ETIENNE DE LA BOETIE
« Je me mariai à trente-trois ans. » Ce fut donc en 1565, le 23 septembre. Montaigne prit pour femme Françoise de la Ghassaigne, d'une famille de robe, qui lui apporta 7 000 livres tournois, c'est-àdire une dot d'environ 300 000 francs, à l'estimer d'après la valeur que la même somme aurait aujourd'hui. Mariage non d'inclination, mais de convenance, choisi par les parents seuls, comme il sied à ce « sage marché », où a la bouillante allégresse ne vaut rien », qui nous est conseillé par « la coutume », guide bien autrement sûr pour l'homme que son humeur et sa fantaisie, et qu'il faut admirer comme « une des plus belles pièces de notre société », à condition qu'il reste fondé sur la raison, non sur l'amour.
Montaigne eut cinq filles, toutes mortes en bas âge, sauf Léonor, qu'il maria en 1590 au chevalier François de la Tour. Sa femme lui survécut longtemps.
En 1568, la mort de son père, enterré, selon les mots simples et justes de son testament, au tombeau de « ses prédécesseurs » et non de « ses ancêtres », terme inexact et fastueux que notre auteur répète, laissa Michel chef de la famille et seigneur de Montaigne, ses deux aînés n'ayant pas vécu. Il lui restait, avec trois sœurs, quatre frères, auxquels il dis-
tribua les autres maisons nobles acquises par leur bisaïeul au xve siècle. L'un d'eux, Thomas de Beauregard, était huguenot; un autre, le seigneur de Mattecoulon, accompagna Michel en Italie et devint, comme lui, gentilhomme de la chambre du roi de Navarre.
Sincèrement désireux de prendre en main, comme l'avait fait son père, l'administration de sa belle fortune, ou content de saisir ce prétexte, Montaigne donna avec joie, au mois de juillet 1570, sa démission de conseiller, qui semble avoir été, d'autre part, acceptée sans trop de regret.
L'année d'avant il avait fait paraître son premier ouvrage : une traduction du latin, entreprise par obéissance à un désir du meilleur des pères, celle de la Theologia naturalis de Raimond de Sebonde, philosophe espagnol du xve siècle, qui démontrait rationnellement l'existence de Dieu et les vérités de la foi. Son père mourut avant l'achèvement d'un travail où il prenait grand plaisir. Montaigne le lui dédia pieusement, datant la dédicace du jour de sa mort, 18 juin 1568. Puis il s'occupa de publier les œuvres de son ami défunt, Etienne de la Boétie; pour cela il fit un nouveau voyage à Paris, où il passa les quatre derniers mois de l'année 1570.
L'amitié de Montaigne pour la Boétie, son aîné de deux ans, conseiller comme lui au parlement de Bordeaux, dura de l'année 1557, où les deux jeunes gens devinrent collègues, jusqu'en 1563, où la Boétie mourut. C'est le grand épisode de sa vie morale.
Son œuvre, si personnelle, est naturellement toute remplie de ce qui eut sur son développement tant d'influence. La Boétie, vertueux et sage, âme « à la vieille marque », esprit « moulé au patron de l'antiquité », excellent non en telle ou telle qualité spéciale mais en tout, « le plus grand homme du siècle » et surpassant Montaigne « d'une distance infinie », fut l'objet non seulement de sa tendre affection, mais de sa vénération profonde.
C'est une chose bien remarquable que les deux grandes passions de Montaigne aient été des amours virils : la Boétie et son père. Les seules vraies tendresses à ses yeux étaient celles où la raison avait sa part. « J'ai le goût étrangement mousse à ces propensions qui sont produites en nous sans l'ordonnance et entremise de notre jugement. » Il ne pouvait comprendre les transports avec lesquels beaucoup de parents embrassent les nouveau-nés, lambeaux de chair jaune ou rouge généralement assez laids, où rien ne distingue l'homme de la bête, candidats à l'humanité, si la raison les forme, mais, en attendant, guenons. Voilà pourquoi il ne savait pas exactement le nombre des « trois ou quatre » petites filles qu'il avait perdues à un âge où elles n'étaient pas encore sorties de la vie animale et presque végétative.
Il tenait le sexe faible non pas pour incapable de culture et d'esprit, mais pour déraisonnable par essence, impropre par conséquent à éprouver comme à inspirer le véritable amour. C'est parce que la raison entre dans l'amitié qu'il considérait celle-ci
comme infiniment élevée au-dessus de l'amour des ' / femmes'. L'amour fut pour lui un plaisir passager, /i jamais une passion. « En ce marché je me plaisais, mais je ne m'oubliais pas — Je fuis à nourrir le plaisir de ma volonté si avant que je ne l'en puisse r' avoir sans perte sanglante. » Un des chapitres les plus amusants, les plus brillants et les plus scabreux des Essais, écrit par Montaigne non au commencement, mais vers la fin de son œuvre et de sa vie, pour égayer le déclin de ses ardeurs par le souvenir des folies passées, raconte comment dans sa jeunesse il « s'échauda » au feu universel et nous montre dans la femme le « centre où toutes choses regardent ». Mais l'auteur ne jette qu'en passant cette vue très philosophique et très vraie sur l'énorme importance centrale de l'éternel féminin dans les affaires humaines, et son chapitre Sur des vers de Virgile n'est d'ailleurs que l'exquise débauche d'une érudition friande et savoureuse, d'un style qui s'est mis; en fête et dans sa toilette la plus riche pour traiter et pour rire de la bagatelle. Ce moraliste, politique plus sensé à l'occasion que profond connaisseur des abîmes du cœur humain, ne faisait aucun doute que, dans les conflits de l'ambition et de l'amour, la première ne fût toujours assez forte pour « gagner le prix de la maîtrise ». Combien il eût sympathisé avec le théâtre du grand Corneille, avec la méprisante idée que ce sublime esprit se formait de l'amour, qui ne doit être que l'ornement et non l'âme de nos pièces!
L'affection paternelle que notre philosophe voua plus tard à Mlle de Gournay, virago de lettres, ne contredit point cette remarque sur les mâles préférences de sa tendresse virile.
Montaigne, qui assista aux derniers moments de la Boétie, a rapporté toutes les circonstances de sa mort et les nobles discours qu'il tint, dans une très belle lettre à son père, où il a peut-être un peu cédé à la tentation d'arranger, à la façon du Conciones, les paroles prononcées par le héros d' « une fin si pompeuse », mais où domine, en dépit de tout, la vérité, le sérieux, et même la simplicité : « Il me dit que sa maladie était un peu contagieuse 1 et qu'il me priait de n'être avec lui que par boutées, mais le plus souvent que je pourrais. Je ne l 'abandonnai plus. » Tout le monde connaît la réponse de la Fontaine à l'ami qui venait le recueillir chez lui : « J'y allais »; le trait de Montaigne, moralement plus sublime, ne mériterait-il pas d'être aussi célèbre?
Le temps, guérisseur souverain des blessures de la sensibilité, n'a pas le même pouvoir pour dissiper la tristesse des deuils auxquels notre raison s'est profondément associée. Montaigne ne se consola jamais de la perte de son grand ami. Dix-sept ans après sa mort, étant en Italie, un jour qu'il écrivait au futur cardinal d'Ossat, « tout d'un coup, nous dit-il, je tombai en un pensement si pénible de M. de