‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 32 sur 68 · APOLOGIE DE UAYMOND DE SEBONDE · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE UAYMOND DE SEBONDE

avec une grande flotte en la côte de la Komanie, sa seule galère fut arrêtée tout court par ce même poisson ; lequel il fit prendre attaché comme il était au bas de son vaisseau, tout dépit de (juoi un si petit animal pouvait forcer et la mer et les vents et la violence de tous ses avirons, pour être seulement attaché par le bec à sa galère (car c'est un poisson à coquille) ; et s'étonna oncorp, non sans grande raison, de ce que, lui étant apporté dans le bateau, il n'avait plus cette force qu'il avait au dehors. Un citoyen de Cyzique acquit jadis réputation de bon mathématicien pour avoir appris de la condition de l'hérisson, qu'il a sa tanière ouverte à divei^s endroits et à divers vents, et, prévoyant le vent à venir, il va boucher le trou du côté de ce vent-là : ce que remarquant, ce citoyen apportait en sa ville certaines prédictions du vent qui avait à tirer. Le caméléon prend la couleur du lieu où il est assis ; mais le poulpe se donne lui-même la couleur qu'il lui plaît, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint et attraper ce -qu'il cherche : au caméléon, c'est changement de passion ; mais au poulpe, c'est changement d'action. Nous avons quelques mutations de couleur à la frayeur, la colère, la honte et autres passions qui altèrent le teint de notre visage ; mais c'est par l'effet de la souïïrance, comme au caméléon : il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir ; mais il n'est pas en la disposition do notre volonté. Or ces effets que nous reconnaissons aux autres animaux, plus grands que les nôtres, témoignent en eux quelque facidté plus excellente qui nous est occulte : comme il est vraisemblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparences ne viennent jusqu'à nous.

De toutes les prédictions du temps passé, les plus anciennes cl plus certaines étaient celles qui se tiraient du vol des oiseaux : nous n'avons rien de pareil, ni de si admirable. Cette règle, cet orcLre du branler de leiir aile, pai' lequel on tire des conséquences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent moyen à une si noble opération : car c'est prêter à la lettre, d'aller attribuant ce grand effet à quelque ordonnance naturelle, sans l'intelligence, consentement et discours (raisonnement) de qui le produit; et est une opinion évademment fausse. Qu'il soit ainsi : la torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais, au travers des filets et de la seine, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient, voire, dit-on davantage, que, si on verse de l'eau dessus, on

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sent cette passion qui gagne contremont jusqu'à la main et endort l'attouchement au travers de l'eau. Cette force est merveilleuse ; mais elle n'est pas inutile à la torpille : elle la sent et s'en sert, de manière que, ' pour attraper la proie qu'elle quête (clierche), on la voit se tapir sous le limon, afin que les autres poissons, se coulant par-dessus, frappés et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance.

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