Rien de moins que la peste ou quelque chose d'approchant
la Boétie et y fus si longtemps sans me raviser, que cela me fit grand mal ».
Afin de soulager sa douleur lorsqu'elle était récente, le philosophe usa d'un moyen trop caractéristique de sa morale et de son hygiène pour être passé sous silence dans cette biographie : il employa l'amour comme remède, comme violente « diversion ». La jeunesse de l'âge l'aidant, il se fit amoureux « par art et par étude ». Marié alors, mais admirablement modéré en tout, il observa dans cette circonstance une fidélité relative à sa femme, la seule qu'il eût pu, foi d'honnête homme, lui garantir en l'épousant. « J'ai, en vérité, plus sévèrement observé les lois du mariage que je n'avais ni promis ni
espéré Des voluptés, la philosophie prêche la
modération, non la fuite K »
L'ami de la Boétie soigna très amoureusement la publication de ses œuvres posthumes en 1570. Chacune d'elles fut précédée d'une dédicace en forme de lettre adressée à quelque puissant personnage, à M. de Mesmes, conseiller du roi, à M. de Lansac, surintendant des finances, au chancelier de l'Hôpital, à M. de Foix, ambassadeur du roi à Venise, à Mme de Grammont, maîtresse du roi de Navarre; mais c'est tout bonnement « Mademoiselle de Montaigne » que son mari choisit pour lui dédier la traduction faite par la Boétie de la lettre de consolation de Plutarque à sa femme, présent trop bien approprié, lui écri-
1. Voir la Famille et les Amis de Montaigne (Hachette), p. 66 pour une petite rectification de? faits et des dates.
vait-il, puisque « n'ayant enfant qu'une fille longuement attendue, au bout de quatre ans de notre mariage, il a fallu que vous l'ayez perdue dans le deuxième mois de sa vie. Je laisse à Plutarque la charge de
vous consoler Les gens disent qu'un habile homme
peut bien prendre femme, mais que de l'épouser c'est à faire à un sot. Laissons-les dire.... Vivons, ma femme, vous et moi, à la vieille française — Je n'ai pas, ce crois-je, d'ami plus privé que vous. »
Il ne manquait qu'une chose à la collection des reliques de la Boétie : son chef-d'œuvre. Conservateur prudent, Montaigne ne voulut pas publier le Discours de la servitude volontaire, craignant l'abus que les passions politiques pourraient faire et qu'elles firent en effet plus tard de cette déclamation généreuse à l'honneur de la liberté contre la tyrannie.
L'année 1571 commença pour Montaigne une retraite studieuse, pendant laquelle il écrivit les deux premiers livres des Essais et qui dura neuf ans, mais sans être ni aussi profonde ni aussi définitive que le donnerait à croire la façon un peu solennelle dont il marqua son dessein de se retirer du monde.
Au second étage de la vieille tour, seule partie subsistante aujourd'hui du château de Montaigne, dans une petite pièce qui ouvre sur la pièce plus
grande où notre philosophe avait sa bibliothèque, les visiteurs peuvent lire encore les restes d'une inscription latine, dont voici la traduction :
L'an du Christ 1571, à l'âge de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, jour anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, excédé depuis longtemps déjà de l'esclavage des cours et des fonctions publiques, se reposa, plein de santé encore, sur le sein des doctes Vierges. En paix et en sécurité, il y passera les jours qui lui restent à vivre, souhaitant seulement que les destins lui permettent de parfaire cette habitation, ce doux asile paternel consacré à son indépendance, à sa tranquillité et à ses loisirs.
Ainsi Montaigne n'a pas quarante ans, il est bien loin de l'âge où « il faut songer à faire la retraite », et déjà il aspire au repos , il est excédé, pertœsus, de l'existence active. On serait tenté de chercher dans quelque ambition déçue l'explication de cette lassitude peu naturelle. « Tel fait des Essais, qui ne saurait faire des effets. »
Quoi qu'il en fût, son humeur et sa philosophie optimistes, voyant toujours le bon côté des choses, ne pouvaient manquer de goûter délicieusement la douceur d'une vie retirée et indépendante. Les liens d'une obligation quelconque, même envers les princes, étaient un « cruel garrottage » pour ce libre esprit, impatient d' « affranchir les coudes de sa liberté en tous sens ». Il remerciait Dieu de l'avoir fait naître dans une condition de fortune où il n'avait qu'à se laisser vivre sans rien demander ni devoir à personne. « Il faut dénouer ces obligations si fortes... . La plus grande chose du monde, c'est de savoir être
à soi. » Son horreur pour toute espèce d'obligation lui inspirait, avec beaucoup d'empressement à payer ses dettes, un sentiment bien humain, quoiqu'il puisse paraître singulier : il n'était pas très fâché des offenses et de l'ingratitude des hommes auxquels certains devoirs le liaient, chacune de leurs fautes déchargeant sa chère liberté de ce qu'autrement il leur aurait dû. Comme Paul-Louis Courier, que le métier de roi tentait peu et qui « évitait soigneusement » tout ce qui aurait pu le mener au trône, Montaigne « s'aimait trop » pour désirer le pouvoir souverain, et il « s'étonnait » de « l'horrible poids » d'une telle charge. Il aimait mieux être « deuxième ou troisième à Périgueux que premier à Paris..., au moins, sans mentir, mieux troisième à Paris que premier ».
Le voilà donc dans sa tour, composée, au rez-dechaussée, d'une chapelle; au premier étage, d'une chambre à coucher et d'un réduit d'où il entendait la messe; au second, de la fameuse « librairie » dont il a fait la description. Tout ce qui, dans cette salle de forme circulaire, subsiste, avec la muraille nue, ce sont des sentences latines et grecques, au nombre de cinquante-quatre , tracées au pinceau sur les solives du plafond. Empruntées à la philosophie antique et à l'Ecriture sainte, elles résument, en rappelant à l'homme mortel la modération dans les désirs, les bornes de la science, la brièveté du temps, la fragilité de la vie, l'essence de la sagesse humaine et divine.
Aux livres de Montaigne s'étaient ajoutés, par héritage, ceux de la Boétie. Sur la frise de la bibliothèque on pouvait lire encore au siècle dernier une inscription latine, aujourd'hui effacée, qu'on a traduite ainsi :
Michel de Montaigne, privé de l'ami le plus tendre, le plus cher et le plus intime, du compagnon le meilleur, le plus savant, le plus agréable et le plus parfait qu'ait vu notre siècle, voulant consacrer le souvenir du mutuel amour qui les unissait l'un à l'autre par un témoignage particulier de sa reconnaissance et ne pouvant le faire d'une manière plus expressive, a voué à cette mémoire tout ce savant appareil d'études, qui fait ses délices.
Dans les Essais, Montaigne se demande s'il est à louer ou à blâmer d'entretenir ainsi de l'ami perdu un deuil éternel. Il répond : « J'en vaux certes bien mieux. Son regret me console et m'honore. Est-ce pas un pieux et plaisant office de ma vie, d'en faire à tout jamais les obsèques? »
Mais l'homme le plus sage a ses petites faiblesses. Un détail achève le caractère de la tour et de son habitant : la répétition emphatique des armoiries du maître, qui, déjà étalées dans la chapelle, resplendissaient encore dans la bibliothèque, peintes en noir et en jaune, au milieu d'un gigantesque collier de Saint-Michel. Jamais notre philosophe n'oublia qu'il était gentilhomme. « Je porte d'azur semé de trèfles d'or, à une patte de lion de même, armée de gueules, etc. » Contraste instructif et piquant que celui de ces armoiries flamboyantes avec le verset de l'Ecclésiaste qu'on lisait à côté : Per omnia vanitas,
et avec le vers de Perse : Quantum est in rébus inane ! Montaigne a bien raison : « Nous sommes pleins d'inanité et de fadaise. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui ne le sentent en ont un peu meilleur compte; encore ne sais-je. »
Sur un millier de volumes dont la bibliothèque se composait et que Mme de la Tour, après la mort de son père, donna tous à un abbé de ses amis, soixante-quinze environ ont été retrouvés. Ce sont, en grande majorité, des livres d'histoire ancienne ou moderne. Cette proportion s'accorde avec ce que Montaigne nous dit de sa prédilection pour ce genre de lecture. .
Il avait l'habitude, assez commune parmi les lettrés, d'annoter ses livres et aussi de rédiger un jugement d'ensemble sur le blanc des dernières pages *. Les Essais peuvent être regardés, en partie, comme étant l'extension dans un cadre plus libre de ces commentaires primesautiers qui finirent par se trouver à l'étroit sur la couverture et sur les marges.
1. Le César de Montaigne, riche en notes manuscrites terminées par un grand jugement d'ensemble que le docteur Payen nous a fait connaître il y a quarante ans, et qu'on a souvent cité depuis lors en le comparant avec celui des Essais, est aujourd'hui la propriété de M. le duc d'Aumale. — Récemment, chez un libraire de Bordeaux, au milieu d'un lot de vieux livres, M. Dezeimeris a découvert, dans un affreux état de moisissure et de vétusté, un exemplaire des Annales et Chroniques de Tsicole Gilles (xvie siècle), contenant cent soixante-dix-huit annotations de la main de Montaigne : trouvaille de grand prix dont le savant critique doit faire le sujet d'une publication prochaine.
Lus dans le texte de la première édition, les premiers chapitres ne sont guère que des notes as courtes, assez sèches et d'un médiocre intérêt moral, qui ont évidemment suivi des lectures. Plus tard, c'est la chronique réelle de la vie courante qui suggérera parfois à Montaigne ses réflexions. Un jour des paysans viendront l'avertir qu'ils ont trouvé dans une forêt de son domaine un homme meurtri de coups et mourant; ils n'ont pas osé le secourir, de peur des gens de loi, qui leur auraient demandé compte de leur présence autour de la victime : occasion pour Montaigne de dénoncer une justice si mal faite qu'elle empêche de remplir les devoirs de l'humanité. Il ne découvrit qu'ultérieurement et peu à peu l'idée simple et géniale, qui est la grande nouveauté des Essais : celle de se prendre lui-même comme centre de son ouvrage. Il l'exploita d'abord avec modération, puis avec une hardiesse de plus en plus risquée, de plus en plus complaisante à ellemême, jusqu'aux confidences inouïes du livre III. Naturellement, Montaigne nous a laissé son portrait physique, et non seulement le buste, mais toute la personne, le « devant » et le « derrière ». C'est de lui-même que nous tenons qu'il était petit, ce qui le mortifiait assez, lorsque, faute de cette majesté corporelle qu'on devrait avoir quand on est le maître, les visiteurs, le prenant pour un de ses gens, lui demandaient où est Monsieur/' Mais il avait la taille « forte et ramassée », le front large, les yeux doux, les oreilles et la bouche petites, les dents blan-
ches, la tète bien prise, le teint frais, le visage plein et agréable, la barbe brune « à écorce de châtaigne », les moustaches très fournies, où les odeurs s'attachaient, bien qu'il n'usât pas de parfums, la complexion « entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude », la poitrine et les jambes velues Bien qu'il n'eût jamais eu la gale, il avait aux oreilles une démangeaison qui l'obligeait souvent à se gratter, « douce gratification de nature » et « à main ». Il ne portait pas de lunettes; mais, sa vue se fatiguant vite, il se servait, pour lire, d'une espèce de loupe en verre sombre, ou bien se faisait lire. Quelquefois il dictait.
Il était gai et mélancolique, sociable et rêveur, taciturne et bavard; il adorait les joyeuses compagnies et il chérissait la solitude. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il présentait cette diversité d'humeurs qui est l'homme même, que ramènent par force à une unité plus ou moins factice les hommes et les auteurs empruntés, mais que les hommes et les auteurs naturels laissent couler de source à l'abandon, et où réside le profond secret de leur charme?
L'ouverture et la franchise étaient, nous dit-il, le caractère dominant de sa physionomie; cela est probable, si l'âme a son rayonnement dans le visage et dans tout le corps : « Je m'ouvre aux miens tant que je puis ». Montaigne goûta une intime douceur dans le témoignage que lui rendait sa conscience de n'avoir eu pour la Boétie rien de caché. Il a fait pleurer Mme de Sévigné en racontant les poignants
remords du maréchal de Montluc, qui, par une sotte affectation d'austérité paternelle, n'avait su faire voir à un fils qu'il aimait a qu'une contenance renfrognée et pleine de mépris ». Il détestait de tout son cœur le mensonge, qu'il n'admettait nulle part, non pas même sous la forme d'innocente tricherie dans les jeux, était « ennemi juré de toute espèce de falsification », et, l'inhumanité exceptée, n'avait pour aucun vice autant d'horreur que pour l'hypocrisie et la déloyauté. Telle était la simplicité presque candide de son âme (candeur très consciente et très avertie, bien différente du manque de clairvoyance ou de finesse), qu'il se laissait volontiers « piper » par la malice d'autrui, satisfait seulement de se connaître assez pour savoir qu'il était « pipable » et ainsi ne pas « se piper » lui-même.
Gomme le bon Pantagruel, il « interprétait toutes choses à bien ». « Je ne crois pas aux inclinations perverses et dénaturées, si je n'y suis forcé par grand témoignage, non plus que les monstres et les miracles; je suis toujours d'avis d'interpréter en bonne part les choses qui le peuvent être. » Guichardin lui avait extrêmement déplu par la maligne noirceur de son pessimisme sceptique qui ne voulait pas attribuer une seule action de l'homme à la vertu, à la religion, à la conscience, comme si ces lumièreslà étaient absolument éteintes dans le monde! et il avait fortement exprimé son blâme sur son exemplaire de cet historien : « Qu'on me donne l'action la plus excellente et pure, je m'en vais y fournir
vraisemblablement cinquante vicieuses intentions ! » Ne voulant tromper personne et n'ayant point l'air d'un trompeur, étant « tout en dehors et en évidence », il dédaignait de se justifier quand il était accusé trop injustement; ou il se taisait « tout à plat » ou il renchérissait sur l'accusation « par une confession ironique et moqueuse » : car il lui semblait qu'on devait « lire en son cœur ».
Le seigneur de Montaigne était très hospitalier et ne ressemblait à rien moins qu'à un ours ou au misanthrope Rousseau. Mais bannissant de chez lui toute cérémonie et laissant à ses hôtes leur liberté, il entendait conserver la sienne, rester muet, rêveur et enfermé quand il lui en prenait fantaisie. La discussion et la contradiction lui plaisaient, à titre de simple exercice d'hygiène et comme étant le langage de la « familiarité virile » ; car il n'était pas de ces gens bornés et têtus qui tiennent à leurs propres idées avec une âpreté et une roideur stupides. « L'obstination et ardeur d'opinion est la plus sûre preuve de bêtise : est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux comme l'âne? » 11 fuyait comme des pestiférés les gens tristes, austères ou hargneux. A ce « paresseux » , à cet « égoïste » rien ne semblait plus beau que la vie militaire, à cause de sa fin si utile et si noble comme aussi de « la liberté de cette conversation sans art, mâle et sans cérémonie, de cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui échauffe l'âme et les oreilles ». Bon et simple dans sa famille, il jouait à divers jeux
Stapfer. — Montaigne. 3
avec sa fille et sa femme, désapprouvait le conseil de Platon d'user avec les serviteurs d'un ton magistral, aimait l'emploi familier du tendre nom de « père », simulait la colère quand il fallait gronder, n'avait jamais souffert que Léonor fût fouettée, et, si le ciel lui eût donné des garçons, il aurait été bien « plus religieux » encore à ne point toucher avec les verges « des mâles, moins nés à servir », dont il aurait voulu « grossir le cœur d'ingénuité et de franchise ». Mais il avait pris très philosophiquement son parti de n'en point avoir. « La vacation stérile a bien aussi ses commodités. »
Parce qu'il n'était pas un ami banal, Montaigne put encourir le reproche de froideur de la part de ceux qui offrent leur cœur au premier venu, comme Oronte. La fortune l'ayant « affriandé » dès sa jeunesse à une amitié exquise et rare l'avait dégoûté de toutes les autres. Volontiers il aurait pris pour compagnon de voyage un véritable ami, ne trouvant nul plaisir parfait sans communication; volontiers il aurait donné à ses Essais la forme de lettres, si Dieu lui avait laissé un autre lui-même à qui les adresser Mais la Boétie n'était plus. « Lui seul jouissait de ma vraie image, et l'emporta. »
Montaigne a-t-il été content de sa femme? Le mariage est un « marché plein d'épineuses circonstances ». Il est bien probable qu'en dépit de son bonheur et du choix éclairé qu'avaient fait pour lui ses parents, il eut quelques occasions de se rappeler le soulier neuf dont parle Plutarque, qui chausse le
pied en perfection et qui pourtant le blesse. Il est bien probable que ses oreilles furent parfois déchirées par des criailleries continuant à percer l'air qui n'en peut mais, longtemps après que la servante en faute n'est plus a portée de les ouïr. Mais pourquoi donc n'aurait-il pas fait cette expérience commune? et pourquoi, l'ayant faite, n'en aurait-il rien dit à ses lecteurs, lui qui babille de tout? Ce qui est beaucoup plus digne de remarque, c'est l'insignifiance même de ces vagues et rares confidences et l'impression que les Essais nous laissent en somme d'une femme estimée et d'un ménage heureux. « La plus utile et honorable science et occupation à une
mère de famille, c'est la science du ménage C'est
sa maîtresse qualité, et qu'on doit chercher en mariage avant toute autre — Selon que l'expérience m'en a appris, je requiers d'une femme mariée, audessus de toute autre vertu, la vertu économique. » « Mademoiselle de Montaigne » avait bien besoin de s'entendre au gouvernement du ménage; car son mari en était incapable. Tout porte à croire que c'est à elle qu'il devait le bon ordre de ses affaires quand il était absent, et même quand il était chez lui. L'inscription latine de 1571 annonce le dessein de a parfaire cette habitation, ce doux asile paternel » : Montaigne fit un sincère effort pour administrer le beau domaine que son père lui avait transmis en pleine prospérité. Il ne faut pas nous représenter le philosophe comme très absorbé par la composition des Essais. Une dizaine d'années pour les deux pre-
miers livres, cela ne fait guère plus d'une page en moyenne par semaine, ce qui est un train modéré, et il écrivait, avant 1588, qu'il y avait vingt ans qu'il n'avait donné une heure de suite à la lecture. 11 s'appliqua donc au métier de propriétaire, mais en vain. « Depuis dix-huit ans que je gouverne mes biens, je n'ai su gagner sur moi de voir ni mes titres ni mes principales affaires. » A l'en croire, son ignorance des choses pratiques était honteuse. Il savait à peine distinguer un chou d'une laitue. Ce n'était pas mépris ni gloire, ce n'était pas qu'il eût à cœur quelque plus haute science; c'était pure « bêtise ».
Dans cet aveu, qui le rend aimable, il y a, sous l'exagération, une part de sincérité naïve; mais il y a aussi un petit artifice, qu'il est d'autant plus permis de dénoncer que Montaigne n'en était nullement inconscient. D'abord, quand on est l'auteur des Essais, on ne court pas grand risque en se donnant pour « bête » ; et puis, « notre suffisance est détaillée à menues pièces.... Pour l'usage de la vie, il peut y avoir de l'excès en la pureté et perspicacité de nos esprits.... A certaines besognes les esprits communs sont plus propres que les subtils. » Les mauvais compliments que Montaigne se fait, étant l'envers d'autant d'éloges, le compromettent peu en général. Il se plaint continuellement de sa mémoire : mais « les mémoires excellentes se joignent volontiers aux jugements débiles », et chez lui « le jugement tient un siège magistral ou, du moins, s'en efforce ».
SA VîE PUBLIQUE ET PRIVEE. 37
Cela ne l'empêche pas, il est vrai, d'écrire ailleurs que son jugement « marche à tâtons », qu'il est « chancelant, bronchant et chopant »; car tout le monde, selon. la juste remarque de la Rochefoucauld, dit du bien de son cœur, et personne n'ose en dire, directement au moins, de son esprit.
il eut pourtant, comme châtelain de Montaigne, une idée originale. Dans les temps violents où il vivait, il laissa son domaine ouvert, sans barrière, sans défense, sans garde, sans autre protection que celle du ciel, et il prétend qu'il s'en trouva bien. « La
difficulté donne prix aux choses Toute garde porte
visage de guerre » et semble défier l'assaillant. Par une « confiance abandonnée », vous ôtez aux gens l'envie de mal faire, à moins qu'ils ne soient des diables. Le malheur est qu'il y a des « diables ». Montaigne faillit être victime de son trop de confiance. Des cavaliers armés s'étant introduits chez lui, il raconte qu'il dut son salut et celui de sa maison au repentir qui saisit leur chef (il le connaissait personnellement un peu) à la vue de tant de simplicité et de courageuse bonne foi. « Mon visage et ma franchise lui avaient arraché la trahison des poings. » Une autre fois, surpris en voyage par une troupe de huguenots, il fut sauvé grâce à la sincérité même avec laquelle il leur déclara le parti dont il était.
Dans l'année 1574, le duc de Montpensier, guerroyant contre les protestants soulevés, que la Noue commandait, se trouvait au camp de Sainte-Hermine, en Poitou. Montaigne s'y rendit, à l'exemple de
toute la noblesse restée fidèle au roi, dans le dessein d'offrir au chef catholique le secours de son épée. Mais Montpensier profita de la présence de cet ex-conseiller pour le charger d'un message verbal à l'adresse du parlement de Bordeaux. Il se transporta donc auprès de ses anciens collègues et leur tint un long discours, à la suite duquel la garnison du Château-Trompette fut augmentée.
Trois ans auparavant il avait reçu de Charles IX le collier de Saint-Michel, objet longtemps chéri de sa plus ardente convoitise, mais un peu discrédité alors par le trop facile octroi de cette faveur. Il alla probablement à Paris, en 1572, pour répondre à une convocation de tous les chevaliers de l'ordre. Vers 1576, Henri III le nomma gentilhomme de sa chambre; en 1577, Henri de Bourbon, roi de Navarre, lui fit le même honneur.
Les Essais ayant été imprimés à Bordeaux, l'auteur, qui s'entendait au soin de sa gloire, les porta lui-même à Paris. Car, pour se faire sa place au soleil, jamais il n'a suffi qu'un livre fût bon : il faut aujourd'hui que la presse le crie; sous l'ancien régime il fallait que le roi le dît. Henri III daigna dire à Montaigne que son livre lui plaisait. « Sire, répondit spirituellement le Gascon, il faut donc que je plaise à Votre Majesté, puisque mon livre lui est agréable; car il ne contient autre chose qu'un discours de ma vie et de mes actions. »