‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 7 sur 68 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

rencontrer. Elles s'imposent à son imagination et elles l'emplissent. C'est la retraite du sage, du« Tlialès moderne », comme disait Juste Lipse. Les voyageurs qui font là un pieux pèlerinage en retrouvent encore l'image, car le temps et l'incendie, qui ont détruit presque entièrement la résidence seigneuriale, ont respecté ce sanctuaii'e. La chapelle est .encore là au rez-de-cliaussée de la tour, puis la chambre à coucher du philosophe à l'étage au-dessus, et tout en haut la pièce où furent ses livres aimés, témoins de ses réflexions solitakes. Les voyageurs en imagination ne sont pas de ceux que Montaigne redoute. Ceux-là nv, troublent pas sa solitude. Il leur fait très civilement les lionneiirs de la tour. Au îond il est flatté que le public sache son goût ])0ur la retraite })hilosophique.

LA TOUR DK MO N T A KiN 10

Clu'Z moi (1), je nie dûtounie un peu plus soiiveiil. à ma librairie (biUioihèque), d'où tout d'une main je commande à mon ménage. Je suis sur l'entrée et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et dans la plupart des membres do ma maison. Là, je feuillette à cette heure un hvre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantôt je rêve ; tantôt j'enregistre et diète, en me promenant, mes songes que voici. Elle est au troisième étage d'une tour. Le premier, c'est ma chapelle, le second une chambre et sa suite, où je me couche souvent pour être seul. Au-dessus, elle a une giande garde-robe : c'était au temps passé le lieu plus inutile (le plus inutile) de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour; je n'y suis jamais la nuit. A la suite est un cabinet assez poU, capable à recevoir du feu pour l'hiver, très plaisannnent percé ; et si je ne craignais non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, j'y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long et douze de large, à plain-j)ied, ayant trouvé tous les murs montés pour autre, usage à la hauteur q\i'ilnie faut. Tout lieu retiré requiert un

(1) Esmit;, ill, iJi.

liO MONTAIGNE. — CIJAI». 1 "

promenoir : mes pensées dorment, si je les assis ; mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'agitent. Ceux qui étudient sans livre en sont tous là. La figure en est ronde et n'a de plat que ce qu'il faut à ma. table et à mon siège, et vient m'offraiit en se courbant d'une vue tous mes Uvres rangés sur des pupitres à cinq degrés tout à l'environ. Elle a trois vues de i-iciio et libre prospect et seize pas de vide en diamètre. En hiver, j'y suis moins continuellement : car ma maison est juchée sur un tertre comme dit son nom, et n'a point de pièce plus éventée que cette-ci ; qui me plaît d'être un peu pénible et à l'écart, tant pour le fruit de l'exercice, que pour reculer de moi la presse. C'est là mon siège. J'essaye à m'en rendre la domination pure et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et ci^^le ; partout ailleurs je n'ai qu'une autorité verbale ; en essence, confuse. Misérable à mon gré qui n'a chez soi, cil être à soi, où se faire particnhèrement la cour, oii se cacher ! L'ambition paye bien ses gens de les tenir toujours en montre comme la statue d'un march.é : magna servilus est magna j<jriuna (!) ; ils n'ont pas seulement leur retrait pour retraite.

N'allons pas pourtant prendre Montaigne poiu- iiu misanthrope ou même pour un solitaire. Ce serait lui faite tort que de le représenter enfermé dans sa tour du matin au soir, séquestré, fuyant la bonne compagnie, pour mener l'existence d'un ermite. L'ascétisme n'est point du tout son fait, et il méprise ces hommes qui s'adonnent aux livres avec tant d'ardeur qu'ils eu deviennent incivils et qu'ils perdent le souci de bien yv/tq. Jamais il ne tomberii dans ces excès. Il est bien vi'ai que, à mesure ([ue l'âge et les maladies le rendront plus « particulier » et moins propre à la société civile, sa tour le retiendra dav.uitage. Jusqu'au bout cependant il recherchera les com- ])agnies distinguées, il aimera la société des « honnêtes femmes » et le commerce des « habiles et honnêtes hommes ». Nous sommes bien mal renseignés siu' ce que fut sa vie dans les premières années qui suivirent la vente de sa charge. Je up doute pas ce])endant qu'il n'ait voisiné l'oit

(1) C'est une grande servitude qu'une grande fortune. (SKiNf:;! k, Coîisolalio ad Polybium, XXVI.)

LA METRAITE 31

civilement avec les comtes de Gm'son, ses amis et avec les cliâtelaitis d'autres gentilhommeries d'alentour. Quand ([iielqu(^ hôte de marque, passant dans le pays, venait le visiter chez lui, il l'accueillait avec empressement. H y a reçu Pelletier, comme son père avait reçu Bunel, et plus tard nous verrons le roi de Navarre à deux reprises loger au château de Montaigne avec toute sa suite. H y a plus : il ne se défendait pas à l'occasion de se mêler des affaii-es publiques. En 1574 le Parlement de Bordeaux le charge d'une mission auprès du duc de Montpensier alors en Poitou. Quelques contemporains nous disent qu'il a porté les armes. Lui-même parle des choses mUitahcs en homme qui en a tâté. Il iRest pas impossible qu'il en ait fait l'expérience précisément vers l'époque qui nous occupe, entre 1573 et 1576, à la reprise des guerres civiles (1). Les études qu'il aime n'envahissent donc point sa vie tout entière, et il est toujom-s prêt à faire des iljfidéhtés aux doctes vierges auxquelles il a voué sa vie.

La maladie sembla le rendre moins volage et le amener à elles, mais ce fut pour peu de temps et, les premières crises passées, elle lui semt même de prétexte pour rompre passagèrement tous ses engagements. Jusqu'à quarante ans notre philosophe avait joui d'une santé

(1) On a été dans cette voie jusqu'à le mêler très passionnément à la guerre do pamphlets que déchaîna la Saint-Barthélémy. D'après M. le docteur Armamgaud, Montaigne aurait à cette époque trans formé le Contre-wi de La Boétie, dont il était le dépositaire, en un libelle ardemment séditieux, dirigé contre la persomie du roi et contre le régime monarchique, et il l'aurait livré, ainsi travesti, aux protestants pour le publier au milieu de leurs pamphlets. Voir, sur cette thèse et sur les nombreuses objections qu'on y a faites, Armain- GAUD, Montaigne 'pamphlétaire, V énigme du Cora/re-Mn (Hachette, 1910). L'appui qu'a donné M. Courbet, dont on sait la grande autorité, à cette opinion de M. le docteur Armaingaud {Bulletin du hihîiopiUle, 1910, p. 263) nous obhge à la mentionner. Je dois dire pourtant que je ne la crois aucunement fondée. Ceux qui se montrent le plus sensibles aux argument? de M. 'e docteur Armaingaud, us l'estiment pas démontrée et n'v voient quune hypothèse; mais, même à titre d'hypothèse, cU' ne me semble présenter aucune vraisemblance.

parfaite, pleine, allègre, entière comme il dit. H portait en lui pourtant, sans le savoii", 1(; germe de douleurs bien vives qu'il devait endurer par la suite. Il était guetté par la maladie de la pierre, dont son père avait souffert dans ses vieux jours. En 1573 seulement ses eins commencèrent à le taquiner. Ce ne furent d'abord que des fièvi-es intermittentes et faciles à supporter. Mais en 1578 le mal se déclara brutalement. Les premiers accès fui'ent d'une violence inaccoutumée. Force Im fut de mener une \\e plus sédentaire. Il annote son César pendant cinq mois ; il écrit bon nombre d'essais. Enfin, deux saisons d'eaux dans les Pyrénées aux stations alors fameuses d'Aigues- Caudes et de Bagnères n'ayant donné que des résultats trop passagers, il se décide à essayer des bains les i)lus renommés, ceux de Plombièi'es, de Baden, do Lucques en Italie, etc. Et voilà un excellent prétexte à faire un grand voyage dans le centre de l'Europe, et surtout dans cette Italie où son imagination d'humaniste vivait depuis son enfance. Entendez bien qu'il n'a pas une confiance très robuste dans ces eaux tant vantées. Pomlant, s'il mépdse toutes les formes de la médecine, celle-là lui paraît un peu moins vaine que les autres parce qu'elle n'emploie que des agents naturels. Et puis, si les bains ne le soulagent pas, il aura toujours le bienfait de la distraction, le plaisir de voir du pays, d'observer des mœurs étranges, d'interroger des hommes qui lui sont inconnus. Ce profit-là n'est point du tout méprisable. Précisément, grâce à la bonne administration que sa présence sur ses terres a rendue |)0ssible, il a depuis dix ans fait de notables économies, et son désir n'est [)oint du tout de thésauriser, mais de jouir savamment de son épargne. Le départ fut peut-être un peu retardé par la publication des Essais. EUe occupa les premiers mois de J580. Cette première édition ne comportait ([ue deux livres, qui parurent chez le grand imprimeur du pays, le Bordelais Simon Millanges. Enfin le 22 juin il montait en selle. " Nul (1) d'entre nous ne se p-^ut vanter,

(1) Ksiid'.- ]. xxwm.

Page 1