‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 33 sur 68 · II. — PROFESSION DE FOI PYRRHONIENNE · texte numérisé non relu

II. — PROFESSION DE FOI PYRRHONIENNE

... J'aurais trop beau jeu, si je voulais considérer l'homme en sa commune façon et en gros ; et le pomiais faire pourtant pai' sa règle propre, qui juge la vérité non par le poids de? voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,

Qui vigilans stertii,

Mortua cui vita est prope jani, vivo atque videnli (1),

qui ne se sent point, qui ne se juge point, cjui laisse la plupart de ses facultés naturelles oisives : je veux prendre l'homme en sa plus haute assiette. Considérons-le en ce petit nombre d'hommes excellents et triés, qui, ayant été doués d'une belle et particuUère force naturelle, l'ont encore roidie et aiguisée par soin, par étude et par art, et l'ont montée au plus haut point de sagesse où elle puisse atteindre : ils ont manié leur âme à tous sens et à tous biais, l'ont appuyée et étanconnée de tout le secours étranger qui lui a été propre, et emichie et ornée de tout ce qu'ils ont pu emprunter, pour sa commodité, du dedans et dehors du monde : c'est en eux que loge la hauteur extrême de l'humaine nature : ils ont réglé le monde de polices et de lois ; ils l'ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par l'exemple de leurs mœurs admirables. Je ne mettrai en compte que ces gens-là, leur témoignage et leur expérience; voyons jusqu'où ils sont aUés et à quoi ils se sont tenus : les maladies et les défauts que nous trouverons en ce collège-là, le monde les pourra haidiment bien avouer pour siens. Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce point,

(1) Qui ronfle quand il veille, dont l'existence est presque une mort, bien qu'il vive et qu'il ait les yeux ouverts. (Lucrèck, 111, 1061.)

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