CHAPITRE II
LA VIE DE MONTAIGNE DK 1580 A lôilli ^
/. Le voijivjc de Montaigne. — //. Montaigne, nmire de Bordeaux. III. Les fléaux de r année 1585. — IV. Les dernières années.
Il ne négligea pas de passer par Paris qu'il aimait tant, et comme il ne lui déplaisait pas de se montrer à la cour, il Ja suivit au siège de La Fère. Nous l'y trouvons encore U' 6 août, au moment où ineiu't son ami le comte de Grauiont dont il accompagna les restes à Soissons. C'est seulement à la fin du même mois, ou peut-être même au conimencement de septembre, qu'il se décide à partir. Quatre gentilshommes raccoin})agnent, et parmi eux son jeune frère, le sieur de Mattecoulon, alors âgé de vingt ans, et Chaiies d'Estissac, personnage de marque, plus j l'une encore, qui, suivant la mode de l'époque, vont achever leur, instruction en Italie. Tous ces messieurs voyagent à cheval, et généralement à une aUure assez lente. Des valets veillent sur les mulets qui portent les bagages. Il n'était pas facile en ce temps-là de voyag<'r sans uu certain appareil, et l'apjiareil d'ailleurs n'était pas pour déplaire à notre philosoj)he : il disait la qualité (les voyageurs et prévenait les esprits en leur faveur. 3Iontaigne était sans doute le chef de la petite caravane.
Nous pouvons la suivre pas à pas, grâce au Journal de
voyage qu'il nous a laissé. De ]\Icaux clic se rend à Plombières, non sans s'arrêter bien des fois sur la route, car on voyage sans hâte en comjjao^nie de Montaigne et de manière à jouir de tout, à satisfaire sa curiosité partout où l'on passe. Après dix jours consacrés aux eanx de Plombières, on entre en Suisse où l'on visite Mulhouse, qui alors faisait partie du canton de Bâle, puis Bâle, où ]\rontaigne rencontre quelques savants, Bade où il prend à nouveau les eaux, Schaffouse. On pousse alors une pointe en Allemagne, Lindau, Augsbourg. Les froids de l'hiver approchant (on était déjà au uiilieu doctobre), on e dirige vers l'Italie par Munich et le Tyrol. Le but alors est Rome, mais on visite siu" le chemin, ou hors du chemin, Vérone, Vicense, Padoue, Venise, Ferrare, Bologne, Florence, Sienne, Montalcin. Moutaiguc séjourne à Rome pendant cpuitre mois et demi, du oO uovembre 1580 au 19 avril Ï581. De Rome, qu'il quitte avec la ferme intention d'y revenir à l'automne, il se rend à Lorette pour y fah'e ses dévotions, puis aux bams de la Villa où il prend les eaux pendant un mois et demi, visite la Toscane en s'attardant surtout à Florence, Pise et Lucques, revient faire une nouvelle saison aux bains de la Villa (du 14 août au 7 septembre), retouriu; à Rome où il passe encore la première moitié d'octobre, (ufin regagne la France pai" le mont Cenis et rentre daus son château le .30 novembre.
Heureusement le Journal de voyage nous révèle jibis que l'itinéraire de Montaigne, il nous })ermet de saisir ses impressious sur le vif. On n'y doit pas chercher une œuvi'c littéraire, laborieusement écrite et savamment limée pour le i)ublic. R est à la fois moins et plus que cela. Montaigne y luontre si ])eu de souci de la forme que souvent il laisse à son secrétaire le soin de rédiger ses Souvenirs. Ailleurs, désh'ant s'exercer à manier la langue italieiuu' qu'il ne l)ossèdi' pas encore àjion gré, il dicte tout un long | ragmeni en italien, plus du cinquième du Journal. Et quant au fond, les renseignements qu'il nous donne si ponctuellement sur la distance qui sépare telle ville de telle autre, sur la durée de chaque étape et autres précisions de cette
sorte n'ont rien qui doive retenir le lecteur. Plus fastidieuses encoie sont ses intarissables confidences sur ses maux de tête, ses maux de dents, ses moindres malaises, le nombre de verres d'eau qu'il prend chaque matin, soit aux bains de Plombières, soit aux bains de la Vdla, et qu'il ne manque pas de compter exactement, les effets purgatifs cpi'il constate chaque jour et mille détails aussi intimes. C'est qu'aussi bien le Journal de voyage n'est pas fait pour nous. Montaigne ne voulait pas le publier, et U ne l'a pas publié. C'est seidement cent quatre-vingt-deux ans après sa mort, en 1774, qu'on l'a découvert et indiscrètement mis au jour. Montaigne eût protesté contre un pareil abus. H avait écrit son journal pom- lui-même, pour y retrouver les choses qui l'avaient frappé et que sa mémone infidèle risquait de laisser échapper. H y notait ce qui liu importait à lui, et non ce qui intéressait les autres. Il se promettait sans doute d'en faire jouir aussi les siens, sa femme, sa fille, ses amis. Pendant les longues soù'ées d'hiver, au coin de l'âtre, H leur conterait les choses merveilleuses et rares qu'il avait vues dans de lointains pays. H ferait un choix à leur intention dans cet amas de notes informes. Même à eux il ne montrerait pas tout. Mais du grand public il n'a eu nul souci. Rien en tout cela ne lui est destiné.
Or, c'est précisément parce qu'il n'était pas destiné au ])ublic que le Journal de voyage nous paraît instructif. Châtié par des scrupules littérakes, il ne nous eût présenté que des impressions triées, apprêtées, truquées en vue de l'effet à produii'e. Sa spontanéité nous est garante de sa sincérité même. Par lui nous avons le privilège insigne d'entrer en contact immédiat avec Montaigne, de suiprendre ses étonncments, d'entendre ses questions, de sui^Te sa pensée au jour le jour pendant des mois comme nous suivons celle d'un compagnon de route. Et ce commerce intime avec notre philosophe éclah-e les Essais d'une lumière singulièrement vive. Non seulement nous rencontrons dans le Journal une masse de notes qui reparaîtront plus tard dans les Essais de 1588 et de 1595, digé-
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récs, développées, mises eu place iiiarcluinde, mais surtout nous saisissons eu pleine activité, dans son « à tous les jours » eet iiilati^ahle besoin d'observation, cette curiosité insatiable dont Taine eùl reconnu la faculté maîtressK (11- AlntiUM'/nc. et (ini iMi tout cas a fait le prix de son œuvre. Montaigne regarde et il écoute : sa fonction natnrelle est de regarder et d'écouter. Il va vers les choses pour les examiner, vers les hommes ])our les inteiToger et entendre leurs réponses. Quand nous voyons le Journal de voyage rempli de remartpies sur les jjeupies qu'il a visités, nous ne nous étonnons point que Montaigne se soit donné pour tà"h" d"ét!'(li"r riiommi' à travers tous les siècles de l'histoire, dans tous les pays du monde, à toutes les pages de ses in-folios, Fhomnu^ dans toutes les attitudes de la vie et jusque dans ses actions les ])lus secrètes. Quand nous constatons avec (juel soin min'iti-^i'x il étudie son mal, il en suit toutes les phases et en décrit les symptômes, nous comprenons sans peine que, tenant ses ])ensées constamment repliées sur i-oi-même, il ait enfin pris son Moi pour sujet de ses études et qu'il ait fait de sa propre ])einture la matière de son livre.
Voilà ])nurquoi le Journal de voyage est un document du plus haut intérêt, si éminenunent suggestif, et la lecture en est, en bien des endroits, très attachante par la variété des sujets qui attirent l'attention du conteur. Si par lui nous cherchons à déterminer vers quels objets va de préférence la curiosité de Montaigne afin d'en comprendre la nature, nous remarquerons qu'il ne pai'nît pas avoir été profondément ému ])ar les chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture qui cou\Taient le sol de l'Italie. A jieine nomme-t-il une fois Michel-Ange, et les autres graiuls noms ne se présentent pas sous sa plume. Les paysages aussi semblent peu l'émouvoir. H traverse les Al|)es sans étonnement. Çà et là un ou deux croquis très sobres trahissent un frisson d'admiration. Ils sont rares (;t Montaigne passe vite. Tout cela nous paraît bien sec à nous qui avons derrière nous les enthousiasmes romantiques, les chaudes descriptions de Rousseau et de Château-
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hriaiid, et surtout trois siècles de culture esthétique. Montaijïne en cela ressemble aux Français de son temps, et Rabelais, voyageant en Italie, n'a pas été plus expansif que lui. Il' est plus intéressé par les ruines du passé ; non qu'il soit archéologue le moins du monde (U n'a que du mépris pour ceux qui comptent combien de pas a Santa Rotonda), mais les vestiges de la \ieLlle Rome émeuvent son cœui d'humaniste et font remonter à sa mémoire les souvenii's de Lucullus, de Caton, de César, de tous ces gi-ands personnages avec lesquels il a vécu comme avec des amis. Les grands travaux de l'industrie des hommes l'étonnent et le séduisent, en particulier lorsqu'ils augmentent le confort ou la magnificence de la vie. Les palais, les jardins, les jeux de fontaines sont par lui décrits avec une comjDlaisance d'autant plus grande que la France en ces matières était fort en retard sur l'Italie. Les usages des différents peuples aii mano:er, aii coucher, au vêtir cr généralement dans tous les détails de la vie sont notés a^'ec une minutie que ne rebute aucune crainte de monotonie. ]\[aLs par-dessus tout ce sont les mœurs qui le retiennent, les croyances, les cérémonies religieuses, les habitudes morales, les particularités politiques. H parle" pêle-mêle des draps de son lit, de la choucroute qu'il vient de manger et dont il garde la recette, des rideaux de sa chambre, du poêle dont elle est chauffée, des courtisanes (|iril a visitées, d'un baptême, des serviettes et des assiettes, d'une opération chirurgicale à laquelle il vient d'assister ; de bien d'autres choses encore, mais en somme avant tout ce qui pi(pie sa curiosité c'est l'homme sous tous ses aspects par ses mœurs comme par ses coutumes ou })ar ses travaux. Il étend en tout sens son expérience et il assouplit son imagination.
L'humeur du voyageur est charmante. Même sa doulouicuse colique ne l'aiTête pas, tant sa curiosité le porte en .ivant. Vn jour de crise, il fait d'une traite dix heures de ( heval. n nous a conté dans l'essai Dr la vnniié sa manière (le voyager, son humeur vagabonde qui le détourne à tout coup de son chemm lorsque quelque spectacle le sollicite,
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sa souplesse à se plier aux usages des pays qu'il traverse, son iusouciance joviale, surtout son inépuisable faculté de jouir de tout ce qui se présente. Le Journal conlirme pleinement ce qu'il nous eu a dit, et c'est un plaisir de suivre un si fiai conq)agii()n. Le premier des extraits qui vont suivre nous nu)ntrera cet entrain qui lui lait oublier ses quarante-huit ans et sa gravelle. On verra par les autres la variété et la lirlicsse de ses observations.