LES MAITRES DU STYLE
Montaigne, écrivain de la Renaissance, adore l'antiquité, la pille, se pare et se charge de ses dépouilles, surtout dans les notes marginales des exemplaires destinés à l'édition posthume, où il entasse une moisson débordante de tous les rapprochements avec son propre texte qui lui sont rappelés, en ses dernières années, par sa mémoire jaseuse de vieux liseur.
L'intempérance de citations est donc postérieure à la composition des Essais. L'édition de 1588, pas plus que celle de 1580, n'offre encore cet aspect, qu'ont les éditions vulgaires, d'une mosaïque tout émaillée des couleurs et des pierres précieuses friponnées aux anciens.
Ils sont les maîtres du style comme de la morale par leurs « saints exemples ». Même à leur prose, étincelante partout de vigueur et de hardiesse poétique, « il faut quitter la maîtrise et prééminence en la parlerie ». j
Notre auteur ne doit pas grand'chose à Ronsard l, dont il parle d'ailleurs avec éloge et qu'il cite une fois en le corrigeant. Les beautés modernes en général ne sont à ses yeux que des grâces « pointues ou bouffies et* enflées d'artifice », à mille lieues de la « divinité ancienne ». Lui aussi, lui surtout, il n'est qu'un « pygmée » au prix de ces « riches et grandes âmes », « élevées jusques au ciel »; s'il a un avantage sur ses contemporains, c'est de sentir son propre néant en face de ces vieux champions-là, invincibles héros de la'ction, de la pensée, du style, dont les écrits « l'étonnent et le transissent d'admiration ». Mais, senthousiasmant et s'exaspérant à cette lutte surhumaine, attaquant les anciens par où ils sont « les plus pleins et les plus roides », il s'efforce de les « égaler en les imitant » et chérit « l'espérance téméraire de tromper peut-être les yeux des juges ».
Rome est son école et son temple. Il aime à « remâcher entre ses dents » les grands noms de l'histoire romaine et à les « faire retentir à ses oreilles ». Il y a dans son culte une part de superstition qui n'a point échappé à sa bonne foi; car il avoue que le latin le « pipe au delà de ce qui lui appartient », par le majestueux effet de la distance. Ajoutez à ce prestige le puissant attrait naturel d'une
1. Je crois pourtant que Montaigne n'a pas lu sans en garder un vif souvenir l' Abrégé de l'Art poétique français et surtout cette étonnante Préface sur la Franciade, où brillent une verve et un style dignes de lui et où l'on trouverait peut-être l'origine de quelques-unes de ses idées littéraires.
Stapfer. — Montaigne. 9
langue vraiment maternelle pour ce bourgeois de Rome, puisqu'il avait parlé latin avant français. Le grec lui était moins familier. Si Amyot a « la palme sur tous les écrivains français », n'est-ce pas pour avoir largement ouvert à sa soif les fontaines à demi fermées pour lui du bon Plutarque ? Désormais la main libérale du Grec versera dans son livre ses inépuisables trésors, et l'auteur des Essais ne 1' « accointera » plus sans tirer de lui « cuisse ou aile ».
La supériorité des anciens consiste en ce qu'ils furent des hommes complets, grands en toute chose, à la différence des modernes, qui n'ont que des parties : le savoir, par exemple. Quand le savoir est seul, on a un pédant, non un homme. Rien de plus crasseux, marmiteux, misérable, que l'érudition toute pure. Peu d'exceptions à signaler parmi « les chétives grandeurs de notre temps » : la Boétie, d'abord; et aussi Adrien Turnèbe. Mais qui encore?
Tout est relatif. Le xvie siècle, où tant d'hommes aujourd'hui nous paraissent grands, justement à cause d'une diversité d'aptitudes quû la division du travail a rendue de plus en plus rare, semblait petit à Montaigne, par comparaison avec l'antiquité.
A la variété des talents il faut que la facilité s'ajoute. Caton et Sénèque, pourtant si admirables, en ont manqué. Ils « suent d'ahan pour se roidir » ; ils sont « toujours montés sur leurs grands chevaux ». Dans l'ordre littéraire, comme dans l'ordre moral, le prix est .à la force tranquillement victorieuse, Montaigne a plutôt dans son style la vivacité
piquante de Sénèque; néanmoins, il estime Plutarque davantage, et il préfère aussi César à Salluste, parce que leur allure est « plus détendue et d'autant plus virile ». C'est pour la même raison qu'à ses yeux Socrate fut un sage plus parfait que le grand Caton.
L'excellence de son goût se montre, avec celle de son style, dans plusieurs de ses jugements littéraires. Les quelques lignes où il met cinq poètes aux prises dans l'illustration de la même idée, Martial, Manilius, Lucain, Horace et Virgile, sont une très belle page de critique. On ne trouvera jamais de mots plus justes que ceux-ci : « fluidité ingénieuse et gaie », pour définir la grâce d'Ovide; « subtilité aiguë et relevée », pour caractériser l'effort de Lucain; « force mûre et constante », pour marquer la royauté de Virgile. A ces trois degrés du talent correspondent trois âges successifs du goût, que Montaigne a parcourus : la curiosité amusée de l'enfance; l'ambitieuse emphase du jeune homme; le jugement calme de l'homme fait. Dans un siècle où le discernement était aussi rare que l'enthousiasme était commun, Montaigne aperçoit d'un œil sûr le point précis de perfection, en deçà et au delà duquel la faiblesse d'une part, l'exagération de l'autre, s'agitent en gestes impuissants. Pas plus qu'il n'égale le babil d'Ovide ou l'enflure de Lucain à l'art consommé de Virgile, il ne confond la fleur de beauté qui brille si purement dans Catulle avec les pointes dont Martial aiguise la queue de ses épigrammes.
Il y a pourtant un grand classique qu'il ne pouvait souffrir : Gicéron. Son antipathie avait une raison littéraire et une raison morale. Très friand des morceaux délicats de la pensée et de la poésie, mais trouvant insipide la sauce de l'éloquence, il reprochait au grand orateur de « tourner autour du pot », de noyer a le vif et la moelle » des choses dans ses « longueries d'apprêt ». Et l'homme lui déplaisait par certains vices du cœur contraires aux sublimes vertus qui le ravissaient chez les héros : une âme pusillanime; une débonnaireté, simple effet de la graisse et d'un tempérament mou; une vanité si faible et si lâche qu'elle était plus touchée de la gloire des lettres que de celle des armes, et que la vertu même est parfois* sur le point de lui sembler recommandable non pas tant à cause d'elle que pour l'honneur qui marche à sa suite.