LA MAIRIE DE BORDEAUX = GI
Entretenez-vous en vous-même au i^is-aller ; comme un conseiller de ma connaissance, ayant dégorgé une battelée de paragraphes d'une extrême contention et pareille ineptie, s'étant retiré de la chambre du conseil au pissoir du palais, fut ouï marmottant entre les dents tout consciencieusement : « l^on iiobis. Domine, non nobis, secl nomini tua da gloriam (1). » Qui ne peut d'ailleurs, si (alors) se paye (qu'il se paye) de sa bourse.
La renommée ne se prostitue pas à si vil compte. Les actions rares et exemplaires à qui elle est due ne souffriraient pas la compagnie de cette foule innumérable de petites actions journalières. Le marbre élèvera vos titres tant qu'il vous ])laira pour avoir fait rapetasser un pan de mur ou décrotter un ruisseau pubhc, mais non pas les hommes qui ont du sens...
Je n'avais qu'à conserver et dm'er, qui sont effets sourds l't insensibles. L'innovation est de gTand lustre, mais elle est interdite en ce temps, où nous sommes pressés et n'avons à nous défendre que des nouvelletés. L'abstinence de faire est sou- \ent aussi généreuse que le faire, mais elle est moins au jour, et ce peu que je vaux est quasi tout de cette espèce. En somme, les occasions en cette charge ont suivi ma complexion, de quoi je leur sais très bon gré. Est-il quelqu'un qui désire être malade pour voir son médecin en besogne, et faudrait-il pas fouetter ^.^~ le médecin qui nous désirerait la peste pour mettre sou art \/> ] en pratique? Je n'ai point eu cette humeur inique et assez ''v. commune de désirer que le trouble et la maladie des affaires de cette cité rehaussât et honorât mon gouvernement : j'ai ^; -^ prêté de bon cœur l'épaule à leur aisance et facihté. Qui ne me t*^'^ voudra savoir gré de l'ordre, de la douce et nuiette tranquillité qui a accompagné ma conduite, au moins ne |)eut-il me priver (le la part qui m'en appartient par le titre de ma bonne fortune, l'^t je suis ainsi fait, que j'aime autant être heureux que sage, eî devoir mes succès purement à la grâce de Dieu qu'à l'entremise de mon opération. J'avais assez disertement pubUé au monde mon insuffisance en tels maniements publiques ; j'ai encore pis que Tinsuffisance : c'est qu'elle ne me déplaît guère et que je ne cherche guère à la guérir, vu le train de vie que j'ai desseigné (qup je me nuis propo^o). Je ne ma suis en cette entremise non plus satisfait à moi-même, mais à peu près j'en suis amvé à ce que je m'en étais promis : et si (véomnoin^)
(1) Ce n'est pas à nous. Seigneur, ce n'est pas à nous, mais à ton nom qu'il en faut rapporter la gloùe. (Psaume GXIII, verset 1.)
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iii ili- Itcaucoiip suiiiioiité co que j'en avais pruiiiis à i-ciix à (|iii j'avais à faire : car je promets volontiers un peu moins de ce ([lie je puis et de ce que j'espère tenir. Je m'assure n'y avoir laissé ni oITeiise, ni haine : d'y laisser regret et désir de moi, y'. sais à tout le moins bien cela, que je ne l'ai pas fort affecté (rcchirché).
On jasait donc de sa mairie aiiloiir de Moiilaigiic, et il^u tenu à en dire son mot. On trouvait qu'il n'avait rien lait /do bien. remarquable. Il répondait que les circonstances en étaient cause, qu'elles n'avaient point comj)(»rté d'actions d'éclat. Il eût été ridicide, ajoute-t-il, de se donner du mal ou de faire grand bruit quand tout était en repos, .\u demeurant, il était prêt à sacrifier sa vie si son devoir l'avait exigé, et il tient à l'affiimer.
Qu'il n'ait pas déployé un zèle inutile, nous l'eu croyons sans ])eiue et sur parole. A diverses reprises au cours de sa charge nous le voyons se retirer dans son château, soit pour y soigner une crise de colique, comme il disait, soit même sans motif aussi valabh*. Au mois do mai 1582 il félicite les jurats de mettre bon ordre en son absence aux affaires de la ville, il promet d'aller les rejoindre un peu plus tard, mais ses oj-cupations domestiques le retiennent encore chez lui. La [)résidence de cérémonies j)ubliques et des actes d'administration courante constituaient le ])his clair (h; sa tâche, i'as n'était besoin, pour s'en acquitter, do faire grand bruit, et les railleurs avaient tort puisque les jurats lui conthuièrent leur confiance et que Montaigne, nommé maire pour deux ans (1581-1583), fut réélu à l'expiration de sa charge et resta ainsi en fonction jusqu'à la fin de juillet 1585.
Sans doute on avait compté moins sur son énergie que sur sa prudeii^ce : c'était d'un honmie pondéré qu'on avait besoin aj)rès le turbulent Biron. Le roi de Navarre venait de faire la paix avec llciiri HT (pie représentait en Guyenne II- lii'ulenanl général .Malignon. Mais les esj)rits restaii'ut échauffés. iiC nutintlrc iiu-ident jxtuvait mettre le feu aux |)oii(lres. Bientôt le iii.néclial de Matignon allait avoii' à
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compte]", outre les protestants et leur chef, avec la Ligue, dont les forces grandissaient chaque jour, et qui devint (luvertemeni entreprenante quand, par la mort di\ duc (I Anjou, Henri de Xavarre devhit l'iiéritiei' de la cuujoiuu*. JJans ces conj(uictures dithciles il seconda la polilique du maréchal de Matignon qui contenait les deux adversakes, et il agit toujours de concert avec lui. Plein de sympathie pour la personne de Henri de Navan'e qu'il regardait en outre connue l'héritier au trône et qui lui fit l'honneur de le visiter dans son château, il chercha surtout à maintenir la bonne intelligence entre lui et le maréchal. Quand Henri de Navarre commet une imprudence, son secrétaÙT, Duplessis-Mornay, écrit à Montaigne pour justifier les actes de son maître, et l'on compte <ur lui pour fournir à qui de droit des explications qui arrangeront tout. 3Iontaigne écrit à la comtesse de Grauiont, maîtresse du roi de Navarre, pour l'engager à useï' d(^ son ])ouvoir au mieux des intérêts politiques du jeune prince. Sa correspondance avec Matignon, que nous avons conservée au moins en partie, nous le montre vigilant à avertir le maréchal des momdres nouvelles, prêt à se reudï'e à son appel en cas de besoin, cherchant parfois à ménager une entrevue entre lui et le roi de Navarre, peut-être y paiTcnant, an plus gi-and profit de la paix.
Ne le croyons pas trop cependant quand il nous dit qu'il n'eut pas Toccasion d'agir. Il semble bien qu'il sut payer de sa personne, et s'il l'oublie, c'est peut-êt e i)ar une modestie que nous ne sam'ions lui re])rocher. Bientôt les entreprises des liguem's de"\dnrent inquiétantes. Ds formèrent le projet' de s'emparer de Bordeaux. Vaillac, le gouveineur du château Trompette, tenait pour eux dans la \ille. Il est vrai que c'est ^latignon, et non Montaigne, qui dut p/océder à rénergique arrestation de Vaillac, qui surprit tous ses partisans ; mais il ne pouvait guère agh" sans la complicité de Montaigne, et tout porte à croire que dans cette occasion critique ils s'étaient concertés auparavant. Après la première surprise de ce coup cl 'audace, les ligueurs reprirent vite leur dessehi. Mon-
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1;iit,ni(' cl Malii;ii()ii IravaillèrtMit de concort à les déjouer. Hieiilût Miêiiie, i\latigiioii étant obligé de ({iiilter JJoi- (leaiix, toute la charge de la défense retomba sur le maire. Deux lettres, écrites par lui h Matignou en date des 22 el, 27 mai. nous disent avec (|uel souci de ses responsabilités il sut s'en acquitter. Il n'est pas rassuré, il sait que « telles sortes de mouvements ont accoutumé d'être si imprévus que, dit-il, s'ils devaient advenir, on nu^ tiendra à la gorgo sans me dire gare », néanmoins il se déclare à la disposition du maréchal ])our exécuter tout ce qu'il voudra. Il est aux écoutes, et i)cle-mcle il transmet les nouvelles qu'il sait bien fondées et les bruits qui ne lui semblent pas vraisemblables afm qiui le lieutenant général n'ignore rien. On lui donne cinquante alarmes chaque jour. Il va tous les jours au château Tronqjette, tous les jours à l'archevêché, il passe « toutes les nuits ou par la ville en armes, ou hors la ville sur le port ». Et s'il demande à Matignon de revenir au plus vite, jugeant sa présence nécessaire, il l'assure, cette fois au milieu du perd, fpi'il n'épargnera ni son « soing, ni, s'il est besoin, sa vie, pour conserver toute chose en l'obéissance du roi ».
Il s'était encore montré énergique d'une autre manière, en signant des reinontrances très fermes de ton adressées ])ar les jurats de Bordeaux au roi de France et au roi de Navarre : il y représentait la misère du peuple, se i)laignait des exactions fiscales, des privilèges trop nombreux qui faisaient retomber toute la charge de l'impôt sur les misérables. Dans ces circonstances il a pris la responsabilité de pages qui lui font honneur, et peut-être les a-t-il écrites lui-même.
Je suis donc porté à croire que, comme il nous l'assure, il n'a rien négligé de son devoir. On insinue parfois qu'il n'a pas abordé de front les véritables critiques qu'on lui adressait, qu'on accusait la lâcheté dont il aurait fait l)reuve aux derniers jours de sa magistrature. Cette légende est bien connue. La peste s'était déclarée à Bordeaux. p]lle ravageait la ville. Les habitants fu3^aient dans les campagnes voisines. Montaigne, nous dit-on, aurait
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dû ùti'e à son poste. Or il était dans son château, et quand vint le 1er nont, jonr où son successeur devait être choisi, il n'entra. ]jas dans Bordeaux et se contenta de veuij' jusqu'à Feuillas remettre ses pouvoirs aux jura ts, s'excusant sur la crainte de la contagion. On oublie simplement que ]\Iontai£rne n'a pas fui devant le fléau, mais qu'il était suivant toute apparence dans ses terres quand la peste a éclaté, que revenir dans ces conditions eût été s'exposer doublement, qu'il appartenait non au mah'e, mais aux jurats, de veiller aux mesures sanitaires, qu'enfin le l^^août sa présence n'était aucunement nécessaire et qu'une formahté seule l'appelait dans la ville. Sans doute il nous plairait de voir Montaigne accourir au secours de ses concitoyens et s'offrir héroïquement à une mort certaine. Ce n'était pas là sa manière, et nid. ne peut lui faire un crime de n'avoir pas été un Rotrou ou un Belzunce. Personne en son temps, semble-t-il, ne lui chercha querelle pour une conduite qu'on jugea natm'elle. Même la malignité de Scahger n'a pas trouvé là matière où mordre. Il nous eït fa?ile à nous, à trois siècles de distance, de faire les héros à ses dépens. Je suis persuadé qu'en écrivant les pages qu'on vient de lire Montaigne ne songeait pas à se disculper, parce qu'il n'avait pas à se discul- ])er. L'homme pubhc en Montaigne est bien celui que nous montrent les Essais, sans héroïsme mais sans lâcheté.
Les fuyards emportaient la peste av-ec eux. EUe s'étendit ?uï toute la région et vint trouver Montaigne en son château. En même temps U avait à souffiii' de la guen'e civile qui s'abattit lourdement sur le Périgord. Ce furent des mois terribles. Montaigne nous a conservé le souvenir de toutes ces misères, et il nous a dit aussi dans quels sentiments il supporta cette dure épre;ive.
Mn\T.\l(;\K. — <:il\l'. Il
y A PK.STI. liT l.A UUKKKH (MXlLi: AUTOUR DE M0NTAIGN1-: (1)
J'écrivais ceci environ le temps qu'une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son poids, droit sur moi. J'avais d'une part les ennemis à ma porte, d'autre part les jiicorours, pires ennemis, non armis, sed vitiis cerUdur (2) ; et essayais (fis Vcxpérience dé)'^ toute sorte d'injures militaires (maux de la guerre) à la luis
Hostis adest dextra lœvaque a parie timendiis, Vidnoqiie malo ierret utrumque latus (3).
Monstrueuse gueno! les autres agissent au dt'liors; ectlL'-ci encore contre soi se ronge et se défait par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu'elle se ruine quand et quand {avec) le reste, et se déchire et dépèce de rage. Nous la voyons plus souvent se dissoudre par elle-même que par disette d'aucune cliose nécessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuit. Elle vient guérir la sédition et en est pleine, veut châtier la désobéissance et en niontjo l'exemple, cl, employée à la défense des lois, fait sa part de rébellion à Tencontre des siennes propres. Ou eu sommes-noiis? notre propre médecine porte infection !
Notre mal s'empoisonne Du secours qu'on luy donne.
... Le peuple y souffrit bien largement lors, nim les dommages présents seulement,
Undique Mis Usque adeo turbatur agris (4),
mais les futurs aussi ; les vivants v iuii -jut à pâlir, si {aussi) eurent ceux qui n'étaient encore nés. On le pilla, et moi par
(1) Essais, III, xn.
(2) Ce n'est pas par les armes qu'on combat, mais par les crimes.
(3) J'ai à droite et à gauche un ennemi redoutable, et un danger imminent me menace de chaque côté. (Ovide, De Ponto, I, m, 57.)
(4) Tant de toute part les campagnes sont bouleversées. (Vikgile, Bucoliques, 1, 11.)