‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 26 sur 68 · I. — QUE PHILOSOPHER c'est APPRENDRE A MOU RI r · texte numérisé non relu

I. — QUE PHILOSOPHER c'est APPRENDRE A MOU RI r

... Le but de notre carrière, c'est la mort ; c'est Tobjet nécessaire de notre visée ; si elle nous effi-aie, comment est-il possible d'aller un pas avant sans fièvre? Le remède du vulgaire, c'est de n'y penser pas; mais de quefie brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement? H lui faut faire brider l'âne par la queue :

Qui capife if se suo instituit vestigia rétro (2)

Ce n'est pas de merveifie s'il est si souvent pris au piège. On fait peur à nos gens seulement de nommer la mort ; et la plupart s'en signent, connne du nom du diable. Et parce qu'il s'en fait mention aux testaments, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le médecin ne leur ait donné l'extrême sentence ; et Dieu sait alors, entre la douleur et la frayeur, do quel bon jugement ils vous le pâtissent...

A l'aventure est-ce que, comme on dit, le terme- vaut l'argent? Je naquis entre onze heures et midi, le dernier jour de février 1533. Il n'y a justement que quinze jours que j'ai franchi trenteneuf ans ; il m'en faut, pour le moins, encore autant. Cependant s'empêcher du pe]isem3nt de chose si éloignée, ce serait folie. Mais quoi! les jeunes et les vieux y pensent aussi peu les uns que les autres ; et n'est homme si décrépit tant qu'il voit Matluisalem devant, qui ne pense avoir encore un an dans le corps. Davantage, pauvi'e fol que tu es, qui t'a établi les termes de ta vie? Tu te fondes sur les contes des^ médecins. Rsgarde plutôt IVffet et l'expérience. Par le commun train des choses, tu vis déjà pieça {depuis longtemps) par faveur extraordinaire ; tu as

(1) Essais, I, XX. Texte de 1580.

(2) Puisqu'il s'est rais dans la tête d'avancer à reculons. (Lucrèce, IV, 472.)

passé les termes accoutumés de vivre : et qu'il soit ainsi, compte (le tes connaissants combien il en est mort avant ton âge, plus (jifil n'y en a qui l'aient atteint; et de ceux mêmes qui ont ennobli leur vie par renommée, fais-en registre et j'entrerai en gageure d'en trouver plus qui sont morts avant qu'après trente-cinq ans. Il est plein de raison et de piété de prendre exemple de l'humanité même de Jésus-Christ ; or, il finit sa vie à trente-trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, .'vlexandre, mourut aussi à ce terme, et ce fameux ilahomet aussi. Combien à la mort de façons de surprise !

Quid quisque vitet, nunquam liomini salis Cautum est in horas (1).

Je laisse à part les fièvres et les pleurésies. Qui eût jamais pensé qu'un duc.de Bretagne (2) dût être étouffé de la presse, comme fut celui-là à l'entrée du pape Clément, mon voisin (3), à Lyon? N'as-tu pas vu tuer un de nos rois (4) en se jouant? Et un de ses ancêtres (5) moiirut-il pas choqué par un pourceau? iEschilus, menacé de la chute d'une maison, a beau se tenir à l'airte (alerté) ; le voihà assommé d'un toit (carapace) de tortue, qui échappa des pattes d'un aigle en l'air. L'autre (6) mourut d'un gi-ain de raisin ; un empereur, d;^ l'égratignure d'un peigne, en se testonnant (peignant) ; Émilius Lepidus, pour avoir heurté du pied contre le seuil de sou huis (porte); et Aufidius, pour avoir choqué, en entrant, contre la porte de la chambre du conseil; et entr? les bra^ des femmes, CorneUus Gallus, prêteur, Tigillinus, capitaine du guet à Rome, Ludovic, fils de Guy de Gonza^ue, marquis de Mantoue ; et d'un encore pire exemple. Speusippus, philosoplie platonicien, et l'un de nos papes. Ls pauvre Bébius, juge, cependant qu'il donne délai de huitaine à une partie, le voilà saisi, le sien (son délai) de vi\Te étant expiré ; et Caïus Julius, médecin, graissant

(1) L'homme ne peut jamais bien prévoir les dangers de chaque heure. (Horace, Odes, II, xiii, 13.)

(2) Il s'ajïit de Jean II, mort en 1305.

(3)11 s'agit de Clément V qui fit pape de 1.305 à 1314. M mtaigne l'appelle « mou v isin » parce qu'il était né près de Bordeaux et parce qu'il était archevêque de ce 'te ville quand il fu" élevé au p mtificat.

(4) Henri II, mort en 1559 des suites dune blessure reçue dans un tournoi.

(5) Pldlippe, fils de Louis le Gros.

(6) Anacréon.

d30 MONTAIGNE. — CHAP. IV

les yeux d'un patient, voilà la mort .qui clôt hs siens; et s'il m'y l'ail t niêloi', un inion irèro, âgé de vingt-trois ans, (jui avait déjà fait assez hoiiiu' preuve de sa valeur, jouant à la paume, l'eeut uti coup d'esund (balle) qui l'asséna un peu au-dessus de l'oreille droite, sans aucune apparence de contusion ni l)h'ssure et qui l'étonna si peu qu'il ne s'en assit ni reposa, juscju'à ce que le voilà perdu, cinq ou six heures après, d'une apoplexie.

Ces exemples si fréquents et si ordinaires nous passant devant les yeux, comme est-il possible qu'on se puisse défaire du pensement de la mort, et qu'à chaque instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet? Qu'importe-t-il, me direz-vous, comment que ce. soit, pourvu qu'on ne s'en donne point de peine? Je suis de cet avis ; et, en quelque manière qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fût-ce sous la peau d'uîi veau, je no suis pas homme qui y reculât ; car il m3 suffit de passer à mon aise ; et le meilleur jeu que 33 me puisse donner, je le prends, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.

Prœtiderim... delirus inersque videri, Dum mca délectent mala me, vel denique fallant, Quam sapere et ringi (1).

Mais c'est une folie d'y penser arriver par là. Ils vont, ils viennoiit, ils trottent, ils dansent; de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau ; mais aussi quand eUe arrive, ou à eux-môm-^s, 5u à leurs fenunes, enfants et amis, les surprenant à' l'improvu (à Tiniprovisle) et au découvert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accible? Vîtes-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouvoir (pourvoir) de meilleure heure ; et cette nonchalance bestial?, quand elh pourrait loger en la tête d'un homme d'entend?m;Mit, ce que j? trouve entièrement impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c'était ennemi qui s? pu: éviter, je conseillerais d'empr;Hil.Mles armes de la couardise ; mais puis qu'il ne se p?ut,

Nempe et fugacem persequitur virum, Nec parai imheïlis juventœ PoplUibus timidoque tergo (2),

(1) J'aimorais mieux passer pour un fou. pour un imbécile, si ma folie nie plaît ou si elle est inconsciente, que d'être sage et d'en souffrir. (Horace, Epitres, H, 11, 120.)

(2) Certes, il poursuit l'homme mûr dans sa fnite.il ne fait pas grâce à la lâche jeunesse (jui cherche à hii échapper. (Hoka('i;, Odes, III, il, 14. j

apprenons à le soutenir de pied ferme, et à le combattre, et, pour commencer à lui ôter son plus çrand avanta^^e conti(; nous, prenons voie toute contraire à la commune. Otons-lui l'étrangeté, pratiquons-le. accoutumons-le, n'ayons rien si souvent en la tête que la mort, à tous instants représentons-la à notre imaj^ination et en tous visages : au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, remâchons soudain : « Eh bien ! quand ce serait la mort même? » et làdessus, roidissons-nous et efforçons-nous. Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition : ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire en combien de sortes cette notre allégresse est en butte à la mort, et de combien de prises elle la menace. Ainsi faisaient les Égyptiens, qui, au milieu de leurs festins, et parmi leur meilleure chère, faisaient apporter l'aiiatomie sèclie d'un corps d'iuimme pour servir d'avertissement aux conviés.

Omnem crede diem tibi diluxisse suprenium ! Grata supervejiiet. quœ non speraiiiur, hora (1).

Il est incertain où la mort nous attende : attendons-la [iartout, La j)réméditation de la mort est préméditation de la liberté; qui a appris à mourir, il a désaiipris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Paulus Emih'us répondit à celui que ce misérable roi de Macédoine, son prisonnier, lui envoyait pour le prier de ne le mener pas en son triomphe : <■ Qu'il en fasse la requête à soi-même. »

Page 1