ESSAIS, XIV, LIVRE I
présenta une pareille condition, la refusa, parce que la fille qu'on lui offrit avait les joues -dVdlées (pendantes) et le nez trop pointu. Un valet, à Toulouse, accusé d'Hérésie, pour toute raison de sa créance, se rapportait à celle de son maître, jeune écolier prisonnier avec lui, et aima mieux mourir que de se départir de ses opinions quelles qu'elles fussent.
Kous lisons de ceux de la ville d"AiTas, lorsque le roi Louis onzième la prit, qu'il s'en trouva bon nombre parmi le peuple qui se laissèrent pendre plutôt que de dire : « Vive le roi ! y Et de ces viles âmes de bouffons, il s'en est trouvé qui n'ont voulu abandonner leur métier à la mort même, témoin celui qui, conmie le bourreau lui donnait le branle, sécria : « Vogue la galée (galère) ! » qui était son refrain ordinaire. Et l'autre ((u'on avait couché, sur le point de rendre sa vie, le long du foyer sur une paillasse, à qui le médecin, demandant où le mal le tenait : « Entre le banc et le feu », répondit-il. Et le prêtre, pour lui donner l'exti^êmc -onction, cherchant ses pieds, qu'il avait resserrés et contraints par la maladie : « Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes. » A l'homme qui l'exhortait de se recommander à Dieu : « Qui y va? » demanda-t-il. Et l'autre répondant : « Ce sera tantôt vous-même, s'il lui plaît. — Y fusscje bien demain au soir? ré])liqua-t-il. — Kecomnmndez-vous seulement à luy, suivit l'autre, vous y serez bientôt. — 11 vaut donc mieux, ajouta-t-il, que je lui porte mes recommandations moi-même. »
Pendant nos dernières gueiTes de Milan, et tant de prises et rescousses, le peuple, impatient de si divers changements de fortune, prit telle résolution à la mort, (pie j'ai ouï (lire à mon père (lu'il y vit tenir com[)te de bien vingt-cinq maîtres de maisons, qui s'éiaient défaits eux-mêmes en une semaine : accident a[)])rochant à cehii des Xanthiens, lesquels, assiégés par Brutiis, se précipitèrent pêle-mêle, hommes, lenmies et enfants, à un si furieux appétit de mourir, qu'on ne fait rien pour fuij" la mort, que ceux-ci ne lissent pour fuir la vie : de manière qu'à peine put Brutus, à tout (avec) son armée, en sauver un bien petit nombre. Nous avons plusieurs exemples en notre temps de ceux, jusqu'aux enfants, qui, de crainte de quelque légère iiuîommodité, se sont donné la mort. Et à ce propos : « Que ne craindrons-nous, dit un ancien, si nous craignons ce que la ctiuardise même a choisi pour sa retraite? »
D'eiililer ici un grand rôle de ceux de tous sexes et ciiiidilions et de toutes sectes, es siècles plus heureux, qui ont ou attendu
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la mort constamment, ou recherclié volontairement, et recherclic non seulement pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuir simplement la satiété de vivre, et d'autres pour Tespérance d'une meilleure condition ailleurs, je n'aurais jamais fait ; et en est le nombre si infim, qu'à la vérité j'aurais meilleur marché de mettre en compte ceux qui l'ont crainte. Ceci seulement : Pyrrhon le plulosoi)lic se trouvant, un jour de ^-rande tourmente, dans un bateau, montrait à ceux qu'il voyait les plus effrayés autour de lui, et les encourageait par l'exemj.'le d'un pourceau (|ui y était, nullement soucieux de cet orage. Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, de quoi nous faisons tant de fête, et pour le respect duquel nous nous tenons maîtres et empereurs du reste des créatures, ait été mis en nous pcTiu- notre tourment? A quoi faire la connaissance des choses, si nous en perdons le repos et la tranquilhté où nous serions sans cela? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrhon? Ij'intelligence qui nous a été donnée pour notre plus grand bien, l'emploierons-nous à noti'e ruine, combattant le desseiii de nature et l'universel ordre des choses, qui porte que chacun use de ses outils et moyens pour sa commodité et avantage?
Bien, me dira-t-on, votre règle serve à la mort : mais que direz-vous de l'indigence? que direz-vous encore de la douleur, que la phi})art des sages ont estimé le souverain mal; et ceux (jui le niaient de parole le confessaient par l'effet?. Posidonius élaiit exti'êmement tourmenté d'une maladie aiguë et douloul'euse, Pon'.péius le fut voir et s'excusa d'avoir pris h.eure si importune pour l'ouïr deviser de la philosophie.: « Jà à Dieu ne ])laise, lui dit Posidonius, que la donleur gagne tant sur moi (ju'elle m'empêche d'en discourir ! » et se jeta sur ce même propos (lu méjnis de la douleur : mais cependant elle jouait son rôle et le pressait incessanmient ; à quoi il s'écriait : « Tu as beau faire, douleur ! si (néanvioins) ne dirai-je pas que tu sois mal. « Ce conte, qu'ils font tant valoir, que porte-t-il pour le mépris de la douleur? il ne débat que du mot : et cependant si ces pointures ne l'émeuvent, jiourquoi en rompt-il son propos? ])Ourquoi l)ense-l-il faire beaucou]) de ne l'appeler pas mal? Ici tout ne consiste pas en l'imagination : nous opinons du reste ; c'est ici la certaine science qui joue son vûh'. ; nos sens mêm(\-î (vn sont juges ;
Qui nisi sanl vcri, ralio qunqur. fnha sil onuiis (I).
(1) E( s'ils ne sont pas vériiliiiucs, la raison nous tntnipo cgalcuicnt. (Lucrèce, IV, 486.)
ESSAIS, XIV, LIYUE I" == 12:!
Ferons-nous aocroire à notre poau (\uc les coups d'étriviorc la c.hatouilIfMit? ot à notre goût f|ue l'aloès soit du vin de Graves? ]>■ pourceau de Pyrrhon est ici de notre écot : il est bien sans effroi à la mort ; mais, si on le bat, il crie et se tourmente. Forcerons-nous la générale loi de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous le ciel, de trembler sous la douleur? les arbres mêmes semblent gémir aux offenses. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le mouvement d'un instant ;
Aut fuit, aut veniet; nihil est prœsenlis in illa (1) : Morsque minus pœnœ, quam mora mortis, hibet (2) :
mille bêtes, mille hommes sont plutôt morts que menacés. Kt à la vérité, ce (pie les sages craignent principalement en la iiiorti c'est la douleur, son avant-coureuse coutumière.
Comme aussi la pauvreté n'a rien à craindre que cela,, qu'elle nous jette entre les bras de 'a douleur par la soif, la faim, k' froid, le ciiaufl, les veilles qu'elle nous fait souffrir. Ainsi, n'ayons à faire qu'à la douleur. Je leur donne que ce soit le })ire accident de notre être; et volontiers, car je suis riiomme du monde qui lui veut autant de mal et qui la crains autant, pour jusqu'à piésent n'avoir pas eu, Dieu merci, grand commerce avec elle : mais qu'il ne soit pourtant en nous, sinon de l'anéantir, au moins de l'amoindrir par patience , et, quand bien le corps s'en émouverait, de maintenir ce néanmoins l'âme et la raison en bonne trempe. Et s'il ne Tétait, qui aurait mis en crédit la vertu, la vaillance, la force, la magnaniniité et la résolution? où joueraient-elles leur rôle, s'il n'y a plus de douleur à défier? Avida est periculi virlus (3) : s'il ne faut coucher sur la dure, soutenir armé de toutes pièces la chaleur du midi, se paître d'un cheval et d'un âne, se voir détailler en pièces et arracher une balle d'entre les os, se souffrir recoudre, cautériser et sonder, par on s'acquerra l'avantage que nous voulons avoir sur le vulgaire? C'est bien loin de fuir le mal et la douleur, ce que disent les sages, « que des actions également bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire où il va plu? de peine ». Et, à cette cause, il a été inipos-
(1) Ou elle est passée, ou elle va venir : il n'y a rien de présent en elle. (La Boétie, Satire adressée à Montaigne ; voir l'édition de ses œuvres, par Paul Bonnefon, p. 233.)
(2) Et la mort cause moins de mal que l'attente de la mort. (Ovide, Epîtie d'Ariane à Thésée, vers 82.)
(3) Le courage a soif du danger. (Sénèque, De frovidentia, IV.)
sible de persuader à nos pères (pK^ les cnncpiêtes faites par vive forée, au hasard de la guerre, ne fussent |)lus av'antageiises que celles qu'on fait en toute sûreté par pratiques et menées.
Lœtius est, quoties magno sihi constat lionestam (1).
Davantage, cela nous doit consoler, que naturellement « si la douleur est violente, elle est courte ; si elle est longue, elle est légère ». Tu ne la sentiras guère longtemps, si tu la sens trop ; elle mettra fin h soi ou à toi : l'un et Fautre revient à un. Ce qui nous fait souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'être pas accoutumés de prendre notre contentement en l'âme, c'est d'avoir eu trop de commerce avec le corps. Tout ainsi que l'ennemi se rend plus âpre à notre fuite, aussi s'enorgueillit la douleur à nous voir trembler sous elle. Elle se rendra de bien meilleure composition à qui lui fera tête : il se faut op})oser et bander contre. En nous acculant et tirant arrière, nous appelons à nous et attirons la ruine qui nous menace (2). Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens faibles de reins comme moi : où nous trouverons qu'il va de la douleur comme des pierres, qui prennent couleur ou plus haute ou plus morne, selon la feuille où l'on les couche et qu'elle ne prend qu'autant de place en nous que nous lui en faisons : Tantum doluerunt, dit saint Augustin, quantum chlonbus se wseruenint (3). Nous^sentons plus un coup de rasoir du chirurgien que dix coups d'épée en la chaleur du combat. Les douleurs de l'enfantement, par les médecins et par Dieu inôme estimées grandes, et que nous passons avec tant de cérémonies, il-y a des nations entières qui n'en font nul compte. Je laisse à part les femmes lacédémoiuennes ; mais aux Suisses, parmi nos gens de pied, quel changement y trouvez-vous? sinon que, trottant après leurs maris, vous les voyez aujourd'hui porter au col l'enfant qu'elles avaient hier au ventre : et ces Égyptiennes contrefaites, ramassées d'entre nous, vont elles-mêmes laver les leurs qui viennent de naître, et prennent leurs bains
(1) La vertu est d'autant plus douce qu'elle nous coûte davantage. (LucAiN, IX, 704.)
(2) Tout ce passage est imité de très près, parfois traduit de Sénèque.
(3) Ils ont souffert dans la mesure o'^ ils se sont livrés à la douleur. (Saint Augustin, Cité de Dieu, I, x.)