VOYAGE HORS DE FRANCE
Cependant la gravelle héréditaire avait commencé à le faire souffrir. Il regardait la santé comme le premier des biens, comme supérieure à tout ce qu'il y a de pltfs précieux, à la gloire, à la sagesse même, et comme la condition principale de la production active et joyeuse de l'esprit. « La santé, de par Dieu! » Pour recouvrer cet inestimable « présent de nature », Montaigne aurait couru d'un bout à l'autre du monde. Il partit donc à la recherche dune eau naturelle pour soulager son mal, et fit un grand voyage, qui dura dix-sept mois, en Suisse, en Allemagne, en Italie.
Mais il voyagea aussi pour voyager. Les déplacements ne coûtaient rien à son humeur très peu sédentaire. « J'arrête bien chez moi le plus ordinairement, mais je voudrais m y plaire plus qu'ailleurs. » Il détestait le prétendu confort des locomotions paresseuses en coche, en litière, en bateau, et n'aimait que l'allure virile du cheval. C'est là qu'il s'abandonnait le mieux à ses « rêveries », barbotant sous la pluie et dans la crotte « comme les canes ».
Ce qui lui coûtait, à ce grand « égoïste », c'était de se séparer des siens. « Nul d'entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu'il fasse à son souhait, qu'encore, au départir de sa famille et de ses amis,
il ne se sente frissonner le courage; et si les larmes ne lui en échappent point tout à fait, au moins metil le pied à l'étrier d'un visage morne et contristé. »
Montaigne avait une idée macabre qui fait frémir la nature, mais qui, certes, n'est pas d'un épicurien voluptueux : il aurait voulu mourir loin de chez lui, dans quelque hôtellerie. « On trouve, en payant, qui vous tourne la tête et qui vous frotte les pieds. » Les raisons ne lui manquent pas, il est vrai, pour justifier cette horrible préférence, et la principale est qu' « il y a plus de crève-cœur que de consolation à
prendre congé de ses amis Vivons et rions avec
les nôtres. Allons mourir et rechigner entre les inconnus. »
Les notes de Montaigne sur son voyage, découvertes et publiées en 1774, sont principalement un bulletin de santé, tenu d'abord par le secrétaire du malade, ensuite par le malade lui-même, qui, après avoir donné congé à celui de ses gens « qui conduisait cette belle besogne », prit la plume sans plaisir et, pour s'exercer à l'italien, se mit bientôt à compter dans cette langue ses flati infiniti. On enregistre le nombre de verres d'eau (neuf de suite à Plombières, chaque matin) engloutis dans l'estomac au grand étonnement des baigneurs, qui s'en tenaient à l'usage externe; puis, l'opération de tout ce liquide « et par devant et par derrière ». Le résultat d'une si hasardeuse expérience fut qu'il faut être « fol » pour se laisser persuader que « ce corps dur et massif qui se cuit en nos rognons » puisse « se dis-
soudre par breuvages », et que la seule utilité des stations balnéaires est dans les promenades auxquelles nous convie « la beauté de l'assiette du pays ». Montaigne aimait la belle nature. Mais il va sans dire que les goûts de ce sage, vivant à une époque saine où l'admiration pour les sublimes horreurs n'était pas encore inventée, n'avaient absolument rien de romantique; ce qu'il trouvait beau, suivant l'esthétique naturelle et raisonnable, ce sont les montagnes d'aspect souriant qui « s'étendent si mollement qu'elles se laissent testonner et peigner jusques aux oreilles ».
La conduite et les sentiments de Montaigne à l'égard de la médecine constituent chez lui un trait de caractère bien vrai et bien humain. Il avait pour les médecins une haine héréditaire comme sa maladie, « appuyée et fortifiée par discours ». Il leur en voulait à mort d'avoir « tué un ami qui valait mieux qu'eux tous tant qu'ils sont ». Dans un siècle où les disciples d'Hippocrate se rendaient grotesques par leur « trogne magistrale » et par des drogues aussi ridicules que « du sang tiré sous l'aile droite d'un pigeon blanc », il triomphe à montrer le spectacle toujours instructif et vrai de leur science incertaine pataugeant dans une « mer trouble et vaste » d'erreurs et de contradictions. Il avait coutume, dans les crises aiguës de sa gravelle, de se « réconcilier d'abord à Dieu par les derniers offices chrétiens » ; puis, de s'en remettre au ciel ou à la nature : car ces mots, la nature et Dieu, la fortune et la Providence,
sont de simples synonymes pour ce stoïcien né catholique et resté fidèle à ses deux mères, l'antique philosophie et l'Eglise.
Cependant, il ne voudrait pas désobliger les médecins. Il en connaît qui sont d'honnêtes gens. Aussi indulgent que Molière, il les appelle en sa compagnie quand il est malade, les entretient volontiers « et les paie, comme les autres ». Aussi réservé et précautionné que Renan, il n'oserait point jurer, hélas! de ce qu'on le verra faire à son lit de mort; peut-être tombera-t-il dans cette « rêverie », de consulter sérieusement des médecins, comme l'autre, des prêtres : « Je ne me puis répondre de ma fermeté future ».
Sceptique en médecine, Montaigne croyait facilement aux remèdes de bonne femme, qui sont ou prétendent être des prescriptions de la nature, et c'est à cause de cette vertu naturelle qu'il avait mis son espoir dans les eaux minérales. Il dut savourer bien profondément le comique de la situation où il se trouva, le jour où des médecins italiens, partagés d'avis sur le remède à faire prendre au neveu d'un cardinal , vinrent le consulter et remettre à ses lumières la décision de leur différend!
Le Journal est d'ailleurs autre chose qu'un simple bulletin de santé. Mais, s'il note quelques faits intéressants, il ne mentionne pas toujours les principaux, puisqu'il passe sous silence la visite, rappelée plus tard avec émotion dans les Essais, que Montaigne fit au malheureux Tasse enfermé à Ferrare dans une maison de fous.
Les Essais laissent voir, le Voyage montre avec évidence combien ce grand curieux, que la légende réduirait presque à un être valétudinaire et grelottant, calfeutré dans sa bibliothèque et dans l'observation de lui-même, avait bon pied et bon œil. Il était infatigable. Pendant que les personnes de sa suite, dont les plus notables étaient le seigneur de Mattecoulon, son jeune frère, et le seigneur d'Estissac, probablement fils de la dame à qui est dédié le vme chapitre du livre II, se lassaient vite et soupiraient après la retraite, lui se levait chaque matin, « plein de désir et d'allégresse, haïssant le voisinage du lieu où il se devait reposer ».
Pour le voyageur, comme pour l'écrivain, la ligne droite était sans charmes. Il revenait volontiers sur ses pas, et les lieux les moins explorés étaient ceux qui l'attiraient le plus. Il avait une qualité qui n'est commune nulle part et qui est très rare chez les moralistes, dont l'œil regarde surtout le dedans : il voyait les choses extérieures. Il les voyait avec une netteté et une minutie dont témoigne sa description d'une scène d'exorcisme ou d'une cérémonie de la circoncision, dans le Voyage, comme celle a d'un enfant monstrueux », dans les Essais. Il recherchait toutes les occasions de s'instruire, interrogeant en Allemagne les théologiens, les disciples de Zwingle comme ceux de Luther, et attentif aussi à la façon dont on y tournait la broche; pénétrant, à Vérone, dans la synagogue et se faisant initier à tous les détails du culte Israélite; visitant, à Rome, les antiquités le matin,
le soir les belles courtisanes et regrettant seulement qu'elles lui vendissent aussi cher leur conversation, seule chose qu'il désirât d'elles, que « la négociation entière ».
Le principal souci de Montaigne en voyage et l'un des articles essentiels de sa philosophie était d'entrer partout dans l'esprit et les mœurs des contrées où il se trouvait. Les Français, mauvais vovag-eurs, ne sont jamais plus contents que lorsqu'ils peuvent rencontrer « un compatriote en Hongrie », « des Gascons en Sicile ». Ils « festoyent » alors cette aventure et traitent de « barbares » les étrangers. Pourquoi barbares ? parce qu'ils ne parlent pas français. « Il semble à chacun que la maîtresse forme de
l'humaine nature soit en lui O l'ânerie dangereuse
et insupportable! » L'honnête homme est le sage qui n'a point asservi sa liberté à une façon uniforme de vivre, qui, « flexible » et « mêlé », « se détourne et se coule aisément à la façon contraire », qui a su « frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui ». Au rebours de ses compatriotes , Montaigne se moquait d'être servi à la française et recherchait toujours les tables « les plus épaisses d'étrangers ». « J'estime tous les hommes mes compatriotes et embrasse un Polonais comme un Français. » Mais l'instinct a ses répugnances, invincibles aux « discours » de la philosophie : jamais Montaigne ne put s'accoutumer à la bière; il ne prenait pas non plus son parti du ridicule « petit drapeau d'un demi-pied » que les Suisses lui donnaient en guise de serviette.
Comme il mangeait habituellement avec ses doigts, se servant peu de fourchette et de cuillère, le manque d'un torchon de grandeur raisonnable lui était d'autant plus sensible.
A Lorette, il fit ses Pâques, s'intéressa vivement au récit d'une guérison miraculeuse qu'il rapporte dans ses moindres circonstances, et offrit à Notre- Dame un tableau d'argent où il y avait quatre figures, la sienne, celle de sa femme et celle de sa fille, toutes trois agenouillées de rang aux pieds de la sainte Vierge. Volontiers notre gentilhomme, dans les hôtels où il avait logé, laissait au départ ses armoiries sculptées sur un écusson en bois. Aux bains délia Villa, près de Lucques, il offrit un grand bal aux baigneurs et aux paysannes, suivi d'un souper et d'une distribution de prix aux meilleures danseuses, choisies avec la gracieuse assistance des dames. A Rome, où il séjourna quatre mois et demi, il dicta à son secrétaire d'éloquents lieux communs sur le colosse abattu de la grandeur romaine, sur ces ruines ellesmêmes ruinées; visita la « librairie » du Vatican; défendit, à la table de l'ambassadeur de France, les mérites de la traduction de Plutarque par son cher Amyot; assista, le jour de Noël, à la messe du pape, « cérémonie plus magnifique que dévotieuse », pendant laquelle le Saint-Père bavardait avec les cardinaux ; obtint une audience de Grégoire XIII et baisa la pantoufle de Sa Sainteté, très fier qu'Elle eût un peu haussé le bout de son pied pour l'approcher de ses lèvres et très heureux de la bienveillante exhorta-
tion que lui fît le Souverain Pontife de persévérer dans sa dévotion pour l'Eglise et dans le service du Roi Très-Chrétien.
Les Essais, avec les autres livres que Montaigne avait dans son bagage, avaient dû subir l'examen de la police pontificale. On les lui rendit au bout de quatre mois, « châtiés selon l'opinion des docteurs moines ». Mais jamais censure ne fut plus courtoise et n'admit avec plus de bonne grâce la résistance.
Une des choses qu'on lui reprochait, sans aigreur, c'était d'avoir dit du bien de Julien l'Apostat et des poésies de Théodore de Bèze, auteur hérétique. La raison du philosophe refusait de comprendre un tel blâme. Quoi! parce qu'un homme est un voleur, ne pourra-t-on dire qu'il a une belle jambe? Parce qu'un avocat m'a fait tort, nierai-je son éloquence? Aucune manière de raisonner n'est plus commune, mais aucune n'est plus vicieuse que celle-ci : Il est de la Ligue, puisqu'il admire la grâce de M. de Guise; l'activité du roi de Navarre l'émerveille, donc il est huguenot; il trouve à redire aux mœurs du roi, c'est un séditieux. « Voire à mes ennemis, je rends nettement ce que je dois de témoignage d'honneur — Quand ma volonté se donne à un parti, ce n'est pas d'une si violente obligation que mon entendement
s'en infecte Et ne confonds point ma querelle avec
autres circonstances qui n'en sont pas. » Montaigne résista donc sur ce premier point à la censure ecclésiastique et il lui prouva qu'elle avait tort.
Une autre hérésie qu'on blâmait dans son ouvrage,»
c'était d'avoir estimé cruauté, dans les condamnations judiciaires, tous les supplices qui ne sont pas la mort simple. Item, d'avoir prétendu que les enfants devaient être élevés à tout faire. Enfin, on lui reprochait l'abus de cette expression païenne : « la Fortune ». Il est certain qu'elle est prodiguée. Mais Montaigne tint si peu de compte de cette critique, la moins déraisonnable des quatre, que non seulement il n'effaça point le mot dans les deux premiers livres, mais qu'il ne l'employa pas moins, plus tard, dans le troisième que dans les autres.
En lui restituant les Essais, le maître ciel sacro palazzo le pria, avec une modestie tout à fait charmante, de ne pas attacher à la censure plus d'importance qu'il ne fallait, un moine français et d'autres personnes de même langue l'ayant averti qu'elle contenait « plusieurs sottises » ; il ajouta qu'on honorait fort « et son intention et son affection envers l'Eglise » et qu'on « estimait tant et sa franchise et sa conscience, qu'on s'en remettait à lui-même pour rhabiller dans son ouvrage ce qu'il y trouverait de mauvais goût ». Il l'exhorta enfin à continuer d'aider l'Eglise par son éloquence. « Ce sont, écrit Montaigne, leurs mots de courtoisie. »
Tout Romain par son éducation, « embabouiné » de Rome dès l'enfance, Montaigne n'ambitionnait rien tant que de devenir bourgeois de « la plus noble ville qui fut et qui sera jamais ». Il sollicita avec instance et finit par obtenir « une bulle authentique de bourgeoisie romaine, pompeuse en sceaux et
lettres dorées ». Il se moque un peu de lui-même à cette occasion dans les Essais, mais en donnant in extenso le texte de la bulle, et il avoue simplement dans son Voyage que cela lui fit « beaucoup de plaisir ». La vérité est qu'il n'avait pas eu de plus grande joie depuis le jour où il passa à son cou le collier de Saint-Michel.