UNE GRAVE DELIBERATION
Le 7 septembre 1581, « étant éloigné de France et encore plus éloigné d'un telpensement », Montaigne reçut une nouvelle bien faite pour le flatter et pour le troubler. A Bordeaux, les électeurs aux fonctions municipales l'avaient nommé maire de la ville.
Ce n'était pas chose à dédaigner. La mairie n'était donnée alors qu'à des gentilshommes, à la noblesse portant épée, et Montaigne succédait au maréchal de Biron. Plus honorifique que lourde, la charge de maire n'exigeait ni un grand travail ni beaucoup d'assiduité. Ce magistrat devait figurer, dans les cérémonies publiques, à cheval, en robe de velours rouge et blanc, précédé de quarante archers en veste écarlate et suivi du corps de ville. Il défendait aussi, à l'extérieur, les intérêts de Bordeaux dans les affaires d'importance ; mais l'administration quotidienne et ordinaire de la cité pouvait être laissée aux jurats.
Cependant une situation aussi élevée avait sa part de responsabilité et de soucis. Onze ans de retraite et d'indépendance avaient habitué Montaigne à goûter les douceurs d'une « vie glissante, sombre et muette ». Devenu « bien autrement jaloux des droits de son repos que des droits de son autorité » ; guéri de toute ambition, si jadis il en avait eu; estimant que, si l'homme doit chercher à s'élever et à croître, c'est « proprement pour soi », en résolution, en sagesse, et que « la grandeur de l'âme n'est pas tant tirer à mont et tirer avant comme savoir se ranger et circonscrire » ; ayant peu de passions pour troubler son sommeil, mais agité par la moindre délibération à prendre, il s'était convaincu que les occupations publiques n'étaient « aucunement de son gibier ».
Il les avait toutefois en très haute estime. « Je suis de cet avis, que la plus noble vacation et la plus juste est de servir au public et être utile à beaucoup. » Ceux qui se dérobent à la tâche de « répondre et satisfaire loyalement à tous les membres de leur charge » peuvent faire « une belle épargne », ils n'ont pas « le prix de la difficulté ». Montaigne était trop éclairé et trop consciencieux pour ne pas reconnaître que « la juridiction ne se donne point en faveur du juridiciant, mais en faveur du juridicié », qu'on fait « un supérieur non pour son profit, ains pour le profit de l'inférieur », que « toute magistrature, comme tout art, jette sa fin hors d'elle ». L'ami perdu qu'il chérissait toujours et qui restait le guide vénéré
Stapfer. — Montaigne. 4
de sa pensée et de sa vie, ne revenait pas à son souvenir sans lui rappeler, entre autres vertus, « la tendre amour qu'il portait à sa misérable patrie » et son généreux regret de quitter ce monde avant d'avoir servi la France utilement.
Montaigne hésita. Il aurait peut-être refusé, si le roi, en lui envoyant ses félicitations, ne lui avait pas donné l'ordre de se rendre à son poste « sans délai ni excuse ». Il partit donc, mais sans grande hâte, restant encore quinze jours à Rome, séjournant à Lyon une semaine, et, au retour, se reposant d'abord dans son château, d'où sa première lettre comme maire fut pour excuser son absence.
Ainsi il acceptait, ou il obéissait. Mais, ne voulant pas tromper ses électeurs sur ce qu'ils pouvaient attendre de lui, il « se déchiffra fidèlement et consciencieusement » à eux tel qu'il se connaissait lui-même. Il faut, avant tout, bien comprendre ces déclarations, rappelées et commentées au chapitre x du livre III : « De ménager sa volonté ». C'est le morceau capital des Essais pour l'intelligence de Montaigne homme public.
J'ai, disait-il en substance à ses concitoyens, de la bonne volonté et peut-être certaines qualités administratives, bien que je sois fort loin de les avoir toutes. Vous pouvez compter sur moi pour répondre de mon mieux à votre confiance et pour remplir honorablement tous les devoirs de ma charge. Je vous donnerai « mon attention, mes pas, mes paroles, ma sueur et mon sang au besoin », oui,
mon sang, oui, ma vie. Seulement, ne me demandez pas d'entrer dans la peau du maire qu'on veut que je sois, jusqu'à ce degré de pénétration intime où l'homme ne se distingue plus du magistrat, où il n'a pas d'autres soins, d'autres pensées, d'autres vertus ni d'autres talents que ceux de la fonction qui l'absorbe.
Le maire et Michel de Montaigne resteront toujours « deux, d'une séparation bien claire ». Mon père, dont je ne dirai jamais assez combien j'aime et honore la mémoire, avait pris l'intérêt public tellement à cœur qu'il en avait « l'âme cruellement agitée » et que sa santé en souffrait. Je serais bien fâché qu'une chose quelconque fit sur moi autant d'impression. Je prendrai vos affaires « en main », non pas « au poumon et au foie ». Si la disgrâce des temps veut que j'assiste, hélas! à « notre mort publique «, j'en serai le témoin attristé, car je veux du bien à mon pays, attristé, mais non pas au point de « m'en ulcérer et maigrir » ; j'utiliserai pour ma propre instruction le « notable spectacle » d'une catastrophe que je n'aurai pu empêcher, et je saurai même quelque gré à la fortune de m'avoir fait naître en un siècle passionné et violent, plein d'une grandeur tragique, « fameux par son malheur ».
Xous ne sommes ici-bas que des acteurs dans un drame qui n'est point notre ouvrage. Prendre son personnage au sérieux, comme s'il était autre chose qu'une illusion « farcesque », c'est la vulgaire bévue d'un comédien inintelligent. « Il se faut réserver
une arrière-boutique », dans laquelle on se retire pour se juger et d'où l'on se regarde curieusement agir et souffrir.
Parce qu'on est avocat ou financier, ce n'est pas une raison pour méconnaître « la fourbe qu'il y a en telles vacations ». Tous les métiers sont sots, mais il faut les faire, en comprenant bien leur sottise. « Le jugement d'un empereur doit être au-dessus de son empire » ; il doit le « considérer comme un accident étranger, savoir jouir de soi à part et se communiquer, comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même ». Oh ! combien j'en ai vu de ces personnages bouffis d'importance auxquels je ne veux point ressembler, « qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures qu'ils entreprennent de charges, et qui, se prélatant jusques au foie et aux intestins, entraînent leur office jusque dans leur garderobe! Je ne puis leur apprendre à distinguer les coups de chapeau qui les regardent de ceux qui regardent leur commission ou leur suite ou leur mule ! »
Je serai votre maire, mes amis, puisque vous le voulez, et je suis sensible à cet honneur. Mais je ne croirai pas que Montaigne mérite plus de gloire pour avoir continué à mettre une garde aux portes de la ville, « rapetassé un pan de mur » ou « décrotté un ruisseau public ». Je n'imiterai pas ce conseiller de ma connaissance, qui « ayant dégorgé une battelée de paragraphes d'une extrême contention et pareille ineptie, se retira de la chambre du conseil
au pissoir du palais, où il fut ouï marmottant entre ses dents : Non nobis, Domine, non nobis,sed nomini tuo da gloriam! »