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LE GENTILHOMME ET L'ÉCRIVAIN

Les continuelles additions de Montaigne au texte des Essais donnent à un ouvrage, qui n'avait jamais été méthodique, un air d'inachèvement et de confusion qui en est devenu l'aspect le plus saillant. Ce désordre tient moins à je ne sais quel dessein de cacher des témérités secrètes (où sont donc les calculs perfides et subversifs dans ce bréviaire de la modération et du bon sens ?) qu'à une antipathie naturelle pour les vues systématiques et les conclusions arrêtées, ainsi qu'à la préoccupation dont notre moraliste fut toujours obsédé de n'être pas pris pour un auteur de profession- Tous les paradoxes de sa doctrine et de sa pratique comme écrivain viennent de cette idée fixe.

S'il était vrai que Montaigne appartînt, comme il affecte de le dire par coquetterie, non à l'élite mais à la moyenne des intelligences, la médiocrité de son esprit se mesurerait surtout à la pauvre gloriole qui lui faisait placer, dans l'échelle des grandeurs humaines, un gentilhomme de la chambre du roi, portant à son cou le collier de Saint-Michel, audessus d'un homme qui sait écrire et qui pense. Scipion et Laelius firent des comédies pour s'amuser quand le temps était mauvais, et ils eurent le bon goût d'en laisser tout l'honneur « à un serf afri-

cain ». Car « le bien faire est plus recoramandable que le bien dire ». Et cela est sûr. Mais Montaigne oublie que les livres sont aussi des actions et qu'aucune action historique n'est comparable à celle d'un grand écrivain qui est un penseur. L'auteur des Essais fut un parfait snob de l'épée, presque aussi entiché que Scudéry de noblesse et d'exploits militaires. Vraiment il lui ressemble, quand il loue certains hommes de son temps, dont le talent était d'écrire, d'avoir affecté l'ignorance des lettres. Diane de Foix, comtesse de Gurson, entendra le philosophe lui dire complaisamment que son fils, ayant de la naissance, il lui appartient de conduire une guerre ou de fréquenter les cours, et qu'il faut laisser aux « mains viles et basses » le soin de « dresser un argument dialectique, de plaider un appel ou d'ordonner une masse de pilules ». Une chose « surpasse toute bassesse de cœur » chez Cicéron et chez Pline le Jeune, « personnages d'un tel rang » : c'est « d'avoir voulu tirer quelque principale gloire du caquet et de la parlerie ».

Ces préjugés nobiliaires étaient ceux du siècle ? D'accord. Mais les grands hommes sont grands sans doute pour avoir devancé leur siècle, et il faut avouer que sur ce point Montaigne ne fut pas un précurseur.

Le faible de la vanité explique chez lui ce pédantisme à rebours et « à la cavalière », dont Malebranche le reprenait avec raison, n'ayant eu que le tort d'être si content de son mot qu'il l'a répété à

satiété. « En sautant de sujet en sujet, a dit aussi Pascal, il cherchait le bon air. »

Le gentilhomme, donc, parle avec un dégoût affecté de la composition « grotesque » échappée de sa plume, « corps monstrueux, rapiécé de divers membres », sans proportion, sans ordre, sans suite, sans figure, bâti par le hasard, comblant le malheur de ne consister qu'en des « fadaises » par le vice de les dire parfois « curieusement ». Incapable d'un style un peu propre et soutenu, il a, de plus, une écriture illisible. Enfin, il s'en faut tant qu'il prétende au moindre honneur avec ses « sottises », qu'il s'estimera suffisamment heureux s'il n'est pas déconsidéré par elles.

Il va sans dire que l'écrivain n'entend pas qu'on le prenne au mot. Mais son défi à l'évidence serait trop choquant s'il n'y avait dans ses paradoxes une certaine part de vérité. Gomme presque tout le monde, notre auteur griffonne quand sa plume se néglige, et forme ses lettres quand elle s'applique; le désordre des Essais est souvent voulu, quelquefois plein d'art, mais il n'est généralement que du désordre; en tant qu'artiste du style, Montaigne, comme tous les écrivains, avait « une certaine idée en l'âme », difficile à saisir, à exploiter, et « meilleure que sa besogne », de sorte qu'il pouvait dire sans mentir : « Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois je les retâte, autant de fois je m'en dépite ». Et, pour ce qui est de la gloire littéraire, on peut trouver que la lettre à

Mme de Duras, conclusion du livre Iï, serait digne du bonhomme Chrysale; mais Chrysale est, en littérature, le contrepoids nécessaire d'Olympio, et il faut avouer qu'il y a bien un quintal de gros et solide bon sens dans les considérations suivantes :

Si j'étais de ceux à qui le monde peut devoir louange, je l'en quitterais pour la moitié et qu'il me la payât d'avance. Qu'elle se hàtàt et amoncelât tout autour de moi, plus épai>~e qu'alongée, plus pleine que durable. Et qu'elle s'évanouit hardiment avec ma connaissance, quand ce doux son ne touchera plus mes oreilles.... Quel que je sois, je le veux être ailleurs

qu'en papier Ceux que je vois faire de bons livres sous de

méchantes chausses, eussent premièrement fait leurs chausses, s'ils m'en eussent cru.... Mon Dieu, Madame, que je haïrais une telle recommandation, d'être habile homme par écrit, et être un homme de néant et un sot ailleurs!... La gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à un homme de mon humeur, si elle lui coûte trois bons accès de colique.

Le fond et la forme sont deux frères ennemis, assez irréconciliables pour que Montaigne ait pu renoncer à les mettre d'accord et se ranger, selon son humeur capricieuse, mais sans absurdité logique, tour à tour sous l'une et l'autre bannière.

Il est conséquent avec l'esprit pratique de sa philosophie et avec son dédain de la « suffisance livresque », lorsqu'il dénonce le vain bagage des mots comme une « marchandise vulgaire et vile », enrichissant moins qu'appauvrissant celui qui la possède; lorsqu'il condamne la rhétorique comme étant l'art trompeur de falsifier l'essence des choses, de faire paraître grand ce qui est petit, et lorsqu'il s'écrie : « Fi de l'éloquence qui nous laisse envie de

soi, non des choses! » Dans ces moments-là, il se persuade que son livre vaut uniquement par le fond, que « la façon n'aide rien à la matière » ; il entend que la substance, non l'art, y soit seule remarquée, et il nous dit, en baissant les yeux, avec la modestie d'une jeune communiante qui vient de prendre à confesse la résolution d'être humble : « Quand j'ois quelqu'un qui s'arrête au langage des Essais , j'aimerais mieux qu'il s'en tût ».

Mais le même homme a écrit : « Qu'on ne s'attende pas aux matières, mais à la façon que j'y donne.... Mon humeur est de regarder plus à la forme qu'à la substance, plus à l'avocat qu'à la cause. Et tous les jours m'amuse à lire en des auteurs sans soin de leur science, y cherchant leur façon, non leur sujet. » Il dit encore qu'on se charge d'une riche matière quand on n'a pas de quoi se soutenir de ses propres grâces, qu'aux auteurs qui ont moins d'esprit il faut plus de corps, et que les écrivains excellents sont ceux qui « par les perfections et beautés de leur façon de dire nous font perdre Vappétit de leur sujet » .

Ainsi présentée, la contradiction est flagrante. Je crois bien que Montaigne, dans cette partie de la connaissance de lui-même, faiblit un peu et laisse à désirer soit la sincérité, soit la pénétration qui recommande partout ailleurs l'analyse de son cœur humain. Mais ces questions du fond et de la forme, de l'art utile et de l'art pour l'art, sont si embrouillées, qu'on doit, quand on les a un peu approfon-

dies, convenir que c'est la bouteille à l'encre. Elles avaient bien de quoi faire osciller en sens contraires une intelligence plus frappée et plus éprise des faces diverses de la vérité que de son unité fondamentale. Les esprits qui se contentent de solutions superficielles pourront aisément se figurer qu'ils tiennent le secret du nœud dans cette jolie comparaison : « On peut s'arrêter à l'écorce, mais c'est après qu'on en a retiré la moelle; comme, après avoir avalé le bon vin d'une belle coupe, nous en considérons les gravures et l'image ».

La vérité est que Montaigne a savouré aussi divinement que personne la volupté d'écrire, le bonheur infini d'atteindre et d'enclore l'éternité dans les belles pages et dans les phrases bien faites de cette soi-disant « rapsodie » barbouillée « à peu d'hommes et à peu d'années ». Il s'est « engagé à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force », et « les plus délicieux plaisirs se digèrent au dedans ». Son cœur « frissonne de l'amour de son ouvrage », comme en témoignent « les fréquentes œillades qu'il lui jette » et « les rudoiements dédaigneux » dont il fait semblant de le battre.

Le style idéal qu'il se propose est extrêmement fin et rare. C'est un langage « simple et naïf » ? « tel sur le papier qu'à la bouche » ? Il le dit, mais n'en croyez rien, et voyons un peu ce prétendu naturel. Le parler qu'il aime doit être « difficile », « succulent », « nerveux », « mâle et militaire », « bref et brusque », le contraire de « traînant », de « fluide »,

d' « esfoiré ». Il faut que « chaque lopin y fasse son corps ». Fuyant les longueurs et les apprêts oratoires, les grâces mignardes et bien peignées, il aura l'allure hardie d'un soldat gascon, « le manteau en écharpe, la cape sur une épaule, un bas mal tendu », plein de mépris pour l'ordonnance, pour les beautés convenues, fier, singulier, unique et « nonchalant de l'art ».

Quant au désordre de la composition dans les Essais, il est, en grande partie, l'artifice d'un poète infiniment vain d'être le premier inventeur d'une monstruosité littéraire, impossible à classer, « seule au monde de son espèce,... éloignée de l'usage commun,., fantastique,... d'un dessein farouche et extravagant ». Si les digressions où il se délecte nous égarent, c'est notre faute à nous, « lecteurs indiligents », qui ne savons pas apercevoir « en un coin » le mot qui se rapporte au sujet. Il sait, lui, d'où il vient et où il va. Quand une histoire lui semble belle, il la raconte à cause d'elle-même, se contentant « du bout d'un poil pour la joindre à son propos ». Il a semé la matière « très dru ». Afin d'en « ranger davantage », souvent il « n'entasse que les têtes ». Parfois il jette hors de son propos principal une « semence riche et hardie », qu'il faut découvrir et ramasser.

« J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades. » Plutarque, quelquefois, feint d'oublier son thème : « O Dieu! que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté! »

Un morceau qui ressemble fort à la préface naturelle du livre III se rencontre au beau milieu du neuvième chapitre : « Laisse, lecteur, courir encore ce coup d'essai et ce troisième alongeail du reste des pièces de ma peinture... ». C'est là, proprement, un trait à' humour, moins original que bizarre, et dont Sterne se fera l'indiscret imitateur. Mais qui veut connaître tout l'art caché de la composition dans les Essais n'a qu'à relire avec soin l'admirable chapitre des Coches, où, parti de confidences assez triviales sur le mal de mer et sur les divers véhicules dont il se sert en voyage, l'écrivain s'élève, en passant par les jeux de l'amphithéâtre romain, à de superbes invectives contre la politique perfide et cruelle des barbares conquérants du Nouveau Monde, et, enfin, « retombe à ses coches ». C'est comme une ligne courbe d'une grâce exquise et d'une ampleur magnifique, qui nous fait parcourir insensiblement, par une gradation ascendante, puis descendante, toute l'échelle de la prose française et de l'éloquence humaine.

Oui, Montaigne fut un maître et un maître conscient du grand art de composer et d'écrire. Je trouve dans son ouvrage un franc et bel aveu, que tous les critiques lui ont vertueusement reproché en se signant d'horreur, mais pour l'amour duquel je lui pardonne son affectation de n'entendre rien au métier de faiseur de livres, la sagesse bourgeoise de ses aphorismes sur la gloire littéraire et les pauvres glorioles de sa gentilhommerie :

Mieux vaut être le père de l'Enéide que du plus beau garçon...- Je fais grand doute que Phidias aimât autant la conservation et la durée de ses enfants naturels, comme d'une image excellente qu'avec long travail et étude il aurait parfaite selon l'art Plutôt laisser après soi un enfant contrefait

qu'un livre inepte ! Plutôt enterrer ses enfants que ses écrits !... J'aimerais beaucoup mieux en avoir produit un, parfaitement bien formé, de l'accointance des Muses que de l'accointance de ma femme.

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