‹ MontaigneChapitre 27 sur 29 · CAUSES DE LA FORTUNE DES « ESSAIS I · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA FORTUNE DES « ESSAIS I

Montaigne doit son immense popularité, d'abord à quelques défauts heureux.

Le désordre et l'inachèvement des Essais plaisent à la paresse des lecteurs. Ils y trouvent la « notable commodité » qu'il trouvait lui-même aux opuscules de Plutarque, de pouvoir être pris, quittés et repris

n'importe où, étant écrits « à pièces décousues ». Tls entrent complaisamment dans le calcul de l'écrivain, qui était de fuir comme la peste toute apparence de traité systématique; et, au lieu de se fâcher, ils sourient (en les sautant, d'ailleurs) aux chapitres de vain remplissage où notre gentilhomme, de peur d'être pris pour un moraliste, disserte sur les « Pouces » ou sur les « Destriers ».

La trivialité de ses confidences lui a réussi. Notez qu'elle aurait pu lui nuire et le rendre un peu ridicule. C'est un coup de hasard qu'il jouait : il l'a gagné. Rousseau, moins puéril, cynique avec solennité, l'a perdu; après avoir tourné les têtes d'une ou deux générations d'atrabilaires, il porte enfin la peine de ces défauts trop antifrançais : le manque de bon sens et de belle humeur. Jamais Montaigne n'a cessé d'être un favori de la nation; même le xvue siècle, ennemi déclaré des impertinences de son Moi, en subissait malgré lui le charme. On peut plausiblement déduire les raisons de la sympathie, comme de l'antipathie; mais, quand on a tout dit, il reste « le je ne sais quoi », et cet attrait indéfinissable est celui qui ravit les cœurs. Je crois qu'il n'aurait nullement déplu à notre philosophe, grand adorateur de « la Fortune », qu'on la fît intervenir pour une bonne part dans l'explication de son succès. Ce qui ne me paraît pas douteux, c'est le rôle de cette divinité non seulement dans la composition de l'ouvrage, mais dans ce qui en fait le caractère original et unique : l'auteur n'avait point arrêté,

en commençant, le dessein du tour très personnel que sa pensée devait prendre; ce que cette idée eut de fortuit est pour beaucoup dans son heureux destin.

Et puis, n'est-ce pas une chose extrêmement flatteuse pour le lecteur d'espèce vulgaire, de constater, à chaque pas, sa ressemblance avec Montaigne, parce qu'il ne sait pas, lui non plus, tailler une plume, seller un cheval, parce que la mémoire lui fait défaut, ou parce que les raiforts lui remplissent l'estomac de vents? Quand il a reconnu ces belles identités, il s'imagine presque avoir écrit les Essais.

Les gravelures, enfin, si tout haut on les condamne, ne sont pas à négliger comme cause dans le bonheur du livre. Sans doute, tout le monde n'en est pas friand; mais de ceux qui s'en lèchent les doigts il y a davantage, et combien plus encore de ceux qui font semblant de ne pas les aimer! « Le plaisir de lire Montaigne naît principalement de la concupiscence », grondent les docteurs en morale sacrée dans leur gracieux jargon. Naturellement il faut que le sel et le sucre soient ménagés avec goût; Rabelais est peut-être un peu frop poivré. Rien ne réussit en France comme une droite et franche conscience l'honnête homme, avec une flamme d'honneur chevaleresque et une pointe de gaillardise. C'est la définition même d'Henri IV. Le roi galant nous plaît d'ailleurs un peu plus que le sage, ami passionné, mais amant trop maître de lui, qui dans le grand dieu Amour ne vit guère que Cupidon, ce polisson.

Stapfer. — Montaigne. 11

Les défauts, le péché lui-même, si séduisants qu'ils soient, ne sont pas une explication suffisante des grandes gloires littéraires. Je dirais bien qu'il y a aussi les qualités, si ce n'était pas exactement la même chose.

En langage poli, les commérages indiscrets s'appellent bonhomie, et les plus choquants soubresauts d'une verve inégale et capricieuse revêtent le nom mystérieux <¥ humour. Louerons-nous la sage modération de Montaigne ? Gela revient à dire que sa philosophie est médiocre, taillée à la mesure de nos vertus moyennes et de nos idées de sens commun. Ce n'est pas un mérite d'être comme tout le monde; mais c'en est un de savoir qu'on ne vaut pas mieux que tout le monde : « Je me tiens de la commune

sorte, sauf en ce que je m'en tiens Et ne me prise

seulement que de ce que je vaux mon prix. » L'homme, ange tombé, garde je ne sais quels moignons d'ailes qui s'agitent comiquement au spectacle de la vertu : le charme le plus* avouable, et non le moins réel, de Montaigne est, pour les pécheurs honnêtes gens, dans les transports de son admiration à la vue des héros... surtout parce qu'il se contente de les adorer de loin, sans nous proposer de les suivre.

Le style et la langue des Essais sont assurément une excellente raison de leur prodigieuse fortune. Le style de Montaigne est assez intéressant par luimême pour que nous ne soyons pas très exigeants sur la valeur des choses. Le xvie siècle est l'époque

où la langue et le style, non encore régentés par les académies et les salons, ont eu, chez les maîtres écrivains, leur maximum d'individualité. Sauf Rabelais, il n'y a peut-être pas, dans notre littérature, d'artiste de la prose, auquel nous demandions moins qu'à Montaigne ce qu'il dit, curieux premièrement de la manière dont il le dit. Ajoutez que les hommes et les femmes de moyenne culture sont ravis de pouvoir déchiffrer sans trop de peine ce vieux langage qui est du français et qui pourtant les fait un peu travailler, comme une langue étrangère entendue à demi. Gela flatte la vanité de leur petite érudition, et le charme vénérable du texte se trouve rehaussé par le prestige qu'un léger voile ajoute aux formes qu'on admire.

Mais tout cela n'est rien encore, et Montaigne ne serait pas un auteur universel s'il ne représentait éminemment quelque chose. Tout le monde dit que c'est : le scepticisme. Il vaudrait mieux, en philosophie, n'appeler jamais les choses par leurs noms, qui ne sont souvent que de grands mots, et quelquefois de gros mots. L'essaim des idées fausses accourt à l'appel de celui-ci. Le scepticisme de Montaigne a aussi peu de rapport avec l'incrédulité railleuse de Voltaire qu'avec les tragiques défaillances de la foi chez Pascal. C'est l'équilibre heureux et parfait d'une intelligence amie du repos, qui, renonçant à connaître les vérités que la raison ne peut atteindre, demande à l'Eglise même l'oreiller où son incuriosité dormira.

\e,k MONTAIGNE.

Je ne crois pas qu'une telle sagesse redeviennepossible aujourd'hui. S'il ne s'agissait que de mettre la philosophie à la porte, cela ne serait peut-être pas une affaire; mais il faut congédier la science, et voilà le terrible. Ignorer les certitudes scientifiques, méconnaître la force et le progrès sûr de la science, c'est la condition, désormais irréalisable, de la paix intellectuelle dont Montaigne jouissait. Ce bonheur d'enfant ne pouvait échoir qu'à un homme au berceau de l'époque moderne, à peine réveillé de ses beaux rêves antiques et leur souriant encore. Etat d'âme si exceptionnel que nous avons peine à le comprendre, et que Pascal lui-même ne le comprenait déjà plus lorsqu'il refusait d'admettre qu'il pût y avoir sur la terre une créature intelligente dont l'unique souci ne fût pas de chercher en gémissant, lors même qu'on croit l'avoir trouvée, la vérité qui apaise et console, mais qui ne resplendit jamais pour l'homme dans sa pleine et calmante clarté.

Peu importe, d'ailleurs, au renom de Montaigne à travers le monde que l'idée qu'on se fait de son scepticisme soit fausse. Il est le grand « Sceptique » ; la chose est convenue, et cela suffit à sa gloire. C'est le titre sous lequel il figure dans la galerie consacrée par Emerson aux six a Hommes représentatifs » de l'humanité.

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INFLUENCE DE MONTAIGNE A l'ÉTRANGEB

Montaigne est peut-être trop purement français pour avoir exercé à l'étranger beaucoup d'influence.

Pourtant, son action sur l'Angleterre n'est point à dédaigner. Shakespeare le goûtait; il a inséré dans la Tempête un passage du chapitre Des Cannibales, et les fortes expressions des Essais sur l'homme, être inconstant, irrésolu, contraire à lui-même, merveilleusement vain, divers et ondoyant, ne furent peutêtre pas étrangères à la conception d'Hamlet. L'auteur de la scène des fossoyeurs a dû sentir la saveur et garder l'impression de cette pensée humide et froide comme la tombe : « C'est le déjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand et triomphant empereur ». La traduction de Plutarque, ou, plus exactement, d'Amyot, par Thomas North, et celle de Montaigne par Florio, eurent de compagnie une grande et longue vogue dans la société anglaise du xvne siècle.

Le caractère anglais et celui de Montaigne ne sont pas sans une certaine affinité; ils sont « cousins », comme l'écrit l'auteur des Essais, qui inclinait à croire que la famille Eyquem était d'origine anglaise. La parenté morale se découvre, à défaut de l'autre, dans un certain flegme qui leur est commun, dans la même passion de l'indépendance, la

même maîtrise de soi, dans une profonde entente du principe essentiel de la sagesse pratique, qui consiste à ne point se livrer, à ne point s'absorber, à distinguer toujours avec soin « la peau de la chemise » et l'homme de l'histrion. Il y a du gentleman dans le sang-froid~.de Montaigne, dans son mépris pour l'activité bruyante, dans la correction sobre et sans étalage de sa vie d'homme public.

Reconnaissons, d'autre part, dans la verve discursive de notre essayiste une allure contraire à la régularité classique, bien moins paradoxale d'ailleurs chez lui que chez Rabelais, dont la prodigieuse fantaisie dépasse beaucoup, par certains côtés, ce que les purs Français sont capables d'aimer et de comprendre. Les imitateurs et les admirateurs anglais de Montaigne, Burton, Sterne, Lord Byron, Charles Lamb, ont été charmés surtout par la licence vagabonde de l'écrivain. Ils offrent, à cet égard, un plaisant contraste avec le pauvre Charron, qui s'est appliqué à organiser laborieusement les Essais en un traité méthodique De la Sagesse. Ils ont salué dans nos grands humoristes du xvie siècle les véritables ancêtres d'un genre libre qu'ils ont illustré, et que nous avons, à notre tour, quand nos goûts sont devenus exotiques, naïvement admiré et imité dans leurs ouvrages, oubliant' qu'il était français à l'origine. C'est de Montaigne aussi, mais un peu par le canal de Charron, que descend le sage Addison, plus régulier, plus classique, plus timide, que les humoristes anglais de pur sang.

Le génie de Montaigne n'a rien d'allemand. Mais, lorsqu'un Allemand est français aux trois quarts comme L'était Lessing, et surtout personnifie la critique, il est impossible qu'il n'offre pas quelque analogie profonde d'idées avec le fondateur de la critique française. Voici donc du Montaigne, qui est du Lessing pur :

Qui n'a jouissance qu'en la jouissance, qui n'aime la chasse qu'en la prise, il ne lui appartient pas de se mêler à notre école.... L'agitation et la chasse est proprement de

notre rôle Nous sommes nés à quêter la vérité.... Le monde

n'est qu'une école d'inquisition.

Herder ne pouvait manquer d'être attentif aux chansons populaires du chapitre Des Cannibales. Gœthe y a fait allusion aussi , et l'esprit de Montaigne se retrouve dans sa façon d'envisager l'histoire par le côté poétique et moral, de défendre avec âme contre les errata pédantesques de l'érudition les belles légendes qui sont l'honneur et l'exemple idéal de l'humanité. Mais il est probable que R.ousseau servit ici de trait d'union entre Montaigne et Gœthe.

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