‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 27 sur 68 · IL DC SUICIDE · texte numérisé non relu

IL DC SUICIDE

Piiihp|)us étant entré à mniii arnu'>e au Péioponuèsc, quelqu'un disait à Damindas que les Lacédémoniens auraient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettaient en sa grâce : « Eh ! poltron ! répondit-il, que peuvent souiTrir ceux qui ne craignent point la mort? » On demandait aussi à Agis comment un homme pour-

(1) Imagine-toi que chaque jour est le 'lernier qui luit pour toi ; tu recevras avec reconnaissance chaque heure que tu n'auras pas espérée. (Horace, Epîtres, I, iv, 13.)

(2) Essais, II, m. Texte de 1580.

lait vi\Te libre : « Méprisant, dit-il, le mourir. « Ces propositions et mille pareilles, qui se rencontrent à ce propos, sonnent évidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand elle nous vient : car il y a en la vie plusieurs choses j}ires à souiïrir que la mort même : témoin cet enfant lacédémonien pris par Antigonus et vendu pour serf, lequel, pressé par son maître à s'employer à quelque service abject : « Tu veri-as, dit-il, que [ce que, qui) tu as acheté : ce me serait une honte de servir ayant la hbei'té si à main » ; et, ce disant, se précipita du haut de la maison. Antipater menaçant âprement les Lacédémoniens pour les ranger à certaine sienne demande : « Si tu nous menaces de pis que la mort, répondirent-ils, nous mourrons plus volontiers. » C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant quïl doit, non pas tant qu'il peut, et que le présent que nature nous ait fait le plus favorable et qui nous ôte tout moyen de nous plaindre de notre condition, c'est de nous avoir laissé la clé des champs : elle n'a ordonné qu'une entrée à la vie et cent mille issues. Pourquoi te plains-tu de ce monde? Il ne te tient pas ; si tu vis en peine, ta lâcîieté en est cause ; à mourir, il ne reste que le vouloir :

Uhique mors est : opiime hoc cavit Deus.

Eripere vitani nemo non homini potest;

At nemo mortem : mille ad hanc aditus patent (1 ).

Et ce n'est pas la recette à une seule maladie : la mort est la recette à tous maux. C'est un port très assuré, qui n'est jamais à craindre et souvent à rechercher. Tout revient à un : que l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre ; qu'il com're au- <levant de son jour, ou qu'il l'attende. D'où qu'il vienne, c'est toujom's le sien ; en quelque lieu .que le filet se rompe, il y est t(nit : c'est le bout de la fusée. Li plus volontaire mort, c'est la plus belle, la vie dépend de la volonté d'autrui ; la mort, de la noire. En nuUe chose nous devons tant nous accommoder à nos humeurs qu'en celle-là. La réputation ne touche pas une telle entreprise ; c'est fohe d'en avoir respect. Le vivre c'est servir, si la liberté de mourir en est à dire (// jaii cUfaut). Le connnun train de la guérison se coiuluit aux dépens de la

(1) La mort ost partout; nous lo devons à la favour divine. Tout le monde peut enlever la vie à riioiinne, jnais personne ne peut lui enlever la mort; mille chemins vers elle nous sont ouverts. (Sénèque, Tkêbaîde, 1, i, 151.)

vie : on nous incise, on nous cautérise, on nous détranche les membres, on nous soustrait ialiment et le sang: un pas plus outre, nous v'oilà guéris tout à fait. Pourquoi iiest la veine du gosier autant à notre commandement que la médiane? Aux plus fortes maladies, les plus forts remèdes. Servius le grammairien, aj^ant la gontte, n'y trouva meilleur conseil que de s'appliquer du poison aux jambes et vécut depuis ayant cette partie du corps morte. Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel état que le vivre est pire que le mourir.

A l'époque où nous sommes, on le voit, le suicide est aux yeux de Montaigne l'action héroïque par excellence, l'action admirable par laquelle riiomme })rouve qu'il est monté au plus haut degré de sagesse humaine. H suppose, en effet, un détachement complet de tous les biens })érissables, le mépris de la vie, il est une pleine victoire de l'esprit sur Tinstinct jjliysique. Sans cloute, Montaigne accorde qu'il faut apporter quelque mesure à la volonté de mourir, et que tout motif n'est pas suffisant |)our justifier cet héroïsme, mais il le fait à regret, tant la beauté du geste enchante son imagination. En même temps que Sénèque, Lucain l'enthousiasme à cette époque. Chez l'un et chez l'autre, une grande image repasse sans cesse, éblouissante, « vraie image de la vertu stoï(|ue », où toutes les prestigieuses grandeurs de l'ancienne Kome semblent s'être donné rendez-vous. Elle reparaît presque à toutes les pages des Lettres à Lucilius : c'est ce Caton d'IJtique qtù, après une vie d'une rigidité mj^tallique, un soir ou\Te le Fhédon et cache son épée sous son chevet ; puis, le matin venu, après le réconfort d'une lecture dont sa grande âme n'avait pas besoin, intrépide, il th'e son arme et se frappe. H n'est que blessé ; la fortune lui réserve une dernière grandeur ; il recommence, il rejette les bandages de ses plaies, fouiUe ses entrailles et en arrache une \ie qui s'obstine. C'est dans ce dernier effort, c'est « déchirant tout ensanglanté ses entrailles », que Montaigne, s'il eût été statuaire, eût aimé à représenter Caton. Il s'enthousiasme pour ce héros, il emplit de lui son imagination. C'est à ses yeux « un patron qu£ nature a choisi pour montrer jn qu'où

d34 MONTAIGNE. — CHAP. IV

riiunianio fcrmoté ci constance pouvaient atteiiulic ». \alioiiN'er un peu guindé, discuter Uîs mobiles de son suicide, cVst ne pas comprendre cette admirable vertu, c'est s'en montrer indigne. Montaigne se constitue le défenseur de Caton ; il lui consacre un essai, il ramasse en un bouquet à sa louange les jugements que les poètes anciens ont portés sur sa personne. Caton d'Utique est son héros favori.

Est-ce à dire que Montaigne est prêta se suicider à l'occasion? Aucun scrupule religieux ou moral, aucun désir de jouir de la vie et de ses chères lectures n'arrêterait-il sa nuiin? Voilà qui est bien douteux. Lorsque, pour nous jnéraunir' contre la doideur, il entasse des arguments tels que ceux-ci : « Si la douleur est violente, elle est courte, si elle est longue, elle est légère », les fait-il bien descendre en lui, s'en pénètre-t-il, les sent-il « à sa mesure » et s'en trouve-t-il « payé ». On aurait beaucoup de peine à me le persuader. Non, Montaigne s'exalte, il se roidit pour prendre une' pose de cérémonie; ce ne sont pas ses véritables sentiments qu'il nous montre.

La vérité est que le stoïcisme n'est pas la doctrine qui convient à Montaigne. Rappelons-nous ce qu'il nous a dit de lui-même, de sa nature, de son éducation. Le stoïcisme attend tout de la volonté, or Montaigne ne s'est pas présenté à nous comme un être de volonté. Il nous a lon- -guement confessé sa nonchalance, son impuissance à se contraindre. L'institution ])aternelle qu'il nous a déciite, toute faite de mollesse et de liberté, n'était pas de nature à l'arracher à son indolence native, et ce n'est pas non plus la vie qu'il mène, cette \ie de grand seigneur, facile et voluptueuse, qui saurait le rendi'e stoïcien.

Nous ne disons pas que Montaigne cherche à se contrefaire et à nous tromper : non certes. Mais il ne se connaît pas encore. H ne s'efforce pas encore de s'examiner, de chercher en soi-même les règles de conduite qui lui conviennent, avec le souci constant de les adapter scrupuleusement à ses sentiments. Il est un peu la du[)e des grauf's mots, des beaux gestes, des attitudes théâtrales. Avide

de dérober aux anciens leurs secrets pour bien vivre et oien mourir, il va d'abord à ceux qui exigent le plus de l'homme et qui lui donnent la plus haute idée de sa dignité. Un peu de clinquant au besoin n'est pas pour le rebuter. Il court aux remèdes les plus ^^iolents, sans même se demander s'ils ne sont pas trop ^iolents pour lui. Son imagination est en effervescence. Il y a là plus d'exaltation que de connaissance exacte d(^ soi-même. H ne prend l)as le tenqjs de se ressaisir, de descendi'e en lui-même et de s'étudier. Plus tard, quand il aura appris à se connaître, il ne sera plus du tout stoïcien, il sera même presque le contraire. Montaigne n'avait rien à faire des principes austères de Sénèipie ; ce qu'il lui fallait, c'était savoh" dis- ))os('r iuteiligemment de sa fortune et ménager ses plaisirs ; il n'était ])as tail,lé pour le stoïcisme.

Tour l'instant il cède à une sorte de modo littéraire. Li^s grands préceptes stoïciens étaient la parure^ des lettres anciennes. Les humanistes de la Renaissance se ]»laisent à les avoir à la l)0uche. Ils y mettent une sorte (le coquetterie et pensent se hausser ainsi au-dessus du vulgahe. C'est le fruit de leurs études. Ceux-mcmes qui, comme Lambin, ne font pas montre d'une gi-ande austérité dans leur conduite, ne laissent pas quelquefois de répét(H' les grandes maximes de Sénèque, et, pour l'elâchées ([ue soient ])arlois leu s mœurs, leurs discours n'en sont })as uu)iiis rigiihs. Ne les accusons pas d'iusincérilé : il y a tant de manières d'être sincère ! C'est, si l'on veut, de la sincérité littéraire. La Boétie, tout pénétré des senthnents de Tacite et de Plutarque, tout enflammé de leur lecture, avait écrit un véritable réquisitoire contre les monarques. L'a conclusion logique de son véhément Discours de la servitude volontaire était, sans conteste possible, la doctrine du ty annicide. Quand, vingt ans ])lus tard, les protestants le ])ul)licrent parmi leurs pamphlets révolutionnaires, il nous semble à nous qu'ils iu> firent rien que de fort naturel. Les iuveclives de Lai Boétie 'sonnaient à Tuuisson des leuis. Les amis du défunt ne s'en iiulignèreni pas uujius : c'était une trahison ! On faussait les intentions de l'auteur !

136 MONTAIGNE. — CIIAP. IV

Le Contre-un était une œuvre littéraire « siugulièreineiit gentille -et pleine ce qu'il est possible », mais elle n'avait rien à voir avec la praticjue. La Boétie croyait ce qu'il écrivait, mais jamais il ne se serait conformé à cette croyance-là, jamais il n'aurait voulu que. son discours devînt un ferment de révolte. La conviction de Montaigne est un peu littéraire comme celle de La Boétie. Il ne ment pas, il s'enthousiasme vraiment pour les sentiments de Sénèque parce qu'ils sont beaux, parce qu'ils sont élevés, mais cela n'est pas à dii'e qu'il se sente capable ou même bien profondément désireux de les faite passer dans sa pratique, plus que La Boétie n'avait le désir de frapper le tyran ou de susciter un tyrannicide (1).

Si en 1573 Montaigne se lut décidé à publier une première gerbe de leçons, ce stoïcisme d'emprunt suivant tonte apparence n'aurait pas suffi à mettre son livre hors de pair. Il eût peut-être été bien accueilli par les contemporains, mais certamement auprès de la postérité il n'aurait vahi aucune réputation à son auteur. Il aurait eu le sort des recueils semblables publiés par les Messie, Breslay, Jerin des Caurres, et autres écrivains parfois célèbres aJors, aujourd'hui complètement oubliés. Des cadres d'emi)runt, des chapitres grêles jusqu'à la, stéiilité, des idées insignifiantes, des sentinunts factices, les contempolains y auraient retrouvé tous les traits habituels du genre. Ils n'auraient pas même aperçu, selon toute ap})arence, les germes de transformation que nous y pouvons démêler aujourd'hui parce que nous lisons ces i)renriers Essais à la lumière des derniers.

En réalité, Moulaiguc se (iisliiigu;iit d'-s lioniuirs ([\\r

(]) Pour une ijitcrprctutiuii (uiiiu ilitlcrcutc du stoïcisme di; Aioiilaigiie, on peut voir l'ouvrage de M. Strowski (p. 88).

LA CRISE SCEPTIQUE d37

nous venons de nommer, avant tout par un goût très vif des questions morales, par un désii' sincère de tii'er des résultats pratiques de son étude et de les faii"e passer dans sa vie. Il voulait que les conseils des anciens lui fussent vraiment utiles. Dès l'origine, les récits merveilleux, les singularités de tout gem^e, qui tiennent tant de place dans la littérature du temps, n'en occupent qu'une fort petite dans les Essais. L'attention de Tauteur s'attache presque exclusivement aux problèmes pratiques, aux problèmes moraux et politiques surtout, aux problèmes militaires encore, car ceux-là aussi touchent directement la pratique de la vie, et l'homme du seizième siècle est soldat autant que citoyen. Puis par degrés les singularités oiseuses disparaîtront complètement. Les questions militaires, trop techniques, céderont à leur tour. L'âme humaine deviendra de ]j1us en plus l'ïîbjet unique sur lequel se concentreront t-îiites les recherches de Montaigne.

Il se distingue encore et smiout par son « jugement », c > jugement dont il nous a tant parlé, la seule qualité par laquelle il pense valoir quelque chose. Ce jugement, dont son enquête morale doit tant prohter, lui a montré bien vite la vanité des méthodes pédantes adoptées par ses modèles et acceptées par lui-même. Il a dénoncé leurs habitudes d'esprit dans son chapitre Du pédantisme et dans beaucoup d'autres encore. Pour bien se séparer d'eux, il déclarera (pi'ils valent exclusivement par la mémoue, que lui n'a point de mémoire pour entasser à leur manière exempks et sentences et se parer des dépouilles d'autrui. Il devait senth" bientôt, grâce à ce jugement, ce que ses premiers écrits axaient de pauvre et d'artificiel. Nous l'avons vu parth des faits pour y accrocher ses réflexions. Quand son jugement se sera fortifié et enhardi dans la méditation solitaire, cette méthode sera excellente pour lui suggérer des idées solidement nppuyées sur l'expérience, pour l'aider aussi à prendre de soi une connaissance réelle, et pour substituer à un stoïcisme de commande des sentiments plus conformes à sa propre nature. Il aura ({ueUpie chose de personnel alors à nous apprendre.

Cette double tendance, désir de fake passer dans la pratique le fruit de ses études morales et habitude de juger par lui-même, va se fortifier singulièrement en lui par la lecture assidue de Plutarque. Il nous a dit tout à l'heure tout le cas qu'il faisait de cet auteur (1). Il va s'en nourrir désormais. Plutarque, aussi bien dans ses Vies parallèles que d?ns ses Opuscules moraux, est tout occupé de questions morales. C'est au point de vue moral surtout qu'il examine la conduite de ses héros pour la juger et pour en tirer des leçons. Ses biographies sont des collections d'essais rehés entre eux par un filet historique. Il fournissait à Montaigne une foule d'observations familières et l'habituait à observer autour de lui. Mais aussi Plutarque était encore (et c'est ainsi que Montaigne nous le présente), de tous les écrivains celui qui savait le mieux mêler le jugement à la science. Il réfléchit, il médite sur chacun des faits qu'il rappoite. H fournit donc à Montaigne une masse d'idées, en même tem])s qu'une masse de faits, et il lui enseigne à attacher sa réflexion aux faits moraux à mesure qu'il les recueille. Ajoutons que Plutarque l'invite à se dégager du stoïcisme et qu'il l'incline vers une doctrine ])h!S humaine (2). Rien n'est moins roide que la morale de Plutarque. Elle s'adapte avec une parfaite sou])lesse à l'infinie diversité des cas. Jamais hautaine ni impérieuse, elle se fait le ])lus souvent insinuante, famihère, prenant au besoin son parti des faiblesses inévitables et n'aspirant pas à une -perfection chimérique. Montaigne nous a bien mar(iué cela dans le ])arallèk' qu'il a tracé entre Scnè((ii(' et Plutarque. A l'époque où nous sommes, Phitar(pie, qu'il se met à lire avec assiduité, tend à le détacher de

(1) Voir ci-dessus, p. 102.

(2) Plutarque a écrit trois traités contre les stoïcipiis. Il n'est p;i,s sans intérêt de reniar(|ner (jn'à. ces traités Montaigne a. fait jusqu'à (|uinze emprunts. Reman)uons aussi c(ué les opuscules oi^i l'ol)servation morale se fait particulièicmeni, familière lui oui. beaucoup fourni : diminmil il faut ouïr (14 emprunts). Manière de discerner le faltrur d'avec ratai (14), De la IranquilUlé de l'âme (11), De lu colère (7), De la curiosité (7), etc.

LA CUISE SCEPTIQUE d39

Sénèquo, ot substitue dans son esprit ses opinions « plus douces et plus commodes » aux opinions « plus fcrrri'"-' » du maître de Lucilius.

Ces progrès se feront graduellement, à mesm"(i (jue Montaigne se pénétrera davantage des leçons de Plutarque, et ils finiront par transformer l'essai dans sa forme aussi bien que dans son fond. Mais d'abord le jugement de Montaigne en se libérant, et son investigation morale en se faisant plus personnelle, vont provoquer en lui une crise de scej)tieisme de grande conséquence et qui précipitera l'évolution des Essais. Elle s'exprime dans la fameuse Apologie de Raymond Sehonde, celui peut-être de tous les essais qui a exercé la plus large influence.

A vrai dire, il nous est difficile de sui^Te pas à pas à cette époque les t^-ansformations de la manière de Montaigne, parce que nous connaissons fort peu de chapitres dont nous puissions assurer qu'ils ont été écrits entre 1573 et 1578. Peut-être a-t-U laissé sa plume au repos pendant cette période. Peut-être les essais qu'il a composés alors lui ont-ils été dérobés, car il se plaint quelque part d'un valet qui lui a volé une partie de ses brouillons. Peut-êti'e encore en avons-nous un bon nombre et sommes-nous seulement incapables de les dater. Quoi qu'il en soi', nous savons qu'au début de Fannce 1576 Montaigne fit frapper à son effigie une médaille qui a été conservée. On y voit la balance emblématique dont les plateaux en équilibre figurent l'inaptitude du jugement de Montaigne à pencher vers une solution plutôt que vers une autre, et son mipuissance à sortir du doute. Elle est pour nous un témoignage précieux de l'ardeur avec laquelle Montaigne fit profession de pyiThonisme, et elle nous donne à supposer que, si les diverses parties de V Apologie de Seionde ont pu être écrites à des époques très différentes, la crise pyrrhonienne qui l'inspke a de grandes chances d'être des environs de 1576.

Le seizième siècle était singulièrement propice à l'éclosion du scepticisme. Tant de faits inconims, tant d'idées arrivant à la fois de l'antiquité retrouvée et des nouveaux

mondes découverts, onvahissaieut si brutalcMiicnl du niênic coup les esprits ((ue les anciens concepts ci'aquaient île toutes parts et que les cadres traditionnels de la pensée se brisaient sous la pression. A voir tant de morales diverses qui s'imposaient chacune dans sa sphère avec la même autorité, on était tenté de discuter sa propre morale. On doutait de sa religion à voir tant de religions qui, au même titre que la chrétienne, prétendaient avoir le monopole de la vérité. En apprenant l'existence de tant d'animaux et de plantes jusqu'alors ignorés, de tant de coutumes et de croyances aussi, on était bien obligé de se dire' que les notions qu'on s'était faites de la nature et de l'homme étaient trop étroites et qu'il fallait les refaire. Dans ce désarroi intellectuel, un esprit curieux et réfléchi risquait fort de perdre pied. Joignez à cela que Montaigne nous a avoué qu'il était incurablement irrésolu. Les guerres civiles qui sévissaient autour de lui et qui l'attristaient ne pouvaient manquer de lui faire prendre en horreur toutes les formes du dogmatisme et de l'incliner, elle; aussi, \e:^ le doute. Il a subi l'influence de quelques écrivains cpii, comme lui, chacun à sa manière, s'étaient laissé ébranler du trouble intellectuel de l'époque. Corneille Agrippa (1), Guy de Brués (2), peut-être même Sanchez (3). Mais surtout le jour où il lut, dans la traduction latine d'Henri Estienne, l'interprète des doctrines pyrrhoniennes, Sextus Emphicus, toutes les raisons, jusqu'alors latentes, qu'il avait de douter, envahirent à la fois sa conscience et l'accablèrent.

C'est par ces circonstances, si propres à faire impression sur le tempérament de Montaigne, qu'il faut expliquer les

(1) Henri Corneille Agrippa (1486-1534), médecin et professeurauteur de divers ouvrages et mtamment d'un traité De Vincer, titude et de la vanité des Sciences, que Montaigne a cer^a'nement connu.

(2) Auteur aujourd'hui tout à fait oublié de Dialogues contre les nouveaux académiciens... (1557).

(3) Français Sanchez, auteur d'un opuscule intitulé : Quod nihil sàtur (qu'on ne sait rien).

Page 1