‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 23 sur 68 · PREMIERS ESSAIS · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS

QUE LE GOUT DES BIENS ET DES MAUX DEPEND, EN BONNE l'AKTlE, DE l'oTIMON QUE NOUS EN AVONS (1)

Les liommes, dit nm- sciiiciice grecque ancienno, sont touriiieiitéspar les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mêmes. 11 y auiait un grand point gagné pour le soulagement de notre misérable condition hunuiine, qui pourrait (si Von pouvait) établir cette proposition vraie tout partout. Car si les maux n'ont entrée en nous (lue par notre jugement, il semble qu'il soit en notre pouvoir de les mépriser ou contournera bien : si les choses se rendent à notre merci, pourquoi n'en chevirons-nous (seronsnous wailrrs), ou ne les aceonunoderons-nous à notre avantage? si ce que nous appelons mal et tourment n'est ni mal ni tourment de soi, ains (mais) seulement que notre fantaisie lui donne cette (pialité, il est en nous d(; la clianger; et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes étrangement fous de nous bander pour le parti qui nous est le plus enmiyeux, et de donner aux maladies, à l'indigence et au mépris un aigre et mauvais goût, si nous le leur pouvons donner lion, et si, la fortune fournissant simplement de matière, c'est à nous de lui donner la forme. Or, que ce que nous appelons mal ne le soit pas de soi ; ou au moins, tel qu'il soit, (ju'il dépende de nous de lui donner

(1) Essais, I, XIV. Cet essai deviendra le quarantiènip dans l'édition de 1595 et la plupart des éditiinis modernes. Je cite encore le texte de 1580.

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autre saveur et auti'e visage (car tout revient h un), voyons s'il se peut maintenir.

Si l'être originel de ces choses que nous craignons avait crédit de se loger en nous de son autorité, il logerait pareil et semblable en tous ; car les hommes sont tous d'une façon et, sauf le plus et le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instruments pour concevoir et juger ; mais la diversité des opinions que nous avons de ces choses-là montre clairement qu'elles n'entrent en nous cjue par composition ; tel à l'aventure les loge chez soi en leui' vrai être, mais mille autres leur donnent un être nouveau et contraire chez eux; Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties : or, cette mort, que les uns appellent « des choses horribles la plus horrible », qui ne sait f|ue d'autres la nomment « l'unique part des tourments de cette ^ne, le souverain bien de nature, seul appui de notre hbertc, et commune et prompte recette à tous maux »? Et comme les uns l'attendent tremblants et effrayés, d'autres ne la reçoiventils pas de tout autre visage? Combien voit-on de personnes populaires, conduites à la mort, et non à une mort simple, mais mêlée de honte et quelquefois de griefs {lourds, grands) tourments, y apporter une telle assurance, qui par opiniâtreté, qui par simplesse naturelle, qu'on n'y aperçoit rien de changé de leur état ordinaire; établissant leurs affaires domestiques, se recommandant à leurs amis, chantant, prêchant et entretenant le peuple, voire y mêlant quelquefois des mots pour rire, et buvant à leurs connaissants, aussi bien que Socrate ?

Un qu'on menait au gibet disait : « Qu'on gardât de passer |)ar telle rue, car il y avait danger qu'un marchand lui fît mettre la main sur le collet, à cause d'une vieille dette. » Un autre disait au bourreau : « Qu'il ne le touchât jjas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il était chatouilleux. » L'autre répondit à son confesseur, qui lui promettîMt qu'il soujierait ce jour-là avec Kotre-Scigneur : « Allez-vous-y-en, vous ; car de ma jjart je jeûne. » Un autre ayant demandé à boire et le bouiTcau ayant bu le premier, dit ne vouloir boire après lui, de peur de prendre la vérole. Chacun a ouï faire le conte du Picard auquel, étant à l'échelle, on piésente une garce, et ((ue (conmie notre justice j)ermet qu('l(|uelois), s'il la voulait épouser, (in lui sauverait la vie : lui, l'ayant un peu contemplée et aperçu (pfelle boitait : « Attache! attache! dit-il; elle eloclu'. » J'.t on tlit de même qu'en Daiieniaik, un honuiuî condamné à avoir la tête tranchée, étant sur l'échafaud, conjme on lui

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