‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 21 sur 68 · DE LA PUNITION DE LA COUARDISE · texte numérisé non relu

DE LA PUNITION DE LA COUARDISE

J'ouïs autrefois tenir à un prince et très gTand capitaine, que pour lâcheté de cœur un soldat ne pouvait être condanuié à mort ; lui étant à table fait récit du procès du seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne. A la vérité c'est raison qu'on fasse grande différence entre les fautes qui viennent de notre faiblesse et celles qui viennent de notre malice : car en celles ici nous nous sommes bandés à notre escient contre les règles de la raison que nature a empreintes en nous ; et en celles-là il semble que nous puissions appeler à garant cette même nature, pour nous avoir laissés en telle imperfection et défaillance. De manière que prou (beaucoup) de gens ont pensé qu'on ne se pouvait prendre à nous que de ce que nous faisons contre notre conscience : et sur cette règle est en partie fondée l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux hérétiques et mécréants, et celle qui établit qu'un avocat et un juge ne puissent être ternis de ce que par ignorance ils ont faiUi en leur charge.

Mais quant à la couardise, il est certain que la plus commune façon est de la châtier par honte et ignominie : et tient-on que cette règle a été premièrement mise en usage par le législateur Charondas (2); et qu'avant lui les lois de Grèce punissaient de mort ceux qui s'en étaient fuis d'une bataille, au lieu qu'il ordonna seulement qu'ils fussent pai' trois jours assis emmi la place pubhque, vêtus de robe de femme ; espérant encore s'en pouvoir servir, leur ayant fait revenir le courage par cette lionte. Il semble aussi que les lois romaines punissaient anciennemerit de mort ceux qui avaient fui : car Ammianus Marcellinus {Amniien Marcellin) dit que l'empereur Juhen condanma dix de ses soldats qui avaient tourné le dos en une charge contre les Parthes, à être dégradés et, après, à souffrir mort, suivant, dit-il, les lois anciennes. Toutefois ailleurs, pour une pareille faute, il en condamne d'autres seulement à se tenir parnn' les prisonniers sous l'enseigne du bagage...

Du temps de nos pères, le seigneur de Franget, jadis lieutenant tic la compagnie de M. le maréchal de Châtillon, ayant,

(1) Essais, I, XVI. Texte de 1580.

(2) Législateur grec du septième siècle avant J.-C.

Page 1