‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 30 sur 68 · L INTELLIGENCE DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

L INTELLIGENCE DES ANIMAUX

Pourquoi disons-nous que c'est à l'homme science et connaissance, b<âtie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas ; de connaître la force de la rhubarbe et dupolypode ; et, quand nous voyons les chèvres de Candie, si elles ont reçu un coup de trait, aller, entre un million d'herbes, choisir le dictame pour leur guérison ; et la tortue, quand elle a mangé de la vipère, chercher incontinent de l'origanum pour se purger ; le dragon, fourbir et éclairer ses yeux avec du fenouil ; les cigognes, se donner elles-mêmes des clystères à tout (avec) de l'eau de marine (mer) ; les éléphants, an'acher non seulement de leurs corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maîtres (témoin celui du roi Porus, qu'Alexandre défit), les javelots et les dards qu'on leur a jetés au combat, et les arracher si dextrement {adroitement) que nous ne le saurions faire avec si peu de douleur ; pourquoi ne disons-nous de même que c'est science et prudence? Car d'alléguer, pour les déprimer (abaisser), que c'est par la seule instruction et maîtrise de nature qu'elles le savent, ce n'est pas leur ôter le titre de science et de

(1) Essais, II, XII. Je reproduis le texte de 1595 en supprimant toutefois les additions qui font digression ou qui altèrent le caractère du texte de 1580.

fi

446 == MONTAIGNE. — GHAP. IV

pnidence, c'est la leur attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'une si certaine maîtresse d'école, Cluysippus, bien qu'en toutes autres choses autant dédaigneux juge de la condition des animaux que nul autre philosophe, considérant les mouvements du cliien qui, se rencontrant en un caiTcfour à trois chemins, ou à la quête {recherche) de son maître qu'il a égaré, ou à la poursuite de quelque proie qui fuit devant lui, va essayant l'un chemin après l'autre, et, après s'être assui-é des deux et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, s'élance dans le troisième sans marchander, il est contraint de confesser qu'en ce chien-là un tel discours se passe : « J'ai suivi jusqu'à ce carrefour mon maître à la trace ; il faut nécessairement qu'il passe par l'un de ces trois chemins : ce n'est ni par cettui-ci, ni par celui-là : il faut donc infailh'blement qu'il passe par cet autre » et que, s'assurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisième chemin, ni ne le sonde plus, ains {mais) s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce trait, purement dialecticien, et cet usage de propositions divisées et conjointes et de la suffisante énumération des parties, vaut-il pas autant que le cliien le sache de soi que de Trapezonce (1)?

Si {d'ailleurs) ne sont pas les bêtes incapables d'être encore instruites à notre mode : les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler; et cette facihté que nous reconnaissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et ^astreindre à cei-tain nombre de lettres et de syllabes, témoigne qu'ils ont un discours au dedans qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. ' Chacun est soûl, ce crois-je, de voir tant de sortes de singeries que les bateleurs apprennent à leiu:s cliiens : les danses où ils ne faillent une seule cadence du son qu'il oient {entendent), plusieurs divers mouvements et sauts qu'ils leur font faire par le commandement de leur parole. Mais je remarque avec plus d'admiration cet eSet, qui est toutefois assez vulgaire, des chiens de quoi se servent les aveugles, et aux champs (à la campagne) et aux villes ; je me suis pris garde comme ils s'arrêtent à certaines portes, d'où ils ont accoutumé de tirer l'au-

(1) Georges de Trébizonde, ou Trapezuntius, savant grec du quinzième siècle qui, ayant fui devant l'invasion des Turcs, se réfugia en Italie, Il fut un célèbre dialecticien*

= APOLOGIE DE RAYMOiND DE SEBONDE = 147

mône; comme ils évitent le choc des 'coches et des charrettes, lors même que, pom* lem* regard, ils ont assea de place pour leur passage ; j'en ai vu, le long d'un fossé de ville, laisser un sentier plain (jpîat) et uni, et eu prendre un pire, pour •éloigner son maître du iossé : comment pouvait-on avoir t'ait concevoir à ce eliien, que c'était sa charge de regarder seiûement à la sûreté de son maître et mépriser ses propres commodités pour le servir? Et comment avait-il la connaissance que tel chemin lui était bien assez large, qui ne le serait pas poiu: un aveugle? Tout cela se peut-il comprendre sans ratiocination et sans discours?

Il ne faut pas oublier ce que Plutarqnc dit avoir vu à Rome d'un cliien, avec l'empereur Vespasien le père, au théâtre de Marcellus : ce chien servait à un bateleur qui jouait une fiction à plusieurs mimes et à plusieurs personnages, et y avait son rôle. II fallait, entre autres choses, qu'il contrefît pour un temps le mort, pour avoir mangé de certaine diogue : après avoir avalé le pain qu'on feignait être cette drogue, il commença tantôt à trembler et branler, comme s'il eût été étourdi : finalement, s'étendant et se raidissant, comme mort, il se laissa tirer et traîner d'un heu à autre, ainsi que portait le sujet du jeu : et puis, quand il connut qu'il était temps, il commença premièrement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se tut revenu d'un profond sommeil, et, levant la tête, regarda çà et là, d'une façon qui étonnait tous les assistants.

Les bceufs qui servaient aux jardins royaux de Suse, pour les an'oser et tourner certaines grandes roues à puiser de l'eau, auxquelles il y avait des baquets attachés (comme il s'en voit plusieurs en Languedoc), on leur avait ordonné d'en tirer par jour jusqu'à cent tours chacun : ils étaient si accoutumés à ce nombre, qu'il était impossible, par aucune ■ force, de leur en faire tirer un tour davantage, et, ayant fait leur tâche, ils s'aiTêtaient tout comt. Nous sommes en l'adolescence avant que nous sacliions compter jusqu'à cent, et venons de découvrir des nations qui n'ont aucune connaissance des nombres.

Il y a encore plus de discours (raisonnement) à instruire autrui qu'à être instruit : or, laissant à part ce que Démocritus jugeait et proavait, que la plupait des arts, les bêtes nous les ont appris, comme l'araignée à tistre {tisser) et à coudre, l'hirondelle à bâtir, le cygne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux, par leur imitation, à faire la médecine : Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et

y emploient du temps et du soin, d'oix il advient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'école si;us leurs parents, perdent beaucoup de la grâce de leur chant ; nous pouvons juger par là qu'il reçoit de l'amendement par discipline et par étude ; et, enti^e les libres mêmes, il n'est pas un et pareil, chacun en a pris selon sa capacité ; et, sur la jalousie de leur apprentissage, ils se débattent, à l'envi, d'une contention (lutte) si com'ageuse, que, parfois, le vaincu y demeure mort, l'haleine lui faillant plutôt que la voix. Les plus jeunes ruminent, pensifs, et prennent à imiter certains couplets de chanson : le disciple écoute la leçon de son précepteur et en rend compte avec grand soin ; ils se taisent, l'un tantôt, tantôt l'autre ; on oit (entend) corriger les fautes, et sent-on aucunes répréhensions du précepteur. J'ai vu, dit Arrianus (1), autrefois un éléphant ayant à chaque cuisse une cymbale pendue et une autre attachée à sa ti'ompe, au son desquelles tous les autres dansaient en rond, s'élevaut et s'inclinant à certaines cadences, selon que l'instrument les guidait : et y avait plaisir à ouïr cette harmonie. Aux spectacles de Kome, il se voyait ordinairement des éléphants dressés à se mouvoir, et danser, au son de la voix, des danses à plusieurs entrelaçures, coupures et diverses cadences très difficiles à apprendre. Il s'en est vu qui, en leur privé, remémoraient leur leçon et s'exerçaient, par soin et par éludé, pour n'être tancés et battus de leurs maîtres.

Mais cette autre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque même poiur répondant, est étrange. Elle était en la boutique d'un barbier, à Rome, et faisait merveilles de contrefaire avec la voix tout ce qu'elle oyait (entendait). Un jour, -il advint que certaines trompettes s'arrêtèrent à sonner longtemps devant cette boutique. Depuis cela, et tout le lendemain, voilà cette pie pensive, muette et mélancolique, de quoi tout le monde était émerveillé et pensait que le son. des trompettes l'eût ainsi étourdie et étonnée, et qu'avec l'ouïe la voix se fût quand et quand (en même temps) éteinte ; mais on trouva enfin que c'était une étude profonde et une retraite en soimême, son esprit s'exercitant et préparant sa voix à représenter

(1) Arrien, historien grec né vers la fin du premier siècle de notre ère et qui a écrit, entre autres ouvrages, une Anaiase où il conte les conquêtes d'Alexandre. C'est à cet écrit, traduit par Witard en 1581, que Montaigne a emprunté ce qu'il dit ici.

Page 1