‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 29 sur 68 · LA CRISE SCEPTIQUE · texte numérisé non relu

LA CRISE SCEPTIQUE

k contestation, et qu'il faut les examiner minutieusement, en éckiirer foutes les faces avant de les adopter ou de li's vi'pousser. Et toutes ces précautions lui doniu'ront confiance en lui. 11 s'est fait une méthode à lui; il a sur la valeur de nos connaissances des idées qui ne sont pas du tout banales en son temps. Il en a conscience, et cela l'enhardit à nous en faire part longuement et à bien des reprises. Sans doute, cette méthode, lui commandant la prudence la plus circonspecte, l'obligera à rester souvent dans l'incertitude et, en consécpience, sur bien des points, à se contenter des o])inions traditionnelles, faute de trouver une force suffisante^ dans les aigunients dont on les combat. Mais ces idéi^s traditionnelles trouveront en lui un fondement nouveau, il les sentira établies sur un ten'ain moins glissant. H reste fidèle, par exemple, au catholicisme de ses pères parce que la raison lui semble incapable de rien nous apprendre en matière religieuse ; mais tandis que ses contemporains sont catholiques parce que le catholicisme hnir semble raisonnable et que leur foi reste ainsi e^cposéo au hasard d'un argument triomphant, il est catholique, lui, simplement parce que le catholicisme est la religion traditionnelle, et sa foi est mise ainsi à l'abri de toute attaque. D'autre ])art, sa méthode nouvelle, sur des questions moins compliquées que les questions religieuses, lui fournira des idées très personnelles. Elles seront sans doute peu nombreuses, car peu d'idées résistent à la critique si pointilleuse qu'il leur fera subir, mais aussi, après qu'elles y auront résisté, de quelle solidité ne les sentira-t-U pas ! Elles mériteront l'attention du public, et Montaigne qui sentira grandir en soi sa confiance en son Jugement, aura le désii' de les répandre. Ainsi, comme sa méthode est plus raffinée et moins paresseuse que celle de ses contemporains, sur tous les sujets, aussi bien sur ses idées traditionnelles que sur ses idées originales, il aura quelque chose à nous dire.

Résultat paradoxal, le sceptiéisme donne donc confiance à Montaigne en son propre jugement et l'invite à se faire une morale originale. C'est dke assez qu'il n'est pas vrai-

ment pynhonien ; il a désespéré d(3 la raison humain(\ Mais vito il se ressaisit : on peut, on doit interroger la raison à condition de ne pas lui poser des problèmes qui sont trop au-dessus d'elle, et aussi à condition de ne lui demander que des connaissances relatives, les seules dont elle soit capable. Au reste, cette crise morale et cette crise logique sont intimement liées entre elles : c'est parce qu'il lui faut sonder le fondement de ses idées morales pour en préciser la valeur, que Montaigne fait la critique de notre connaissance ; c'est parce qu'il fait la critique de notre connaissance et en découvre toute la fragilité, qu'il perd sa foi dans les grandes ambitions stoïciennes et qu'il incline à user de préceptes plus conformes à sa nature.

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