‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 28 sur 68 · LA GRISE SCEPTIQUE · texte numérisé non relu

LA GRISE SCEPTIQUE

déclarations pynhoniennes que nous liions tout à riicure. Je laisse à penser si cette apologie eût été du goût de Sebonde qu'elle prétendait défendi'e. Sebonde s'était efforcé, dans sa Théologie naturelle, de démontrer la vérité de la religion chrétienne par les seules forces de la raison. Or on attaquait son dessein. Quelques-uns estimaient qu'il n'avait rien démontré du tout. Montaigne, qui avait traduit en français la Théologie naturelle sur la demande de son père, en était l'avocat désigné. Sous prétexte de le défendre contre ses détracteurs, il lui porté la botte la plus redoutable que puisse recevoir un rationaliste comme Sebonde. Il s'efforça d'établir que la raison humaine est de son essence si faible qu'elle ne peut rien démontrer. On en pourra conclure à volonté, ou bien en faveur de Sebonde, qu'il étaii impossible d'argumenter plus solidement qu'il ne l'a fait, ou bien contre Sebonde, qu'évidemment il a échoué dans son entreprise. Montaigne se soucie peu de nos conchisions. Ce qui lui importe, c'est seulement de nous persuader de cette faiblesse de notre raison et de nous faire un grand éloge du pyn'honisme.

Mais nécessau'ement cette crise sceptique modifie l'attitude de Montaigne aussi bien au point de vue moral qu'au point de vue logique. L'idéal des pyrrhoniens est, comnu' celui des stoïciens, de parvenir à l'ataraxie, c'est-à-dire à l'absolue trancpiillité d'esprit, à une sérénité qu'aucune passion ne puisse troubler. Mais ils y vont par des chemins bien différents. Le stoïcien, pour y parvenir, compte essentiellement sur ses forces individuelles. Il se raidit pour triompher de ses passions. Le pyrrhonien y arrive sans effort, en se faisant aussi passif cj[ue possible. Il adopte les pratiques traditionnelles sans se mettre en peine de se faire des opinions singulières, et se déchai'ge de toutes les passions en suspendant son jugement hidividuel, dont toutes procèdent à son avis. La foi dans la puissance de la raison humaine était un principe fondamental du stoïcisme. Le stoïcisme est une doctrine d'orgueil, qui exalte la dignité humaine et qni attend tout de notre effort personnel. Montaigne, au^contrake, par pyrrhonisme, se plaît

à avilir l'hoimne, que les stoïciens et les chi-éticns regardent comme la plus noble des créatures, à le replacer au sein de la natm"e au lieu de l'élever au-dessus d'elle, à le ravaler au niveau des autres animaux dont il ne se distingue par aucune prérogative. Cette raison, en effet, dont rhommc se targue, est sans valeur, et les bêtes qu'il méprise ne lui sont en rien inférieures. H n'est pas un acte prétendu intelligent qu'elles ne fassent aussi bien que lui, pas une de ses soi-disant qualités morales ou physiques qui lem' manque. Et ' ainsi Montaigne se dégage de l'arrogance stoïcienne, il la tourne même en dérision. Et voilà, au point de vue de son enquête morale, l'étape qu'U franchit avec le scepticisme.

An point de vue du jugement, il se pénètre de ce gentiment que notre connaissance est relative. Toutes nos coutumes, nos croyances, qui nous apparaissent comme fondées en raison, comme sacrées et indiscutables, sont regardées comme des crimes et des absurdités par d'autres hommes auxquels d'autres traditions ont fait une mentalité différente de la nôtre. Eux aussi ont lem'S coutumes et leurs croyances indiscutables, qui nous semblent à nous révoltantes ou ridicules. H n'y a donc pas. de morale absolue. Sm- l'existence de Dieu, sur la nature de l'âme, sur les destinées de l'homme après la mort, les philosophes ont émis les opinions les plus contradictoires, et les divers peuples admettent les dogmes les plus mcohérents : il n'y a donc point de certitude en ces matières. Les lois universelles dans lesquelles nous prétendons enchaîner la nature, ne sont en réahté que les lois de nos esprits. La connaissance de l'univers que nous prétendons tirer de nos sensations est relative à nos sens beaucoup plus qu'à la réalité des choses. Et nous sommes plaisants en vérité quand, derrière cette iufuiité de phénomènes en perpétuelle mutation qui constituent notre monde, nous nous flattons de découvrir l'être, l'absolu, comme si nous avions quelque^ relation avec l'absolu.

Ainsi Montaigne s'habitue à ciiliquer ses propres idées. Il saura désormais que toutes les opinions sont sujettes

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