I. — DES VOLUPTÉS NATURELLES
Moi qui ne me manie {me conduis) que terre à tene, hais cette inhumaine sapience (sagesse) qui nous veut rendre dédaigneux et ennemis de la cultm'e du coi^ps : j'estime pareille injustice de prendre à contre-cœur les voluptés naturelles, que de les prendre trop à Cipur. Xerxès était un fat, qui, enveloppé en toutes les \'nluptés humaines, allait proposer prix à qui lui en trouverait d'autres : mais non guère moins fat est celui qui retranche celles que nature lui a trouvées. 11 ne les faut ni sui\Te ni fuir ; il les faut recevoir. Je les reçois un peu plus grassement et gracieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. Nous n'avons que faire d'exagérer leur inanité ; elle se fait assez sentir et se produit assez : merci à {grâce à) notre esprit maladif, rabat-joie, qui nous dégoûte d'elles comme de soi-même. 11 traite et soi, et tout ce qu'il reçoit, tantôt avant, tantôt arrière, selon son être insatiable, vagabond et versatile.
Sinrrrum est nisi vas, quoâcumque infutidis, acescif. (2).
Moi, qui me vante d'embrasser si curieusement (soigneuseninU) les comraûdité? de la vie et si particulièrement, n'y trouve, quand j'y regarde ainsi finement, à peu près que du vent. Mais quoi? nous sommes partout vent : et le vent, encore, plus sagement que nous, s'aime à bruire, cà s'agiter, et se contente en ses propres offices, sans désirer la stabihté, la solidité, qualités non siennes.
Les plaisirs purs de l'imagination, ainsi que les déplaisirs (tourmnds) disent aucuns, sont les plus gi^ands, comme l'exprimait la balance de Critolalis (3). Ce n'est pas merveille ; elle les
(1) Ei^mis, III, xifi, fin. Les j);ti:f> (jni suivfiit méritent d'êtn; lues avec une attention particoUère. >Iontaigne les a <à dessein plarées les dernières de son (puvre. Elles dégagent l'impression finale qu'il désire laisser à, son lecteur. Toutes les tendances ppicuriennes dp sa. natme qui ont triomphé dans sa dernière manièrp s'y font jour avpr. plus de bonheur peut-êtrp que partout -lilleurs.
(2) Si 1p vasp n'pst pas npt, tout, ce que vous y verspz s'aigrit* (Horace, Epîfres, I, ii, 54.)
(3) Allusion à un p;iss;ige des Tasculanes, V, xvu. Dans l'un des
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compose à sa poste (à sa (/z«se) et se les taille en plein drap : j'en vois tous les jours des exemples insignes et, à l'aventure, désirables. Mais moi, d'une condition mixte, grossier, ne puis mordre si à fait (pleinement) à ce seul objet si simple, que je ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs présents de la loi humaine et générale, intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels. Les pliilosophes cyrénaïques veulent que, coimne 'les douleurs, aussi les plaisirs corporels soient plus puissants, et comme doubles, et comme plus justes. 11 en est, comme dit Aristote, qui, d'une farouche stupidité, en font les dégoûtés : j'en connais d'autres qui, par ambition, le font. Que ne renoncent-ils encore au respirer? que ne vivent-ils dii leur? et ne refusent la lumière, de ce qu'elle est gratuite, ne leur coûtant ni invention ni vigueur? Que Mars, ou PaUas, ou Mercure, les sustentent pour voir, au lieu de Vénus, de Cérès et de Bacchus (1). Je hais qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table : je ne veux pas que l'esprit s'y cloue, ni qu'il s'y vautre ; mais je veux qu'il s'y a])pHque, qu'il s'y sée (asseye), non qu'il s'y couche. Axistippus ne défendait ([ue le corps, comme si nous n'avions pas d'âme ; Zenon n'embrassait que l'âme, comme si nous n'avions pas de corps : tous deux vicieusement. Pythagoras, disent-ils, a suivi une philosophie toute en contemplation ; Socrate, toute en mœurs et eu action : Platon en a trouvé le tempérament entre les deux. Mais ils le disent, pour en conter. Et le vrai tempérament se trouve en Socrate; et Platon est bien plus socratique que pythagorique, et lui sied mieux. Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors : voire, et quand je me promène solitairc- 'ment en un beau verger, si mes pensées se sont entreteimes des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi.
Nature a maternellement observé cela, que les actions qu'elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses ; et nous y convie, non seulement par la raison, mais
plateaux de sa balance, nous dit Ciccron, Critolaus pla(,'ait les plaisirs de l'esprit, dans l'autre les plaisirs du corps. I>es premiers l'empoitaient sur les seconds au point d'entraîner par leur poids la terre et les mors.
(1) L(!S dipux (l(! la guerre, de la science, do l'éloiniciice, au lieu des dieux de l'amour, du blé et du vin.
LA Morale dl la nature = i>oi
aussi par l'appétit (désir) : c'est injustice de corrompre ses règles. Quand je vois et César, et Alexandre, au plus épais de sa grande besogne, jouir si pleinement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit relâcher son âme, je dis que c'est la roidir, soumettant par vigueur de courage à l'usage de la vie ordinaire ces \iolentes occupations et laborieuses pensées : sages, s'ils eussent cru que c'était là leur ordinaire vocation ; celle-ci, l'extraordinaire. Nous sommes de grands fous ! « Il a passé sa vie en oisiveté », disons-nous : « Je n'ai rien fait d'aujourd'hui. » Quoi ! avez-vous pas vécu? c'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. « Si on m'eût mis au propre des grands maniements, j'eusse montré ce que je savais faire. « Avez-vous su méditer et manier votre vie? vous avez fait la plus grande besogne de toutes :. pour se montrer et exploiter, nature n'a que faire de fortune ; elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Avez-vous su composer vos mœurs? vous avez bien plus fait que celui A:iui a composé des livres. Avezvous su prendre du repos? vous avez plus fait «pie celui (|ui a pris des empiies et des villes.
Le grand et glorieux chef-d'œuvre (h> l'honnue, c'est vivre à propos': toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n'en sont qu'appendicules et adniinicules, i)our le plus. Je prends plaisir de voir un général d'armée, au pied d'une brèche (pi'il veut tantôt attaquer, se prêtant tout entier et délivre (libre (rcsprit) à son dîner, au devis, entre ses amis ; et Brutus, ayant le ciel et la terre consj)irés à l'encontre de lui et de la liberté romaine, dérober à ses rondes quelque heure de nuit, pour lire et breveter (faire un abrégé de) Polybe en toute sécurité. C'est aux petites âmes, ensevelies du poids des affaires, de ne s'en savoir purement démêler, de ne les savoir et laisser et reprendi'e :
, 0 fortes, pejoraque passi
Mccam sœpe viri! nunc vino pellUe curas : Cras vigens ilerabimus œquor (1).
Soit paj' gausserie (pour se gausser), soit à certes (sérieusement) qi^e le vin théologal et sorbonique est passé en pro-
(1) Courageux guerriers, qui avez s<nivent partagé avec inni de plus rudes épreuves, aujourd'hui noyez vos soucis dans le vin ; demain, nous nous embarquerons sur la vaste mer. (Horace, Odes, ï, VII, 30.)
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verbe, et leurs festins, je trouve que c'est raison qu'ils en dînent d'autant plus commodément et plaisamment, qu'ils ont utilement et sérieusement employé la matinée k l'exercice de leur école : la conscience d'avoir bien dispensé les autres heures est un juste et savoureux condiment des tables. Ainsi ont vécu les sages : et cette inimitable contention à la vertu, qui nous étonne en l'un et l'autre Caton, cette humeur sévère iusqu'à Timportunité, s'est ainsi mollement soumise et plue aux lois de l'humaine condition, et de Vénus et de Bacchus ; suivant les préceptes de leur secte, qui demandent le sage parfait autant expert et eutendu à l'usage des voluptés qu'en tout autre devoir de la vie : Cvi cor sapiat, ei et sapiat jxdalus (1). Le relâchement et facilité honore, ce semble, ^à merveille, et sied mieux à une âme forte et généreuse : Epaminondas n'estimait pas que de se mêler à la danse des garçons de sa ville, de chanter, de sonner (joue)' de la musique) et s'y embesoigiier avec attention, fût chose qui dérogeât à l'honneur de ses glorieuses victoires et à la parfaite réfonnation de mœurs i\u\ était en lui. Et ])armi tant d'admirables actions de Scipion l'aïeul, personnage digne de l'opinion d'une géniture (2) céleste, il n'est rien qui lui donne plus de grâce, que de le voir nonclialamment et i)uérilement baguenaudant à amasser et choisir (h3s coquilles, et jouer à Cornichon va devant (3), le long de la marine, avec La?,hus ; et, s'il faisait numvais temps, s'amusant et s(^ chatouillant à représenter par écrit, en comédies, les plus populaires et basses actions des hommes (4); et, la tête j)leine de cette nun'veilleuse entreprise d'Annibal et d'Afri(iue, visil;int les écoles en Sicile et se trouvant aux leçons de la jjhilosophie, jusqu'à en avoir armé les dents de l'aveugle envie de :s (M.nemis à Rome; ni chose plus remarquable en Socrate, que ce que, tout vieil, il trouve le tenij»s de se faire ins-
(1) Avec un jiii!;('nioi-,t (li'licat ipril ait cucuro un palais délicat. (Chékon, De finibuii honoruni el maloruni.. II. viii.)
(2) Digne qu'on li^ cifit (Tune naissance céleste.
(o) .leu d'exercice qui (■onsiste à 'ramasser an |)lus vite difft'Mcnls objets en coura.nl. (Littré.)
(4) Montaigne nous a dit ailleurs (/s'.s.sais, I, xl) qu'il ajoutait une fni entière à la. légende rapportée par Suétone d'après laquelle les (iiniédies de Térence sejaient l'œuvre non de Térenco mais de Scipinn. An reste, il fait ici nue confusion entre Scipio Afrii'anns Major» l'aïeul et S(i|)io iMuiliainis Afr caiirs ]\Iinor, car c'est ce dernier seul (pii a pu être soupçonné de collaboration 4vec Térenco.