LES GRANDS AUTEURS
Que je voudrais tenir le « crochet » de Montaigne pour « fureter » dans le magasin des images rares une figure capable d'exprimer l'étrange séduction des Essais sur l'esprit et le cœur des hommes, et leur fortune extraordinaire parmi les livres ! Plusieurs ouvrages ont de la renommée; quelques-uns ont une influence qu'ils exercent de haut et de loin : combien y en a-t-il qui soient restés les hôtes de tous les foyers domestiques, cités éternellement, souvent ouverts, lus quelquefois? Cent ans après la mort du philosophe, Huet, évêque d'Avranches, écrivait : « A peine trouverez-vous un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée ».
Dans l'épouvantable naufrage où l'imprimé périt en masse (nul écrivain n'y pense sans terreur), faites le compte de ce qui échappe : il n'est pas long, et le total est dérisoire. Montaigne appartient au très petit nombre des élus qu'un miracle a sauvés tout entiers. Il jouit de l'immortalité littéraire sous sa double forme. Car il y a, pour un grand homme de lettres, deux manières de ne pas mourir.
La moins exceptionnelle est d'avoir accru le trésor de la littérature, si l'on est penseur, de certaines idées, si l'on est artiste, de certaines formes, auxquelles notre nom demeure attaché. Ce qui fait un auteur proprement dit, c'est le nombre ou l'importance des idées-mères.
Nous en avons, au cours de cette étude, rencontré plusieurs chez Montaigne : dans Tordre littéraire, ses aperçus originaux sur la participation de l'inconscient au merveilleux travail du génie; dans l'ordre philosophique, ses vues profondes sur la relativité de la connaissance, sur la valeur purement subjective du témoignage des sens et de l'autorité de la raison, et sa découverte des vrais fondements de l'apologétique chrétienne; dans l'ordre social et moral, ses pressentiments de progrès si lointains que tous ne sont pas encore accomplis : abolition de la torture et de la peine de mort, ainsi que de la discipline barbare des écoles; substitution générale de la douceur et de l'humanité à la férocité ancienne dans le gouvernement des hommes et dans l'éducation des enfants.
l'influence. 157
Notre auteur nous avertit que parfois il « jette hors de son propos principal une semence plus riche et plus hardie ». Donnons-en un exemple.
Il existe à Sainte-Foy, et ailleurs, des colonies pénitentiaires de jeunes détenus fondées sur ce paradoxe : la liberté des prisonniers.. Point de murs; point de sentinelles; point de surveillance ombrageuse et farouche; rien n'est plus facile que de s'évader : mais, justement parce que c'est trop facile, les évasions sont très rares et le succès a pleinement justifié l'audace de l'expérience. Je ne prétends pas que les ingénieux metteurs en œuvre de cette profonde idée psychologique l'aient prise directement aux Essais; mais Montaigne l'avait lancée dans la circulation, elle a fait son chemin :
Il y a nation où la clôture des jardins et des champs qu'on veut conserver se fait d'un filet de coton, et se trouve bien plus sûre et plus ferme que nos fossés et nos haies.... J*ai affaibli le dessein des soldats, ôtant à leur exploit le hasard et toute matière de gloire militaire Je leur rends la conquête de ma maison lâche et traîtresse. Elle n'est close à personne, qui y heurte. Je n'ai garde ni sentinelle, que celle que les astres font pour moi Ce que tant de maisons gardées se sont perdues, où celle-ci dure, me fait soupçonner
qu'elles se sont perdues de ce qu'elles étaient gardées Je
donne à mes gens la garde de ma bourse et les oblige à bien faire par une si abandonnée confiance.
Je lisais dernièrement dans un savant ouvrage ces lignes d'une portée horrifique : « Un acte est criminel quand il offense les états forts et définis de la conscience collective — Mais il ne faut pas dire qu'un acte froisse la conscience commune parce qu'il est
criminel : il est criminel parce qu'il froisse la conscience commune. Nous ne le réprouvons pas parce qu'il est un crime, mais il est un crime parce que nous
le réprouvons La psychologie contemporaine
revient de plus en plus à l'idée de Spinoza d'après laquelle les choses sont bonnes parce que nous les aimons, bien loin que nous les aimions parce qu'elles sont bonnes J. » Avec Spinoza, il est probable qu'Auguste Comte, Darwin et Spencer ont profondément labouré le sol où se hérisse une si-forte doctrine ; mais Montaigne, avant eux, y avait laissé choir sa petite graine, qui a fructifié. Lisez toutes ses pages sur la coutume, et notamment ceci :
Les lois de la conscience, que nous disons naître de nature, naissent de la coutume; chacun, ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et reçues autour de lui, ne s'en peut déprendre sans remords, ni s'y appliquer sans applaudissement.
C'est pour le lecteur une surprise à la fois charmante et humiliante, de rencontrer ainsi, dans la richesse confuse des Essais, mainte idée qu'il ne croyait pas vieille de trois siècles déjà, et que sa fatuité se flattait peut-être d'avoir inventée.
Mais voici un plus grand sujet d'étonnement : ces idées n'ont pas trois siècles; elles en ont vingt, elles en ont vingt-cinq; car les anciens avaient tout dit. Le phénomène de l'inconscience et de l'inspiration qui apparente le génie avec la folie a été décrit par