‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 17 sur 61 · LES. FLÉAUX DE L'ANNÉE · texte numérisé non relu

LES. FLÉAUX DE L'ANNÉE

coiitiéqueiit, jusqu'à l'espérance, lui ravissant tout ce qu'il avait à s'apprêter à vivre pour longues années :

Quœ nequeuni secum ferre aut àbdùcere, perdunt;

Et cremat insontes turla scelesta casas (1). Mûris nulla fides, squalent oppulatihus agris (2).

Outre cette secousse, j'en souffris d'autres. J'encourus les inconvénients que la modération apporte en telles maladies. Je tus pelaudé (lalloUé) à toutes mains ; au gibelin, j'étais guelfe; au guelfe, gibelin : quelqu'un de mes poètes dit bien cela, mais je ne sais oii c'est. La situation de ma maison et l'accointance des hommes de mon voisinage me présentaient d'un visage, ma vie et mes actions, d'un autre. 11 ne s'en faisait point des accusations formées, car il n'y avait où mordre ; je ne désempare jamais les lois, et qui m'eût recherché (poursuivi) m'en l'ût dû de reste : c'étaient suspicions muettes qui couraient sous main, auxquelles il n'y a jamais faute d'apparence, en un mélange si confus, non plus que d'esprits ou envieux ou ineptes.

... Un ambitieux s'en fût pendu; si (de même) eût fait un a varicieux. Je n'ai soin quelconque d'acquérir ;

SU mihi, quod nunc est, eiiam minus; et mihi vivam Quod superest œvi, si quid superesse volent dî (3).

Mais les pertes qui me viennent par l'injure d'autrui, soit larcin, -uit violence, me pincent environ comme un homme malade '•: géhenne (torturé) d'avarice. L'offense a sans mesure plus (1 aigreur que n'a la perte. Mille diverses sortes de maux accoururent à moi à la file : je les eusse plus gaillardement soufferts à la foule.

Je pensai déjà, entre mes amis, à qui je pourrais commettre i!ue vieillesse nécessiteuse et disgraciée : après avoir rôdé les yeux partout, je me trouvai en pourpoint (sans ressources).

(1) Ce qu'ils ne peuvent emporter ou emmener ils le détruisent, et leurs bandes criminelles vont jusqu'à incendier d'innocentes chauuiières. (Ovide, Tristes, III, x, 65.)

(2) Nulle sécurité derrière les murs des villes, et les campagnes sont désolées par les piUages. (Glaudien, In Eutropum, I, 244.)

(3) Que je conserve seulement ce qui m'appartient actuellement, miîme moins, s'il le faut, et que je puisse vivre pour moi ce qui me reste de joui's, si les dieux veulent m'en accorder encore. (Horace, Epîtres, I, XVIII, 107.)

OR M(».\TAIGNl':. — r.IlAl'. Il

Foui ^u iai.v.>,ti tomber aplomb et de si haut, il faut quo ce- .soit entre les bras d'une affection solide, vigoureuse et fortunée : elles sont rares, s'il y en a. Enfin, je connus que le plus sûr était de nie fier à nioi-niênie de moi et de ma nécessité, et, s'il m'advenait d'être froidement en la grâce de la fortune, que je me recommandasse de plus fort à la mienne, m'attaeliasse, regardasse de plus près à moi. En toutes choses, les hommes se jettent aux appuis étrangers pour épargner les propres, seuls certains et seuls puissants, qui sait s'en armer : chacun court ailleurs, et à l'avenir, d'autant que nul n'est arrivé à soi. Et me résolus que c'étaient utiles inconvénients, d'autant, premièrement, qu'il faiit avertir à coups de fouet les mauvais disciples, quand la raison n'y peut assez, comme, p<ir le feu et violence des coins, nous ramenons un bois tortu à sa droiture. Je me prêche, il y a si longtemps, de me tenir à moi et séparer des choses étrangères : toutefois, je tourne encore toujouis les yeux à côté ; l'inclination, un mot favorable d'un grand, un bon visage, me tente. Dieu sait s'il en est clierté (rareté) en ce temps et quel sens il porte ! J'oïs {f entends) encore, sans rider le front, les subornements qu'on me fait pour me tirer en place marciiande, et m'en défends si mollement qu'il semble que je souffrisse plus volontiers d'en être vaincu. Or, à un esprit si indocile, il faut des bâtonnades ; et faut rebattre et resserrer à bons coups de mail ce vaisseau qui se déprend, se découd, qui s'échappe et dérobe de soi. Secondement, que cet accident me servait d'cxercitation pour me préparer à pis, si moi, qui, et ])ar le bénéfice de la fortune et par la condition de mes mœurs, espérais être des derniers, venais à être des premiers atlra[)é (le cette tempête, m'inslruisant de bonne heure à contraindre ma vie et la ranger pour un nouvel état. La vraie Uberté c'est pouvoir toute chose sur soi : 'potmtissimus est qui se habd in foleslate (1). En un temps ordinaire et tranquille, on se prépare à des accidents modérés et communs : mais, en cette confusion où nous sommes depuis trente ans (2), tout homme français, soit en particulier, soit en général, se voit à chaque lu'ure sur le point de l'entier renversement de sa fortune : d'autant faut-il tenir son courage fourni de provisions phis fortes et vigoureuses. Sachons gré au sort «le nous avoir fait

(1) La véritable puissance consiste à être maître de soi iiiêiuo (.SknI'.qije, Epîlres, XC.)

: Ji Depuis U' coiiiinciicoincnt des gu<;iTes de religion (15G2).

LES FLEAUX DE l/ANNEE d5S5 09

vivre en un siècle non mol, languissant, ni oisif : tel qui ne l'eût Ole pai' autre moyen se rendra fameux ])ar son malheur.

... Cecroulement donc m'anima certes plus qu'il ne m'atterra, ù l'aide de ma conscience, qui se portait non paisiblement seulement, mais fièrement; et ne trouvais en quoi me plaindre de moi. Aussi, comme Dieu n'envoie jamais non plus les maux que les biens tout purs aux hommes, ma santé tint bon ce lemps-là, outre son ordinaire; et, ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de chose que je ne puisse avec elle. Elle me donna moyen d'éveiller toutes mes provisions et de porter la main au-devant de la plaie, qui eût passé volontiers plus outre ; et éprouvai en ma patience que j'avais quelque tenue contre la fortune, et qu'à me faire perdre mes arçons il fallait un t;rand heurt. Je ne le dis pas pour l'irriter à me faire une charge ))his vigoureuse : je suis son se]-\ateur, je lui tends les mains ; ])our Dieu, qu'elle se contente ! Si je sens ses assauts? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possède se laissent pourtant par intervalles tâtonner à quelque plaisir, et leur échappe un sourire, je puis aussi assez sur moi pour rendre mor état ordinaire paisible et déchargé d'ennuyeuse imagination ; \ , mais je me laisse pourtant, à boutades, surprendre des morsures- (If ces malplaisantes pensées, qui me battent.

Pendant que je m'arme pour les chasser, ou pour les lutter (1), voici un autre rengregement {aggravation) de mal qui m'arriva à la suite du reste. Et dehors et dedans ma maison, je fus accueilli d'une peste, véhémente au prix de toute autre : car, comme les corps sains sont sujets à plus grièves maladies, d'autant qu'ils ne peuvent être forcés que par celles-là, aussi juon air très salubre, où, d'aucune mémoire, la contagion, bien que voisine, n'avait su prendre pied, venant à s'empoisonner, produisit des effets étranges,

Misla senum et juvenum densaniur ftinera; niillum Sœva capid Proserpina fugit (2).

(1) D'après l'édition de 1588, ces mots : « Pendant que je m'arme pour les chasser et pour les lutter », sont rattachés à la phrase précédente, et l'on a coutume de mettre un alinéa à « voici ». Le sens me paraît indiquer que cette manière de ponctuer provient d'une erreur.

(2) Vieillards et jeunes gens, pêle-mêle, s'entassent dans le tombeau ; nulle tête n'échappe à la cruelle Proserpine. (Horace, Odes, I, XXVIII, 19.)

J'eus h souffrir cotte plaisante condition, que la vue de ma maison m'était effroyable. Tout ce qui y était, était sans garde et à l'abandon de qui en avait envie. Moi, qui suis si hospitalier, fus en très jiénible quête de retraite pour ma fannlle, une fajnille é2:arée, faisant peur à ses amis et h soi-même, et horreur, où qu'elle cherchât à se placer, ayant à charnier de demeure, soudain qu'un de la troupe commençait à se douloir (souffrir) du bout du doiîït. Toutes maladies sont alors prises pour peste ; on ne se donne pas le loisir de les reconnaître. Et c'est le bon que, selon les rèo:les de l'art, à tout danger qu'on approche, il faut être quarante jours en transe de ce mal, l'imagination vous exerçant cependant h sa mode et enfiévrant votre santé même. Tout cela m'eût beaucoup moins touché si je n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autrui, et serw six mois misérablement de guide à cette caravane : car je porte en moi mes préservatifs, qui sont résolution et souffrance. L'appréhension ne me presse guère, laquelle on craint particulièrement en ce mal; et si, étant seul, je l'eusse voulu prendre, c'eût été une fuite bien plus gaillarde et plus éloignée. C'est une mort qui ne me semble des pires : elle est comnninément courte, d'étourdissement, sans douleur, consolée par la condition pubh'que, sans cérémonie, sans deuil, sans presse. Mais, quant au monde des environs, la centième partie des âmes ne se put sauver :

Videas desertaqxie régna Pasiorum, et longe salins laleque vacantes (1)<

En ce lieu, mon meilleur revenu est manuel : ce que cent hommes travaillaient pour moi chôma pour longtemps.

Or lors, quel exemple de résolution ne vîmes-nous en la simplicité de tout ce peuple? Généralement, chacun renon(,'ait au soin de la vie : les raisins demeurèrent suspendus aux vignes, le bien principal du pays ; tous indifféremment se préparant et attendant la mort, à ce soir, ou au lendemain, d'un visage et d'une voix si peu effrayée- qu'il semblait qu'ils eussent compromis (giCi'h s'r» fîisscvt remis) h cette nécessité, et que ce fût une condamnation universelle et iné\atable. Elle est toujours telle ; mais à combien peu lient la résolution au mourir ! la distance et différence de quelques heures, la seule considération, de la compagnie, nous en rend l'appréhension (Vopinion) diverse

Cl) Vous oMssJPz vil les campagnes désertes et les bois vides jusque daus leurs profondeurs. C\'^ii;r;ir.K, Gâorgiques, ITT 176.)

LES FLÉAUX DE L'ANNEE d585 71

UUfférenie). Voyez ceux-ci : pour ce qu'ils meurent en même mois, enfants, jeunes, vieillards, ils ne s'étonnent plus, ils ne se pleurent plus. J'en vis qui craignaient de demeurerjderrière, comme en nue horrible solitude, et n'y connus communément autre soin que des sépidtures ; il leur fâchait de voir les corps épars emmi les champs (dans la campagne), à la merci des bêtes, qui y peuplèrent incontiricnt... Tel, sain, faisait déjà sa fosse, d'autres s'y couchaient encore \avants ; et un manœuvre des miens, avec ses mains et ses pieds, attira sur soi la terre en mom'ant. Était-ce pas s'abrier (s'abriter) pour s'endormir plus à son aise?

Ces secousses de la fortune et ces tenibles spectacles limulaient la pensée de Montaigne. Il y trouvait matière à philosoplier, et tout l'essai De la fliysionomie nous communique les enseignements qu'il en tii'ait.

Depuis six ans qu'il avait publié ses deux premiers « livi'es », notre philosophe avait beaucoup vu et beaucoup jippris. Il est ^^•ai que, dans la réédition que Simon l^Iillanges eu avait donnée en 1582, l'auteur avait mséré quelques souvenks de son voyage, mais il n'avait eu le loisir de faire place qu'à fort peu d'entre eux, et sou Journal, aussi bien que sa mémoire, était plein de notes qu'U pouvait utiliser. Outre son voyage d'ailleurs, sa mauie et ses malhei:rs domestiques avaient été de fécondes écoles oii son ex[:érience s'était enrichie. Aussi, lorsque le fléau s'étaut calmé, il put entrer dans son château avec sa petite caravane, il reprit fréquemment le chemin de sa tour pour y méditer à loisù et pour ajouter à son œuvre ce ti'oisième « livi*e » qui renferme ses plus beaux essais. Au mois de fé\Tier 1586 il est chez lui. Il amiote des volumes ([ui nous ont été conservés, et rien ne laisse supposer qu'au (oms des deux années suivantes aucune affaire l'ait appelé loin de i-on domame et enlevé longuement à ses chères études.

Quand son \ olume fut prêt, eu février 1588, il se rendit

"i> .M(i.\ TAKiNK. — CIIM'. Il

Il Paris pour le faire inipr mer. Les éditeurs de Guyeuue ne lui suffisaient plus. Le succès des éditions bordelaises lui inspirait le désir de paraître sur un plus vaste théâtre. Déjà l'année précédente, eu 1587, un imprimeur parisien avait, sans sa collaboration, sitôt que le privilège de Sinu)n Millanges avait été expiié, reproduit les deux premiers livres. Cette fois il allait s'adresser au grand imprimeur Abel l'Angelier, qui jouissait d'une réputation européenne. D'aillems il y avait là l'occasion d'un nouveau voyage, et Montaigne n'avait pas vu la cour depuis longtemps.

Les chemins n'étaient pas sûrs en ce temps de troubles civils. Comme il traversait la forêt de Villebois, notre philosophe se vit assailli par une bande de brigands. « La, tempête est tombée sur moi, écrit-il, qui avais mon argent en ma boîte, je n'en ai lien recouvré, et la plupart de mes papiers et hardes leur sont demeurés. » Une autre mésaventure l'attendait dans la capitale. Les ligueurs étaient alors maîtres de la ville et en avaient chassé le roi. On savait Montaigne partisan de Henri IIL Le 10 juillet, alors qu'un accès de goutte le retenait à la chambre, ou vint l'arrêter et le conduire à la Bastille. Ce fut une émotion d'un genre nouveau. Grâce à l'intervention de ses amis et de la Rehu> mère, elle ne dura que quelques hein es. Ou le relâcha le soir môme.

Quand sa santé le lui permettait, Montaigne retrouvait toute sa mobilité d'autrefois. Il suivait la cour à Rouen. Il la suivit encore vers l'automne aux États généraux de Blois, où il rencontra son ami de ïhou et où Pasquier lui reprocha les gasconismes de ses Essais. Mais les séjoujs qu'il fit en Picardie, chez Mlle de Gournay, furent entre tous ehers à son cœur. Cette savante jeune fille, âgé(^ de vingt-deux ans à peine, avait, en lisant les Essais, conçu pour If'ur auteur une admiration enthousiaste mêlée d'une viv(^ sympathie. Se trouvant à Paris en même temps ({ue lui, elle avait tenu à lui faire part de ses sentiments. Ce fut l'origine entre eux d'ime aniitié dont Marie Le Jars de Gournay était justement hère et qu'elle s'est plue à publie)'.

Page 1