APOLOGIE DE RAYMOND DE SEBONDE
le son de ces trompettes de manière que sa première voix ce fût celle-là, d'exprimer parfaitement leurs reprises, leurs poses et leurs muances, ayant quitté par ce nouvel apprentissage et pris à dédain tout ce qu'elle savait dire auparavant.
Je ne veux pas omettre d'alléguer aussi cet autre exemple d'un chien que ce même Plutarque dit avoir vu (car, quant à l'ordi^e, je sens bien que je le trouble ; mais je n'en ol^servo non plus h ranger ces exemples, qu'au reste de toute ma besogne), lui étant dans un na\nre : ce cliien, étant en peine d'avoir riiuile qui était dans le fond d'une cniche, où il ne pouvait arriver de la langue, pour l'étroite embouchure du vaisseau (vase), alla quérir des cailloux, et en mit dans cette cruche jusqu'à ce qu'il eût fait hausser l'huile plus près du bord, où il la pût atteindre. Cela, qu'est-ce, si ce n'est l'efîet d'un esprit bien subtil? On dit que les corbeaux de Barbarie en font de même, quand l'eau qu'ils veulent boire est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce que récitait des éléphants un roi de leur nation, Juba, que quand, par la finesse de ceux qui les chassent, l'un d'entre eux se trouve pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prépare et les recouvre de menues broussailles pour les tromper, ses compagnons y apportent en diligence force pierres et pièces de bois, afin que cela l'aide à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte, eu tant d'autres effets, à l'humaine suffisance que, si je voulais suivre par le menu ce que l'expérience en a appris, je gagnerais aisément ce que je maintiens ordinairement, qu'il se trouve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d'un éléphant, en une maison privée de Syrie, dérobait à tous les repas la moitié de la pension qu'on lui avait ordonnée : un jour le maître voulut lui-même le panser et versa dans sa mangeoire la juste mesure d'orge qu'il lui avait prescrite pour sa nouniture ; l'éléphant, regardant de mauvais œil ce gouverneur, sépara avec la trompe et en mit à part la moitié, déclarant par là le tort qu'on lui faisait. Et un autre, ayant un gouverneur qui mêlait dans sa mangeaille des pierres pour en croître la mesure, s'approcha du pot où il faisait cuire sa chair (mande) pour son dîner, et lui rempht de cendre. Cela, ce sont des effets particuhers : mais ce que tout le monde a y\\ et que tout le monde sait, qu'en toutes les armées qui se conduisaient du pays du Levant, l'une des plus grandes forces consistait aux éléphants, desquels on tirait des effets sans comparaison plus grands que nous ne faisons à présent de notre
artillerie (1), qui tient à peu près leur place en une bataille ordonnée (cela est aisé à juger à ceux qui connaissent les lii toires anriiennes) :
Siquidem Tyrio servire solehant Annilali, et nostris duàhis, regique Mohsso, IJorum majores, et dorso ferre cohortes, Fartem aliquam belli, et euntem in prœlia turrim (2).
Il fallait bien qu'on se répondît à bon escient de la créance de ces bêtes et de leurs discours, leur abandonnant la tête d'une bataille, là oii (alors que) le moindre arrêt qu'elles eussent su faire pour la grandeur et pesanteiu- de leur corps, le moindre effroi qui leur eût fait tourner la tête sur leurs gens, était suffisant pour tout perdre ; et s'est vu moins d'exemples où cela soit advenu qu'ils se rejetassent sur leurs troupes, que de ceux oîi nous-mêmes nous rejetons les uns sur les autres et nous rompons. On leur donnait charge, non d'un mouvement simple, mais de plusieiu-s diverses parties au combat ; comme faisaient aux chiens les Espagnols h la nouvelle conquête des Indes, auxquels ils payaient solde et faisaient partage au butin : et montroient ces animaux autant d'adresse et de jugement à poursuivre et arrêter leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisaient d'ardeur et d'âpreté.
... Elles (les lêtes) produisent encore d'autres effets qui surpassent do bien loin notre capacité ; auxquels il s'en faut tant que nous puissions arriver par imitation, que, par imagination même, nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et dernière bataille navale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galère capitainesse fut an*êtée au milieu de sa course par ce petit poisson que les Latins nomment Rémora, k cause de cette sienne propriété d'an-êter toute sorte de vaisseaux auxquels il s'attache (3). Et l'empereui Caligula voguant
(1) Montaigne ne se montre pas favorable à l'artillerie ni aux armes à feu en général, aux effets desquels il croit peu et dont il espère que SCS concitoyens quitteront bientôt l'usage. Il est juste de dire qu'elles étaient encore fort peu periectionDées.
, (2) Les ancêtres de nos éléphants combattaient dans les armées d'Hannibal, du roi d'Epire et des généraux de Rome. Ils portaient sur leur dos des cohortes entières et des tours que l'on voyait s'avancer^au milieu des batailles. (Juvénal, XII, 107.)
(3) Rémora vient de remorari, qui signifie retenir, arrêter,