ESSAIS, XIV, LIVRE I
en la plus prochaine rivière. Un simple garçonnet de Lacédénione ayant dérobé un renard (car le larcin y était action de vertu, mais par tel si (telle condition) qu'il était plus vilain qu'entre nous d'y être surpris) et l'ayant mis sous sa cape, endura plutôt qu'il lui eût rongé le ventre que de se décou\T:r. Et nn autre donnant de l'encens à un sacrifice, le charbon lui étant tombé dans la manche, se laissa brfder jusqu'à l'os pour ne troubler le mystère. Et s'en est vu un grand nombre, pour le seul essai de vertu, suivant leur institution, qui ont souffert en l'âge de sept ans d'être fouettés jusqu'à la mort sans altérer leur visage. Chacun sait l'histoire de Scévola, qui, s'étant coulé dans le camp ennemi pour en tuer le chef et ayant failli d'atteinte, pour reprendre son effet d'une plus étrange invention et décharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui était le roi qu'il voulait tuer, non seulement son dessein, mais ajouta qu'il y avait eri son camp un grand nombre de Romains complices de son entreprise, tels que lui, et, pour raonîrcr quel il était, s'étant fait apporter un brasier, vit et souffi-it griller et rôtir son bras, jusqu'à ce que l'ennemi même en ayant horreur lui ûta le brasier. Quoi ! celui qui ne daigna interrompre la lecture de son hvre pendant qu'on l'incisait? et celui qui s'obstina à se moquer et à rire à l'envi des maux qu'on lui faisait; de façon (|ue la cruauté irritée des bourreaux qui le tenaient, et toutes k'S inventions des tourments redoublés les uns sur les autres, hd donnèrent gagné? Mais c'était un philosophe. Quoi! un gladiateur de César endura, toujours riant, qu'on lui sondât ( t détaillât ses plaies. Mêlons-y les femmes. Qui n'a ou'i parler à Paris de celle qui se fit écorcher pour seulement en acquélir le teint plus frais d'une nouvelle peau? et l'en surnommait-on Mme l'Ecorchée. Il y en a qui se sont fait arracher des dents \ives et saines pour en former la voix phis molle et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre. Combien d'exemple du i:iépris de la douleur avons-nous en ce genre ! Que ne peuvent- ( Iles, que craignent-elles, pour peu qu'il y ait d'agencement à espérer en leur beauté? J'en ai vu engloutir du sable, de la caidre et se travailler à point nommé de ruiner leur estomac [ our acquérir les pâles couleurs. Pour faire un corps bien espa- ;;iiolé, quelle gêne ne souffrent-elles, guindées et sanglées, à iout ((ivec) de grosses coches sur les (;ôlés, jus(|u'à la chair vive? oui, quchpiefois à eu mourir.
Je suis bien aise que les témoins nous sont plus à main où jious en avons plus affaire; car la cluétienté nous eu foui'uit
plus qu'à suffisance ; et, après l'exemple de notre saint guide, il y en a eu force qui, par dévotion, ont voulu porter la croix. Nous apprenons, par témoin très digne de foi (1), que le roi saint Louis porta la haire jusqu'à ce que, sur sa vieillesse, son confesseur l'en dispensât ; et que tous les vendredis il se faisait battre les épaules, par son prêtre, de cinq chaînettes de fer, que pour cet effet il portait toujoiu-s dans une boîte.
Guillaume, notre dernier duc de Guyenne, père de cette Aliénor qui transmit ce duché aux maisons de France et d'Angleterre, porta, les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement, un corps de cuirasse sous un habit de rehgieux, par pénitence. Foulques, comte d'Anjou, alla jusqu'en Jérusalem, pour là se faire fouetter à deux de ses valets, la corde au cou, devant le sépulcre de Notre-Seigneur. Mais ne voit-on encore tous les jours, au vendredi saint, en divers lieux, un grand nombre d'hommes et de femmes se battre jusqu'à se dccliirer la chair et percer jusqu'aux os? cela ai-je vu souvent, et sans enchantement : et disait-on (car ils vont masqués) qu'il y en avait qui, pour de l'argent, entreprenaient en cela de garantir la religion d'autrui, par un mépris de la douleur d'autant plus grand, que plus peuvent les aiguillons de la dévotion que de l'avarice. Certes, tout ainsi qu'à un fainéant l'étude sert de tourment ; à un ivi-ogne, l'abstinence du vin ; la frugalité est supplice au luxurieux ; et l'exercice gêne à un homme dchcat et oisif ; ainsi en est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses ni difficiles d'elles-mêmes ; mais notre faiblesse et lâcheté les font telles. Pour juger des choses gi'andes et hautes, il faut une âme de même ; autrement, nous leur attribuons le vice qui est le nôtre ; un aviron di'oit semble toutefois courbé dans l'eau ; il n'importe pas seulement qu'on voie la chose, mais conmient on la voit.
Or sus, pourquoi de tant de discours qui nous persuadent diversement de mépriser la mort et de ne nous tourmenter point de la douleur, n'en empoignons-nous quohju'un pour nous? et de tant d'espèces d'imaginations qui l'ont persuadé à autrui, que chacun n'en preud-il celle qui est le plus selon son liumeur? Si ce n'est une drogue forte et abstersive jtour déiaciner le mal, au moins qu'il la prenne lénitive pour le soulager.
Au demeurant, on n'écha[)pe pas à la philosophie, pour faire viildir outre mesure lâpreté des douleurs, car on la couliaiut
(1) Par JoiuvilJe qui nous a conté la vie de saint Louis.
LE STOÏCISxME DE MONTAIfxNE 127
do nous donner on peiiemont ceci : « S'il est mauvais do vivre en nécessité, au moins de vivre en nécessité, il n'est tiiillf iiécessiié. »
Quelques réserves que nous ayons dû faire sur l'originalité de ces pages, un grand sentiment les anime. Elles n'ont rien de la sécheresse et de la pauvreté que nous avons reniar(piées dans l'essai De la punition de la couardise, précédemment cité. En général, la leçon d'un essai du premier type suppose aussi peu d'originalité que la morale d'une fable ésopique. C'est une réflexion des plus banales. Les essais du second type, au contraire, sont traversés d'un souflle stoïcien qui leur donne une singulière élévation. Ils ont valu à Montaigne de grands admirateurs, et je crois bien que ce sont eux, en particulier, qui lui ont mérité les louanges enthousiastes du savant Juste Lipse'.
Entendons-nous bien quand nous parlons du stoïcisme de ÎMontaigne. Nous avons vu qu'il n'était rien moins qu'érudit. Il ne s'agissait pa^* pour lui de retrouver et de restaurer la doctrine du Portique, celle qu'ont professé;^ Zenon et ses successeurs immédiats. Son stoïcisme est im stoïcisme éclectique, où viennent converger des préceptes pris aux doctrines les plus diverses, à Épicure aussi bien qu'à Zenon. C'est le stoïcisme mêlé d'un Sénèque. Montaigne se fait le disciple de Sénèque, il s'enthousiasme pour tous les grands sentiments qui ont dicté les Lettres à Lucilius. Il nous assui'e qu'il n'est rien que la raison lu' paisse en nous pour faire taire nos passions et nous rendre insensibles aux misères de la vie. Les biens de ce monde pour lesquels les hommes luttent et se désespèrent ne sont à ses yeux que des apparences trompeuses. Il jette à la dotdeur d'audacieux défis. Devant l'idée de In mort surtout il se raidit avec une fierté superbe. Il sïndigne contre ceux qui n'en lunt pas leur préoccupation constante, il veut
128 MONTAIGNE. — CHAP. lY
qu'on se prépare sans cesse à la mort, qu'on la sente perj)éluelleiiieiit à sou côté, et que pourtant jamais on Ji'cii soit elfrayé. Une belle fin, longuement préméditée et savourée avec sérénité, non sans quelque appareil de grands sentiments, lui paraît être la gloire suprême du sage et un bonheur digne d'en\de.