L ART DE PEINDRE
Les grands voyants de la poésie ne pensent. qu'en images et aperçoivent immédiatement toutes les idées sous des formes matérielles; ils sont naïfs, sérieux, sur le point de croire à leurs mythes, d'adorer les dieux qu'ils ont faits, d'avoir peur du visage qu'ils ont barbouillé. Montaigne nest pas poète jusque-là. Quoi qu'en ait dit Malebranche, l'imagination chez lui n'est jamais ni reine ni tyran; elle reste au service de l'esprit. C'est un outil merveilleux, mais docile, guidé par une main très intelligente, et dont la fonction ordinaire est simplement d illustrer la pensée.
Son œil, bien ouvert et bien net, voit aussi les
noses réelles. Mais la prétention, passablement
leméraire, de représenter par les signes consécutifs
Stapfer. — Montaigne. 10
du langage les aspects synthétiques du monde extérieur et de rivaliser ainsi avec la peinture, était encore inconnue au xvie siècle. Il n'y a donc pas de descriptions purement littéraires dans les Essais, je veux dire, faites complaisamment pour elles-mêmes, bien qu'il y en ait de fort jolies, dont le but est de nous renseigner :
Aristote dit que la sèche jette de son col un boyau long comme une ligne, qu'elle étend au loin en le lâchant, et le retire à soi quand elle veut. A mesure qu'elle aperçoit quelque petit poisson s'approcher, elle lui laisse mordre le bout de ce boyau, étant cachée dans le sable ou dans la vase, et, petit à petit, le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si près d'elle, que d'un saut elle puisse l'attraper.
Voyez encore, dans Y Apologie, le nid de l'alcyon, le « mariage » du crocodile et du roitelet, l'histoire du lion d'Androclès, celle de l'éléphant amoureux d'une bouquetière, les détails sur la religion des éléphants et la morale des chiens, bref, tout le développement sur les animaux, d'une érudition si amusée et si moqueuse.
A la façon des maîtres classiques, Montaigne peint, non par une suite de mots (méthode contradictoire avec l'ensemble qu'il faudrait montrer aux yeux tout d'un coup), mais par un seul grand trait. Nous voyons ainsi les conquérants du Nouveau Monde apparaître brusquement aux indigènes, « montés sur de grands monstres inconnus ».
La force de l'impression qu'il a éprouvée rend parfois son expression énergique jusqu'à la violence
et jusqu'au dégoût. N'a-t-il pas eu l'impertinence de nous parler des « étroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants » qui « se collaient à ses moustaches » ? Mais, pénétré surtout et ravi des difficultés de son analyse intérieure, il aime à dire et à montrer que « c'est une épineuse entreprise, et plus qu'il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit, de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes ».
L'emploi coutumier de son imagination est donc de traduire les idées abstraites en signes concrets. Il y en a de courants, qui sont au service de tout le monde et que pour cette raison, justement, l'écrivain de race dédaigne. Les langues sont des recueils de métaphores pâlies et fanées, dont la valeur illustrante ne s'aperçoit même plus, tant l'usage quotidien leur a fait perdre toute couleur ! Gomme Horace, Montaigne « voit plus clair et plus outre dans la chose; son esprit crochette et furète tout le magasin des mots et des figures pour se représenter; et les lui faut outre l'ordinaire ».
Le premier degré de l'image, lorsqu'elle se distingue expressément encore de l'idée, est la comparaison. En voici un choix, que je classe, un peu arbitrairement sans doute, d'après leur ordre de rareté, en commençant par celles qui me semblent les plus communes :
Comme les plantes s'étouffent de trop d humeur, et les lampes de trop d'huile, ainsi fait l'action de l'esprit par trop d'étude et de matière. — Il est advenu aux gens véritable-
ment savants ce qui advient aux épis de blé : ils vont s'élevant et haussant la tête droite et fière tant qu'ils sont vides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes. — La contention de l'âme trop bandée et trop tendue à son entreprise la rompt et l'empêche, ainsi qu'il advient à l'eau qui, par force de se presser, de sa violence et abondance ne peut trouver issue en un goulet ouvert. — Je dédaigne de m'amender à demi ; si j'ai un escarpin de travers, je laisse encore de travers et ma chemise et ma cape.
A l'appui du sage conseil de ne pas fouetter les enfants quand on est en colère (car ce n'est plus correction, c'est vengeance) :
Au travers de la passion, les fautes nous apparaissent plus grandes, comme les corps au travers d'un brouillas.
Je hais un esprit hargneux et triste qui glisse par-dessus les plaisirs de la vie et s'empoigne et paît aux malheurs : comme les mouches, qui ne peuvent tenir contre un corps bien poli et bien lisse, et s'attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux; et comme les ventouses qui ne hument et appetent que le mauvais sang. — Qui a vu des enfants essayant de ranger à certain nombre une masse d'argent vif? Plus ils le pressent et pétrissent et s'étudient à le contraindre à leur loi, plus ils irritent la liberté de ce généreux métal ; il fuit à leur art et se va menuisant et éparpillant au delà de tout compte : c'est de même, en semant les questions et les retaillant On les alonge, on les disperse, on fait fructifier et foisonner le monde en incertitudes et en querelles.
La comparaison est quelque chose de trop rationnel pour donner au style beaucoup de poésie : la métaphore coupe le fil logique qui retient l'image captive de l'idée et les lâche ensemble dans l'air libre . Elle ne doit pas être prolongée, ni trop exactement suivie, car cela rend le style précieux; mais il faut aus.si qu'elle soit juste et que ses membres
LE STYLE. Ii9
se tiennent : sans quoi l'on tombe dans l'incohérence et le galimatias.
Montaigne évite bien l'écueil de la préciosité. L'autre écueil, pas toujours. Il me semble difficile de justifier les semences des ressorts II. 32 . et lorsque, louant la simplicité de César, la pureté et la « polissure » de son style, il dit que l'historien a fardé sa matière de grâce et de beauté, ne sentez-vous pas que cette image est un contresens? La fameuse phrase, citée par Sainte-Beuve, sur un pauvre auteur français qui avait eu l'imprudence de faire ressortir, en transcrivant quelques lignes d'un ancien , sa propre platitude, nous traîne « après des paroles exsangues et décharnées », comme sur un chemin: au bout de ce chemin, nous heurtons une « pièce haute, riche, élevée jusques aux nues..., précipice droit et coupé » , du haut duquel nous contemplons les « paroles exsangues » devenues une fondrière, pendant que la « pièce haute » s'est changée en une « dépouille » dont il faut craindre de « s'étoffer », de peur qu'elle n' éclaire trop la « bêtise» du reste1. De telles outrances sont peut-être rendues non
1. « J'avais traîné languissant après des paroles françaises si exsangues, si décharnées et si vides de matière et de sens, que ce n'était vraiment que paroles françaises ; au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une pièce haute, riche et élevée jusques aux nues. Si j'eusse trouvé la pente douce et la montée un peu alongée, cela eût été excusable : c'était un précipice si droit et si coupé, que, des six premières paroles, je connus que je m'envolais en l'autre monde ; de là je découvris la fondrière d'où je venais, si basse et si profonde, que je n'eus oneques puis le cœur de
seulement excusables, mais admirables, par l'ardeur d'un sentiment littéraire qui fait tout passer et tout briller; mais quand nous autres, simples scribes asservis aux règles communes, nous écrivons de la sorte, on nous renvoie à notre maître de français : il est bon, pour risquer ces belles choses, d'être un grand écrivain consacré par la gloire.
Souvent, sans se confondre et s'embrouiller, plusieurs métaphores se succèdent. Le style, alors, quoique toujours « épais en figures », ressemble à un arceau de feuilles et de fleurs qui réjouit et amuse la vue sans dérober la clarté du jour, sans tendre un rideau sur l'idée :
Les Romains faisaient la guerre pour servir de saignée à leur République, éventer un peu la chaleur trop véhémente de leur jeunesse, éeourter et éclaircir le branchage de ce tige abondant en trop de gaillardise. — A l'enfourner, il n'y va que d'un peu d'avisement; mais, depuis que vous êtes embarqué, toutes les cordes tirent. — Il faut avertir à coups de fouet les mauvais disciples, quand la raison n'y peut assez; par le feu et violence des coins nous ramenons un bois tortu à sa droiture.... Il faut rebattre et resserrer à bons coups de mail ce vaisseau qui se découd.
Un certain nombre d'images particulièrement originales appartiennent à l'ordre des figures et des mouvements géométriques ou physiques :
m'y ravaler. Si j'étoffais l'un de mes discours de ces riches dépouilles, il éclairerait par trop la bêtise des autres. » (I, 25.) — Plusieurs de ces métaphoi'es hétérogènes sont des additions manuscrites, qui se trouvent, d'ailleurs, dans l'exemplaire de Bordeaux telles que dans les éditions vulgaires. Le texte de 1588, ici comme partout, était plus logique et moins surchargé.
La course de nos désirs doit se manier non en ligne droite qui fasse bout ailleurs, mais en" rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent en nous par un bref contour. — Je louerais une àme à divers étages qui sache et se tendre et se démonter. — On incorpore la colère en la cachant; il vaut mieux que la pointe des passions agisse en dehors que de la plier contre nous. — La solitude locale m'étend plutôt et m'élargit au dehors : je me jette aux affaires d'Etat et à l'univers plus volontiers quand je suis seul. Au Louvre et en la presse, je me resserre et contrains en ma peau. La foule me repousse à moi. — Nous sommes tout contraints et amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez.
Voulez-vous, en un seul trait charmant, l'aperçu de toute l'agitation et de tout le ramage des querelles philosophiques?
Ce qui fait qu'on ne doute de guère de choses, c'est que, des communes opinions on ne sonde point le pied, où git la faute et la faiblesse ; on ne se débat que sur les branches.
Peut-être les plus heureuses images de Montaigne sont-elles ainsi certaines figures brèves, isolées, véritables éclairs du style qui illuminent mieux toute une pensée que l'accumulation des couleurs. Il y en a de plus instantanées encore : Une âme bouffie. — Des baise-mains et des inclinations serpentées. — Un sujet, non pas effleuré, mais pincé jusques à Vos. ■ — Un savoir qui nage en la superficie de la cervelle. — Chercher des conillières (trous à lapin) dans le mensonge. — S'engager dans quelque affaire et s'y harper jusques au vif. — L'essence des femmes est confite en vanité. L'injustice les allèche. — Heureux les parleurs publics qui ont « le boutehors si aisé qu'à
tout bout de champ ils sont prêts! » On a vu des braves « se précipiter, d'une faim âpre et ardente, à la première mort qui s'offrait, coiffée d'un lustre d honneur ».
Presque toutes les images de Montaigne sont gaies. Il ne faisait rien, il n'écrivait rien « sans gaieté ».
Les figures les plus familières ont toujours chance d'être les plus vraies et les plus vives, n'étant ni cherchées loin ni tirées des auteurs : Y Enéide attendait encore « quelque tour de peigne ». — Pour connaître son ignorance, encore faut-il être capable d'instruction : « il faut pousser à une porte pour savoir qu'elle nous est close ». — L'ami de la Boétie se représente volontiers l'amitié comme une h couture ». Il aime à affranchir « les coudes de sa liberté en tous sens ». Il constate que « la vertu assignée aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encognures et coudes pour s'appliquer et joindre à l'humaine faiblesse ». Dans la grande armée des pécheurs, il est du « régiment » de ceux auxquels le vice pèse, mais qui y succombent. — En amour, la vergogne, la cérémonie et la difficulté sont « aiguisements et allumettes » à la fièvre du désir. C'est là, d'ailleurs, un « sot séduit, qui ne le ferait valoir par fantaisie et cherté — C'est toute chair de porc, que la sauce diversifie. » — Le chapitre Des Cannibales se termine par un trait familier et bien connu de piquante ironie : les sauvages sont heureux, vaillants, meilleurs que nous — « Tout cela
ne va pas trop mal; mais quoi! ils ne portent point de hauts de chausses. »
Montaigne ne craignait pas le mot cru; il laissait aux femmes la « vaine superstition » des gazes et des voiles. J'aurais trouvé plaisant que les Essais eussent pour conclusion, pour révérence d'adieu et pied de nez final au lecteur, certaines lignes hautement humoristiques, qui ne sont, je ne sais par quel classique scrupule, que les avant-dernières.
On a vu précédemment les jolis termes dont il se sert pour apprivoiser et accommoder à l'usage des lecteurs français les notions rébarbatives du relatif et du subjectif. Veut-on voir avec quelle grâce il traduit ce que la science contemporaine appelle mouvements réflexes?
Il y a plusieurs mouvements en nous qui ne partent pas de notre ordonnance,... des agitations à part de notre discours,... des parties qui se branlent, dressent et couchent sans notre congé.
Malebranche conclut la très critiquable critique qu'il a faite de notre philosophe par cette phrase incroyable : « Ses idées sont fausses, mais belles ». Vraiment, c'est un peu fort de voir un idéaliste admettre une contradiction possible de la beauté et de la vérité! Nous estimons, quant à nous, que les idées de Montaigne ne sont point fausses, quand elles sont belles. L'imagination, chez lui, n'a quelquefois même aucune part dans l'expression de certaines vérités que ni Malebranche, ni Pascal, ni Bossuet ne rendront avec plus de simplicité et de
grandeur. J'extrais de Y Apologie de Raimond de Sebonde, pour couronner ces citations et ce chapitre, une pensée philosophique et chrétienne, développée sans une seule image proprement dite, avec une éloquence grave qui est déjà la langue et le style des prédicateurs et des moralistes du grand siècle :
La reconnaissance de nos parents, de nos enfants et de nos amis, si elle nous peut toucher en l'autre monde, si nous sommes capables d'une telle sorte de plaisirs, nous sommes encore dans les commodités mortelles et finies. Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes et divines promesses, si nous les pouvons concevoir. Pour dignement les imaginer, il les faut imaginer inimaginables, indicibles et incompréhensibles à l'homme et parfaitement autres que celles de notre misérable expérience. Œil ne saurait voir, dit saint Paul, et ne peut monter en coeur d'homme l'heur que Dieu a préparé aux siens.