un travail de transcription et de confrontation aussi long, aussi délicat, les fautes inconscientes étaient inévitables; ils en ont fait. La comparaison de leur édition avec le texte de l'exemplaire de Bordeaux fait apercevoir
LE STYLE. ll'J
quelques erreurs positives; elle découvre aussi des leçons qui ne sont point des fautes, puisqu'elles pouvaient être autorisées par d'autres manuscrits de Montaigne, mais qui constituent des variantes plus ou moins considérables. L'édition critique, souhaitée par M. Dezeimeris, distinguerait du texte de 1588, par certains signes typographiques, toutes les additions ultérieures; puis, parmi elles, distinguerait aussi ce qui est commun à l'imprimé de 1595 et au manuscrit de Bordeaux et ce qui n'appartient qu'à l'un ou à l'autre.
Les rêves ne coûtent rien. On peut donc faire celui-ci encore : une édition des Essais qui, non seulement par des crochets, des doubles crochets et des notes, mais par un ingénieux emploi de caractères aux formes ou aux teintes différentes, reproduirait, de 1580 à 1592, c'est-à-dire tout du long de son cours, toutes les fluctuations et toutes les muances de la pensée la plus « ondoyante » qui fut jamais, pour répéter un mot caractéristique et favori dont Montaigne a fait la fortune.
A défaut d'un tel chef-d'œuvre, le brave ouvrier maçon qui copiera purement et simplement les corrections et les notes marginales de l'exemplaire de Bordeaux, refaisant avec exactitude le travail trop imparfait de ÏNaigeon en 1802 et parant ainsi aux risques d'une destruction accidentelle, méritera un prix de vertu et un accessit d'érudition.