‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 20 sur 61 · LA PHYSIONOMIE DE MUXTAIGNE · texte numérisé non relu

LA PHYSIONOMIE DE MUXTAIGNE

7. Munlaifj)ie peint par lui-mênie. — //. La culture de Montairjne, ses goûts littéraires et ses lectures.

Nous venons de |)asser en revue les diftérentes ciiconstances qui ont exercé leiu" influence sur le Moi de Montaigne, les milieux qu'il a traversés et qui ont laissé on lui leur empreinte. Plus importante mule fois que ces circonstances et ces milieux pour expliquer son œuvre est la personne même de l'auteur qu'ils ont pu orienter sans doute, développer dr.ns tel ou tel sens de préférence à tel autre, mais qu'ils n'ont pas façonnée, qui a pris d'eux ce qu'elle a voulu et les a utilisés selon ses besoins et ses tendances propres. Bien souvent on ne peut que conjecturer le moi d'un autem' d'après sa manière de réagir dans les milieux quïl traverse. Plus heureux, pour Montaigne nous avons en outre comme moyen d'information les portraits qu'il a laissés de lui-même. Voyons d'après ces portraits quel était l'homme, comment du moins il se jugeait luimême. Eu voici un qu'il a tracé entre 1570 et 15H0, pio- Ijablenicnl vers 1578 ou 1579, et qui est précis à souhait.

MONTAIGNE Juge par lui-même id

-le suis iriiiu- ijiille un peu au-cifssous tki la inoyeuiit'. Ce défaut n'a pas seulement de la laideur, jnais encore de l'inconi- ]iu)djté, à ceux niêmement (parliadièrement) qui ont des comniandenu^nls et des chai"ges : car l'autorité que donne une belle présence et juajestc corporelle en est à dire, {y manque). ('. Marius ne recevait pas volontiers des soldats qui n'eussent six pieds de hauteur. Le Courlismi (2) a bien raison de vouloir, pour ce gentilhomme qu'il dresse, une taille commune j)lu1ui ([ue toute autre et de refuser pour lui toute ctrangcté qui Ir fasse montrer au doigt. Mais de choisir s'il faut à cette médiocrité (pi'il soit plutôt au deçà (pi'au delà d'icelle, je ne le ferais l)as à un homme inihtaire. Les petits hommes, dit Aristote, sont bien jolis, mais non pas beaux; et se connaît eu la grandeur la grande âme, comme la beauté en un grand corps et haut. Les Ëtliiopes et les Lidiens, dit-il, éhsant leurs rois et magistrats, avaient égard à la beauté et procérité {haute taille) des personnes. Ils avaient raison : car il y a du respect pour ceux qui le suivejit.

(1) Essais, II, xvu.

(2) 'litre (l'un livre italien de Baldassake Castiglione, Il corteij tjiayio. ("et ouvraj,'f, très fameux au soiziètnc siècle, traçait le portrait idéal <ii! rhuiuiiif de C((m\ à la manière dont Cicérou avait tracé le purtniil lin parf;i:t, orateur dans son De oratore.

MONTAKiNE JUGK PAK LUI-MEME = 79

et, pour l'ennemi, de l'effroi, de voir ;"i la lête d'imo fioiqx' marcher un chef de belle et riche taille :

Ipse Inter primos prœstanti corpore Tumus Vertitur, arma tenens, et toto vertice supra est (1).

Notre grand Eoi divin et céleste, duquel toutes les circonstances doivent être remarquées avec soin, religion et révérence, n'a pas refusé la recommandation corporelle, speciosus forma prœ filiis Jiominum (2) ; et Platon, avec la tempérance et la fortitude, désire la beauté aux conservateurs de sa république. C'est un gTand dépit qu'on s'adresse à vous parmi vos gens pour vous demander : « Oîi est monsieur? » et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade (salut) qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire. Comme il advint au pauvre Philopémen, Etant arrivé le premier de sa troupe en un logis où on l'attendait, son hôtesse, qui ne le connaissait pas et le voyait d'assez mauvaise mine, l'employa d'aller un peu aider à ses fennnes à puiser de l'eau ou attiser du feu, pom* le service de Philopémen, Les gentilsliommes de sa suite étant arrivés et l'ayant surpris embesogné à cette belle vacation (car il n'avait pas failli d'obéir au commandement qu'on lui avait fait) lui demandèrent ce qu'il faisait là. « Je paie, leur répondit-il, la peine de ma laideur. » Les antres beautés sont pour les femmes ; la beauté de la taille est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ni la largeur et la rondeur du front, ni la blancheur et douceur des yeux, ni la médiocre {moyenne) forme du nez, ni la petitesse de l'oreille et de la bouche, ni l'ordre et blancheur des dents, ni l'épaisseirr bien unie d'une barbe brune à écorce de châtaigne, ni le poil relevé, ni la juste rondeur de tête, ni la fraîcheur du teint, ni l'air du visage agréable, ni un corps sans senteur, ni la proportion légitime des membres, peuvent faire un bel homme.

J'ai au demeurant la taille forte et ramassée ; le visage, non pas gras, mais plein ; la complexion, entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude,

Unde rigent setis mihi entra, et pedora villis (3) ;

(1) Au premier rang on voit marctier Tumus, les aiines à la main ; sa taille est haute, il passe de la tête tous ceux qui l'entourent. (Virgile, Enéide, VII, 783.)

(2) Le plus beau des fils des hommes. (Psaume XLV, 3.)

(3j Aussi ai-ji! les jambes et là poitrine hérissées de poils. (Mautial, II, zxxvi, 4.)

SO iMd.N I .\I(.M: . — cil Al'. III

la saiilô forle et allruro, jiis(|iio bien avant en mon âge, rarement Innihléc par les maladies. J'étais tel; car je ne me considère |ias à cette lieiire ([lie je suis engage dans les avenues de la vieillesse, ayant piéça {depuis longU'Hips) franchi les (|iiaranle ans :

Minutaiim vires et robur aduUum Frangit, et in partem pejorem liquilur œias (1) ;

ce qne je serai dorénavant, ce ne sera plus qu'un demi-être ; ce ne sera plus moi ; je m'échappe tous les jours et me dérobe à moi : v

Singula de noMs anni prœdanlur eutites (2).

D'adresse et de disposition, je n'en ai point eu ; et si (pourlaiil) suis fils d'un père très dispos et d'une allégresse qui lui dura jus(|u'à son extrênui vieillesse. Il ne trouva guère homme de sa ccmdition qui s'égalât à lui en tout exercice de corps : comme je n'en ai trouvé guère auctm qui ne me surmontât; sauf au courir, en quoi j'étais des médiocres {moyens). De la musique, ni pour la voix, que j'j' ai très inepte (impropre), ni pour les instruments, on ne m'y a jamais su rien apjjrendre. A la danse, à la paume, à la lutte, je n'y ai pu acquérir qu'une bien fort légère et vulgaire sutfisatice ; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du tout. Les mains, je les ai si gourdes, que je ne sais pas écrire seulement pour moi ; de façon que, ce que j'ai barbouillé, i"ainu' mieux le refaire que de me donner la peine cfr les démêler ; et ne lis guère nneux ; je me sens poiser (peser) aux écoutants : autrement bon clerc, je ne sais pas clore à droit (bien) inu^ lettre, ni ne sus jamais tailler plume, ni trancher (découper) à table, qui vaille, ni équi|)er un cheval de son harnais, ni porter à point un oiseau et le lâcher, ni parler aux chiens, aux oiseaux, aux chevaux. Mes conditions corporelles sont, en somme, très bien accordantes à celles de l'âme : il n'y a rien d'allègre ; il y a seulement une vigueur pleine et ferme : je dure bien à la peine ; mais j'y dure, si je m'y porte moi-même, et autant que mon désir m'y conduit,

Molliter austerum studio fallente laborem (3) :

(1) Insensiblement les forces se perdent, la vigueur s'épuise, et notre être va toujours en déclinant. (Lucrèck, II, 1131.)

(2) Une à luie les ans, dans leur fuite, nous dérobent nos facultés. (MoR.vcE, Epilres, II, ii, 55.)

(3^ Le goût que j'y prends trompant la fatigue du travail. (Hokace, SaL'ir.^ Il II, 12. j

aiitroment, si je n'y suis alléché par quelque plaisir, et si j'ai autre guide que ma piu'e et libre volonté, je n'y vaux rien ; car j'en suis là, qife, sauf la santé et la vie, il n'est chose pour quoi je veuille ronger mes ongles et que je veuille acheter au prix du tourment d'esprit et de la contrainte :

Tanti mihi non sit opaci Omnis arena Tagi, quodque in mare volvitur aurum (1).

Extrêmement oisif, extrêmement hbre, et par nature et par art, je prêterais aussi volontiers mon sang que mon soin. J'ai une âme toute sienne, accoutumée à se conduire à sa mode : n'ayant eu, jusqu'à cette heure, ni commandant, ni maître forcé, j'ai marché aussi avant et le pas qu'il m'a plu. Cela y /^ m'a amolU et rendu inutile au service d'autrui, et ne m'aj^ST fait bon qu'à moi.

Et, pour moi, il n'a été besoin de forcer ce naturel poisant {pesant), paresseux et fainéant ; car, m'étant trouvé en tel degré de fortune, dès ma naissance, que j'ai eu occasion de m'y arrêter, et, en tel degré ile sens, que j'ai senti en avoir occasion, je n'ai rien cherché et n'ai aussi rien pris :

Non agimur tumidis velis Aquilone secundo, Non iamen adversis œtatem dncimus Ausiris; Viribus, ingcnio, specie, virtuie, loco, re, Extremi primorum, extremis usque priores (2).

Je n'ai eu besoin que de la suffisance de me contenter ; qui est pourtant un règlement d'âme, à le bien prendre, également difficile en toute sorte; de condition, et que, par usage, nous voyons se trouver plus facilement encore en la nécessité qu'en l'abondance ; d'autant, à l'aventure, que, selon le cours de nos ^ ... autres passions, la faim des richesses est plus aiguisée par leur, >(^ usage que par leur disette, et la vertu de la modération, plus rare que cjUe de la patience : et n'ai eu besoin que de jouir doucement des biens que Dieu, par sa libéralité, m'avait mis entre mains. Je n'ai goûté aucune sorte de travail ennuyeux : je n'ai

(1) Non, je ne voudrais pas à ce prix-là tout le sable du Tage aveo l'or qu'il roule à l'océan. (Juvénal, Satires, III, lîv.)

(2) Le vent du nord n'enfle pas mes voOes, il est vrai, mais l'auster ne trouble pas ma course paisible. Je suis en force, en talent, en figure, en vertu, en naissance, en biens des derniers de la première classe, mais des premiers de la deuxième. (Horace. Epîfres. Il, ii. 201.)

MONTA ir, NE. — Cil Al'. III

on içucre en maniement que nies affaires ; ou, si j'en ai eu, c'a Ole en condition de les manier à mon iieiue et à ma façon, cojnmis par j^ens qui s'en fiaient à moi et qui ne nie pressaient pas, et me connaissaient; car encore tirent les experts quelqutî service d'un clieyal rétif et poussif.

■^ Mon enfance même a été conduite d'une façon molle et libre, et exempte de sujétion rigoureuse. Tout cela m'a formé une comjilexion délicate et incapable de sollicitude; jusque-là, que j'aime qu'on me cache mes pertes et les désordres qui me touchent. Au cliapitre de mes mises, je loge ce que ma nonchahiiice me coule à nourrir et entretenir;

Hœc nempe supersunt, Quœ dominum fallunt, quœ prosunl furihus (1) ;

j'aime à ne savoir pas le compte de ce que j'ai, pour sentir moins exactement ma perte : je prie ceux qui vivent avec moi, où l'affection leur manque et les bons effets, de me piper et payer de bonnes apparences. A faute d'avoir assez de fermeté pour souffrir l'importunité des accidents contraires auxquels nous sommes sujets, et pour ne me pouvoir tenir tendu à régler et ordonner les affaires, je nourris, autant que je puis, en tnoi cette opinion, m'abandonnant du tout (entièrement) h la fortune. « De prendre toutes choses au pis ; et ce pis-là, me résoudre à le porter (tmjipùrtrr) doucement et patiemment '), c'est à cela seul (pli- je travaille, et le but auquel j'achemine tous mes discours. A un danger, je ne songe pas tant comment j'en échapperai, (puï combien peu il importe que j'en échappe : quand j'y demeurerais, que serait-ce? Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même; et m'applique à eux, s'ils ne s'appliquent à moi. .Te n'ai guère d'art pour savoir gauchir [éviter) la fortune et lui échapper ou la forcer, et pour dresser et conduire i»ar prud.'uce les choses à mon point : j'ai encore moins de tcléraiice pour supporter le soin âpre et pénible qu'il faut à cela ; et la |)lus pénible assiette pour moi, c'est être suspens (en suspens, en in(f:r;itude) es choses qui pressent, et agité entre la crainîi; et l'espérance.

Le délibérer, voire es choses plus légères, m'importune : et sens mou esprit plus empêché à souffrir le branle et les secousses diverses du doute et de la consultation, qu'à se rasseoir et

(Ij Surplus qui échappe aux veux du maître et djrit les voleurs s'accoMînioiioi,'. (Horace, Epîlres, I, vi, 15.)

résoudre à quelque })arti que ce soit, après que la cliauce est livrée. Peu de j)assions m'ont troublé le sounneil ; mais, des délibérations, la moindre me le trouble. Tout ainsi que des chemins, j'en é^ite volontiers les côtés pendants et glissants, et me jette dans le battu, le plus boueux et enfondrant, d'où je ne piusse aller plus bas, et y cherche sûreté : aussi j'aime les malheurs tout purs, qui ne m'exercent et tracassent plus après l'incertitude de leur rhabillage, et qui du premier saut me poussent droitement en la souffrance :

DuMa plus torquent mala (1).

Aux événements je me porte virilement ; en la conduite, puérilement : l'hoiTeur de la chute me donne plus de fièvre (pie le coup. Le jeu ne vaut pas la chandelle : Favaricieux a [>lus mauvais compte de sa passion que n'a le pauvre, et le jaloux que le cocu ; et y a moins de mal souvent à perdre sa vigne qu'à la plaider. La plus basse marche est la plus fermé : c'est le siège de la constance ; vous n'y avez besoin que de vous ; elle se fonde là et appuie toute en soi. Cet exemple d'un gentilhomme que plusieurs ont connu a-t-il pas quelque air philosophique? Il se maria bien avant en l'âge, ayant passé en bon compagnon sa jeunesse, grand diseur, grand gaudisseur. Se souvenant combien la matière de cornardise lui avait donné de quoi parler et se moquer des autres, pour se metti'e à couvert il épousa une femme qu'il prit au lieu où chacun en trouve i)Our son argent, et dressa avec elle ses alliances : « Bonjour, putain ! » « Bonjour cocu ! » Et n'est chose de quoi plus souvent et ouvoi-tement il entretint chez lui les survenants que de ce sien dessein : par où il bridait les occultes caquets des moqueurs et émoussait la pointe de ce reproche.

Quant à l'ambition, qui est voisine de la présomption, ou fille plutôt, il eût fallu, pour m'avancer, que la fortune me fût venue quérir par le poing ; cai", de me mettre en peine pour une espérance incertaine et me soumettre à toutes les difficidtés qui accompagnent ceux qui cherchent à se pousser en crédit sur le commencement de leur progrès, je ne l'eusse su faire :

Spem pretio non emo (2) :

(1) Ce sont les maux incertauis qui tourmentent le plus. (Sènèque, Agamemnon, III, 1.)

(2) Je n'achète pas l'espérance argent comptant. (Tkkence, AdelpJies, II, m, 11.)

8i = MONTAI», m:. — CIIAP. III

je îirattachc à ce quo je vois ot que je liens, et ne nréloignc guère du port;

Aller remus aquas, aller tihi radat arenas (1) ;

et puis, on arrive peu à ces avancements qu'en hasardant premièrement le sien (son bien) ; et je suis d'avis que si ce qu'on a suttit à maintenir la condition en laquelle on est né et dressé, c'est folie d'en lâcher la prise sur l'incertitude de l'augmenter. Celui à qui la fortune refuse de quoi planter son pied et établir un être tranquille et reposé, il est pardonnable s'il jette au hasard ce qu'il a, puisque ainsi comme ainsi (de ioule façon) la nécessité l'envoie à la quête :

Capienda relus in vialis prœceps via esl (2),

Cl j Cxeuse plutôt un cadet de mettre sa légitime (imil léijati: dliùrihujc) au vent, que celui k qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut voir nécessiteux qu'à sa faute. J'ai bien trouvé le chemin plus court et plus aisé, avec le conseil de mes bons amis du temps passé, de me défaire de ce désir et de me tenir coi ;

Cui sit conditio dulcis sine pulvere palmœ (3) :

jugeant aussi bien sainement de mes forces qu'elles n'étaient pas capables de grandes choses ; et me souvenant de ce mot du feu chancelier OUivier, « que les Fran(,'ais semblent des guenons, (|iii vont grimjiant contremont un arbre, de brandie en branche, et ne cessent d'aller, jusqu'à ce qu'elles soient arrivées à la ])lus haute branche, et y montrent le cul quand elles y sont ».

Turpe esl, quod ncqueas, capili commillere pondus. Kl pressum inflexo mox dare lerga genu (4).

(1) Qii Une liiiiio fonde les fluts et l'autre les sables du rivage, (Properce, III, m, 23.)

(2) Il faut, dans le-^allieur, choisir les résolutions téméraires, (Sénî:que, Aguincnmon, II, v, 47.)

(3) Quelle chiuic condition que celle de vaincre sans avoir combattu. {UoiixcE, Epitref A, i, bl.)

(4) Il est honteux de se charger la tête d'un poids qu'on ne saunut porter, pour plier ensuite et se soustraire au fardeau. CPropekue, m, i.\-,6.)

Les qualités mêmes qui sont en moi non reprochables, je les îiuuvais inutiles en ce siècle : la facilité de nies mœurs, on l'eût nommée lâcheté et faiblesse; la joi et la conscience s'y fussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses ; la iranciiise et la liberté, importune, inconsidérée et téméraire. A quelque chose sert le malheur : il fait bon naître en un siècle fort dépravé; car, par comparaison d'autrui, vous êtes estimé vertueux à bon marché : qui n'est que parricide en nos joui-s et sacrilège, il est homme de bien et d'honneur.

... Par cette promotion je me fusse trouvé grand et rare, comme je me trouve pj^gmée et populaire à la proportion d'aucuns siècles passés auxquels il était vulgaire, si d'autres plus fortes quahtés n'y concouraient, de voir un homme modéré en ses vengeances, mol au ressentiment des offenses, rehgieux en Tobservance de sa parole, ni double, ni souple, ni accommodant sa foi à la volonté d'autrui et aux occasions : plutôt lairrais-je (laisserais-je) rompre le cou aux affaires que de tordre ma foi pour leur service. Car, quant à cette nouvelle vertu de feinte ^ et dissimulation, qui est à cette heure si fort en crédit, je la hais capitalement ; et de tous les vices, je n'en trouve aucun qui témoigne tant de lâcheté et bassesse de cœur. C'est une humeur couarde et servile de s'aUer déguiser et cacher sous un masque et de n'oser se faire voir tel qu'on est : par là nos hommes se ch'essent à la perfidie ; étant duits (accoutumés) à produire des paroles fausses, ils ne font pas conscience d'y manquer. Un

cœur généreux ne doit point démentir ces pensées ; il se veut faii;e

voir jusqu'au dedans. Ou tout y est bon, ou, au moins, tout y est humain... .^poUoniiis disait que « c'était aux serfs de mentir et aux libres de dire vérité » : c'est la première et fondamentale partie de la vertu ; il la faut aimer pour elle-même. Celui qui dit vrai, parce qu'il y est d'ailleurs obligé et parce qu'il (cela) sert, et qui ne craint point à dire mensonge quand il n'importe ., h personne, n'est pas véritable suffisamment. Mon âme, de sa v^' complexion, refuit la menterie et hait même à la penser : j'ai une interne vergogne et un remords piquant, si parfois elle m'échappe comme parfois elle m'échappe, les occasions me surprenant et agitant impréméditement. É ne faut pas toujours dire tout, car ce serait sottise ; mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit tel qu'on le pense ; autrement, c'est méchanceté. Je ne sais quelle commodité ils attendent de se feindre et contrefaire sans cesse, si ce n'est de n'en être pas crus lors même qu'ils disent vérité ; cela peut tromper une fois ou deux les hommes : mais de faire

-Sfi = M0NTA1(;.\E. — eu Al'. III

])i()f('s-:inii (](> se lonir cou voit ot do vaut or, comme ont fait aiiniiis (1(> nos [xincos, (pT « ils jotloiaiont lonr chemise an IVii, si oll«' était, p.nlicipaiito de leurs vraies intentions » (qui esi. nii mot de raïu'ien Métellns Macédoniens), et (jue « qui ne sait se feindre, ne sait ptis régner », c'est tenir avertis ceux qui ont à les pratiquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent ; qun quis vnsutior et calîidiorest, hoc invisior et suspedior, di'Iraela opinione prohitaiùi (1) : ce serait une grande simplesse h qui se lairrait (laisserait) amuser ni au visage, ni aux paroles de celui qui fait état d'être toujours autre au dehors qu'il n'est au dedans, comme faisait Tibère. Et ne sais (]nelle part telles gens peuvent avoir au commerce des hommes, ne produisant rien <[ui soit reçu pour comptant : qui est déloyal envers la vérité, l'est aussi envers le mensonge.

... Or, de moi (quant à moi), j'aime mieux être importun et indiscret que flatteur et dissimulé. J'avoue qu'il se peut mêler (piehpie pointe de fierté et d'opiniâtreté à se tenir ainsi entier et découvert sans considération d'autrui ; et me semble que je deviens un peu plus libre où il le faudrait moins être, et que je m'échauffe par l'opposition du respect : il peut cti'e aussi (|ne je me laisse aller après ma nature, à faute d'art. Présentant aux grands cette même licence de langue et de contenance que j'apporte de ma maison, je sens combien elle décline vers l'indiscrétion et Tincivilité : mais, outre ce que je suis ainsi fait, je n'ai pas l'esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande et pour en échapper par quelque détour ni jtour feindre une vérité, ni assez de mémoire pour la retenir ainsi feinte, ni certes assez d'assurance pour là maintenir, et fais le brave [)ar faiblesse ; par quoi je nrabandonne à la naïveté et î'i toujours dire ce que je pense, et par complexion et par discours, laissant à la fortune d'en conduire révénement.

... C'est un outil de merveilleux service que la mémoire, et sans lequol le jugement fait bien ;^ peine son office ; elle me manq\uî du tout (entièrement). Ce qu'on me veut proposer, il faut (|ue ce soit à parcelles; oar de répondre à un propos où il y eût plusieurs divers chefs, il n'est ])as en ma puissance : je ne saurois recevoir une charge sans tablettes. Et quand j'ai un propos de conséquence à tenir, s'il est de longue haleine, je suis

(1) Plus un homme est fin et adroit, plus il est odieux et suspect lorsqu'il vient :\ perdre l;i réputation d'hummc de bien. (CicÉnoN, DeOlJiciis,ll,i\.)

réduit cà cette vile et misérable nécessité d'apprendre par cœur, mot à mot, ce que j'ai à dire ; autrement je n'aurais ni façon ni assurance, étant en crainte que ma mémoire vînt à me faire un mauvais tour. Mais ce moyen m'est non moins difficile : pour apprendre trois vers, il m'y faut trois heures ; et puis, en un ])ropre ou\Tage, la liberté et autorité de remuer l'ordre, de changer un mot, variant sans cesse la matière, la rend plus liialaisée à concevoir. Or, plus je m'en défie, plus elle se trouble ; file me sert mieux par rencontre : il faut que je la soUicite nonclialamment ; car, si je la presse, elle s'étonne ; et depuis qu'elle a commencé à chanceler, plus je la sonde, plus elle s'empêtre et embarrasse : elle me sert à son hem-e, non pas à la mienne.

... Ma Hbraii'ie (bihliotlièque), qui est des belles entre leslibrairies de village, est assise à un coin de ma maison ; s'il me tombe en fantaisie chose que j'y veuille aller chercher ou écrire, de peur qu'elle ne m'échappe, en traversant seulement ma cour, il faut que je la donne en garde à quelque autre. Si je m'enhardis, en parlant, à me détourner tant soi peu de mon fil, je ne fauls {manque) jamais de le perdre : qui fait que je me tiens, en mes discours, contraint, sec etresserré. Les gens qui me servent il faut que je les appelle par le nom de leurs charges ou de leur pays, car il m'est très malaisé de retenir des noms ; je dirai bien (|u"il y a trois syllabes, que le son en est rude, quïl commence ou termine par telle lettre : et si je dm^ais à \^^Te longtemps, je ne ciois pas que je n'oubliasse mon nom propre, comme ont fait d'autres. Messala Corvinus fut deux ans n'ayant trace aucune de mémoire, ce qu'on dit aussi de Georges Trapezonce. Et pour mon intérêt, je rumine souvent quelle vie c'était (jue la leur, et si, sans cette pièce, il Ae restera assez pour me soutenir avec quelque aisance ; et y rcgai'dant de près, je crains ([ue ce défaut, s'il est parfait, perde toutes les fonctions de l'âme :

Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo (1).

11 m'est advenu plus d'une fois d"oubher le mot du guet que j'avais trois heures auparavant donné, ou reçu d'un autre ; et d'oublier où j'avais caché ma bourse, quoi qu'en dise Cicero : je m'aide à perdre ce que je serre particulièrement. Memoria arie non wodo 'phiJosopliMini, scd onmis i:Uœ usum, omnes (irlcs,

(1) Je suis plein de tioiib ; jo pcnis de Luns les côtés. (TékkiNck, Eunuque, I, ii, 24.)

nna imxitnc conlinet (1). CesL le léccpladc cl li'liii do la Sfieiico que la mémoire : l'ayant si défaillante, je n'ai pa« fort à me plaindre si je ne sais guère. Je sais en général le nom des arts et ce de quoi ils traitent; mais rien an delà. Jefeuillettc leslivres, je ne les étudie pas : ce qui m'en demeure, c'est cliosc que je ne reconnais plus être d'autrui, c'est cela seulement de quoi mon jugement a lait soii profit, les discours et les imaginations de quoi il s'est imbu ; lautem", le lieu, les mots et autres circonstances, je les oublie incontiiu^it : et suis si excellent en l'oubliance, que mes écrits mêmes et compositions, je ne les oublie j)as nu)ins que le reste; on m'allègue tous les coups à moiménu', sans que je le sente. Qui voudrait savoir d'oii S(uit les vers et exemples que j'ai ici (2) entassés, me mettrait en peine de le lui dire ; et si ((néanmoins) ne les ai nu'udiés (juès j)ortcs connues et fameuses ; ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s"ils ne venaient encore de main riche et honorable : l'autorité y concouric quand et {en même ternies que) la raison. Ce n'est pas grand'nu'rveiile si mon livre suit la fortune des autres livres et si ma mémoire désimpare {cuhlie) ce que j'écris, comme ce que je lis, et ce que je donne, connue ce (jue je reçois.

Outre le défaut de ma mémoire, j'en ai d'autres qui aident beaucoup à mon ignorance : j'ai l'esjnit tardif et mousse, le moindre image lui arrête sa pointe, en façon ((ue (pour exemp'e) je ne lui proposai jamais énigine si aisée qu'il sût dévelop[)er ; il n'est si vaine subtilité (jui no m'empêche ; aux jeux ofi l'esprit a sa j)art, des édiecs, des cartes, des danu's, et autres, je n'y comprends (\\ic les plus grossiers traits : l'appréhension, je l'ai U'UU' et embrouillée; mai^ ce qu'elle lient uiu' fois, elle le tient bien et l'embrasse bien universolh ment, étroitement et prolondénient, \nnir le temps qu'elle le tient. J'ai la vue longue, saine et entière, mais (|ui se lasse aisénu'nt au travail et se charge; à celte occasion, je ne puis avoir long conuuerce avec les livres (pie |iar le moyen du service d'aulrui. Le jeune Pline instruira ceux qui ne l'ont essayé {expérimenlé) combien ce retardement est important à ceux qui s'adonnent h cette occupation.

Il n'est point âme si chélive et brutale en laxiuelle on ne voie

(!) il f'st ci-rlaiii (jne la uiémoire est \v jéci'|)tacle non sciileinoiit (If la pliilosopiiic, mais encore He font ce qui concerne l'usage de lu vie et (lo tous les arts. (Ckékon, Académiques, II, vir.)

(J) Dans les Essais, où effectivement les emprunts S(jnt fort nombreux.

ixhiire quelque faculté particulière ; il n'y en a point de si ensevelie qui ne fasse une saillie par* quelque bout : et comment il advienne qu'une âme, aveugle et endormie à toutes autres choses, se trouve vive, claire et excellente à certain particulier effet, il s'en faut enquérir aux maîtres. Mais les belles âmes, ce sont les âmes universelles, ouvertes et prêtes h tout : sinon instruites, au moins instruisablcs : ce que je dis pour accuser la mienne ; car, soit par faiblesse ou nonchalance (et de mettre à nouchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entre mains, ce qui regarde de plus près l'usage de la vie, c'est chose bien éloigiiée de mon dogme), il n'en est point une si inepte et si ignorante que la mienne de plusieurs telles choses vulgaires et qui ne se peuvent sans honte ignorer. H faut que j'en conte quelques exemples.

Je suis né et nourri (élevé) aux champs (à la campagne) et parmi le labourage ; j'ai des affaires et du ménage en main, depuis que ceux cpii me devançaient en la possession des biens que je jouis m'ont quitté leur place : or je ne sais compter ni à jet ( (/(' if'lc), ni à plume ; la plupart de nos monnaies, je ne les connais pas ; ni ne sais la différence de l'un grain à l'autre, ni en la teiTe, rà au grenier, si elle n'est par trop apparente ; ni à peine celle d'entre les choux et les laitues de mon jarchn : je n'entends pas seulement les noms des premiers outils du ménage, ni les plus gi-ossiers principes de l'agTiculture et que les enfants savent ; moins aux arts mécaniques, en la trafique et eu la connaissance des marchandises, diversité et nature des fruits, de vins, de viandes, ni à dresser un oiseau, ni à médiciner un cheval ou un chien ; et, puisqu'il me faut faire la honte tout entière, il n'y a pas un mois qu'on me surprit ignorant de quoi le levain servait à faire du pain et que c'était que faire cuver du vin. On conjectura anciennement à Athènesnme aptitude à la mathématique, en celui à qui on voyait ingénieusement agencer et fagoter une charge de broussailles : \Taiment on tirerait de moi une bien conti-aire conclusion ; car qu'on me donne tout l'apprêt d'une cuisine, me voilà à la faim.

... Je ne veux donc pas oublier encore cette cicatrice, bien ]nalpropre à produire en pubhc : c'est l'irrésolution, défaut ' , . très inconnnode h la négociation des affaires du monde. Je ne ^v^^ sais pas prench'e parti es entreprises douteuses : ^

Ne si, ne no, nel cor mi suona inlero (1) ; (1) Ni oui ni non, mon cœur ne dit rien de ferme. (Pétrarque.)

90 == MOxXTAIONE. — CHAP. III

. je sais bien soutenir une opinion, mais non pas la choisir. Parce qu'es (dans les) choses humaines, à quelque bande qu'on penche, il se présente force appai'ences qui nous y confirment (et le philosophe Chrysippus disait qu'il ne voulait apprendre, de Zenon et CK'anthe, ses maîtres, que les dogmes simplement ; car, quant aux preuves et raisons, qu'il en iourairait assez de lui-même), de quelque côté que je me tourne, je me fournis tou jours assez de cause et de vraisemblance pour m'y maintenir : ainsi j'arrête chez moi le doute et la liberté de choisir jusqirà ce que l'occasion me presse; et lors, à confesser la vérité, je jette le plus souvent la plume au vent, comme on dit, et m'abaiidonne à la merci de la fortune ; une bien légère inclination et circonstance m'emporte ;

Dum in dubio est animus, pauh monienlo hue aique illuc invpellitur (1).

L'incertitude de mon jugement est si également balancée en ■ la plupart des occunences, que je compromettrais {remellrais) volontiers à la décision du sort et des dés ; et remarque, avec grande considération de noire faiblesse humaine, les exemples que l'iiistoire divine mémo nous a laissés de cet usage de remet ire à la fortune et au hasard la détermination des élections (choix) es (dans les) choses douteuses : sors cecidit super JMaOnam (3). La raison humaine est un glaive double et dangereux : et en la main même de Socrate, son plus intime et plus familier ami, voyez à quand (combien) de bouts c'est un bâton ! Ainsi, je ne suis propre qu'à suivre et me laisse aiséme]it emporter à la foule : je ne me, fie pas assez en mes forces, pour entreprendre de connnander, ni guider : je suis bien aise de trouver mes pas tracés par les autres. S'il faut couire (courir) le hasard d'un choix incertain, j'aime mieiuc que ce soit sous tel qui s'assiu-e plus de ses opinions et les épouse plus, que je ne fais les miennes, auxquelles je trouve le fondement et le' plant glissant.

Et si (â'aûlmrs) ne suis pas trop facile pourtant au change ; d'autant que j'aper<,'ois aux opinions contiaires une paieille faiblesse ; ipsa consueiudo assenliendi periculosa esse videtur,

(1) Quand l'esprit est dans le dout<% le inoiiidre poids suffit à le faire pencher d'un côté ou do l'autre. (Téuknce, Andrienne, I, vi, 32.) ('2) Le sort tomba sur Mathias. (Actes des apôtres, I, 26.)

= MONTAICxNE JUGÉ PAR LUI-MÊME = 91

' hibrica (1); notamment aux affaires politiques, il y a un m cliamp ouvert au branle et à la contestation :

Justa -pari premitur veluti quum pondère lilra Prona, nec hac plus parte sedet, née surgit db iïïa (2).

Les discours de Machiavel, pour exemple, étaient assez solides pour le sujet; si {néanmoins) y a-t-il eu grande aisance à les combattre; et ceux qui l'ont fait (3) n'ont pas laissé moins de faciKté à combattre les leurs : il s'y trouverait toujours, à im tel argument, de quoi fournir réponses, dupliques, répliques, trijDliques, quadnipliques, et cette infinie con texture de débats que notre cliicane a allongé tant qu'elle a pu en faveur des procès ;

Cœdimur, et totidem phgts consumimus Jiostem (4) :

les raisons n'y ayant guère autre fondement que l'expérience, et la diversité des événements humains nous présentant infinis exemples à toutes sortes de formes. Un savant personnage de notre temps dit qu'en nos alraanaehs oii ils disent chaud, qui voudra dire froid, et au heu de sec, humide, et mettre toujours le rebours de ce qu'ils pronostiquent, s'il devait entrer en gagenre de l'événement de l'un ou l'autre, qui ne se soucierait pas quel parti il prît; sauf es {dmis les) choses où il n'y peut échoir incertitude, coimne de promettre à Noël des chaleurs extrêmes, et à la Saint-Jean (5) des rigueurs de l'iiiver : j'en pense de même de ces discours poUtiques ; à quelque rôle qu'on vous mette, vous avez aussi beau jeu que votre compagnon, pourvu que vous ne veniez à choquer les principes trop grossiers et apparents : et pourtant (pour ce motif), selon mon

(1) L'habitude même de donner son assentiment paraît entraîner bien des dangers et des erreurs. (Cicérox, Académiques, H, xxi.)

(2) Ainsi, lorsque les plateaux de la balance sont chargés d'un poids égal, elle ne penche ni ne s'élève d'aucun côté. (Tibulle, IV, 41.)

(3) Montaigne fait allusion ici surtout à Innocent Gentillet qui avait publié une réfutation de ilachiavel : Discours sur les moyens de bien gouverner et maintenir en lonne paix un royaume, ou autre principauté... Contre Nicolas Machiavel, Florentin (1576).

(4) L'ennemi nous bat, et nous lui infligeons tout autant de coups à notre tour. (Horace, Epiires, II, n, 97.)

(5) Le 24 juin.

liiiineur, es {dans les) affaires publiques, il u'est aucun si mauvais train, pourvu qu'il ait de Tâgo et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le renuienu'Ut. Nos mœurs sont exlrêmemcnt corrompues et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement ; de nos lois et usances, il y en n plusieurs barbares et monstrueuses : toutefois, pour la dilîiculté de nous mettre en meilleur état et le danger de ce ciouloment, si je pouvais planter une cheville à notre roue et l'arrêter en ce point, je le ferais de bon cœur :

numquam adeo fœdis, adeoque pudendis Utimur exemflis, ut non pejora supersint (1).

Le pis que je trouve en notre état, c'est l'instabilité ; et que nos lois, non plus que nos vêtements, ne peuvent prendre aucune forme arrêtée. Il est bien aisé d'accuser d'imperfection une polies, car toutes choses mortelles en sont pleines; il est bien aisé d'engendrer à un peuple le mépris de ses anciennes observances ; jamais homme n'entreprit cela qui n'en vînt ;\ bout : mais d'y rétablir un meilleur état en la ])Iace de celui qu'on a ruiné, à ceci plusieurs se sont morfondus de ceux qui l'avaient entrepris. Je fais peu de part à ma prudence de ma conduite ; je me laisse volontiers mener à l'ordie public du monde. Heureux peuple qui fait ce qu'on commande mieux que ceux qui conmiandent, sans se tourmenter des causes ; qui se laisse mollement rouler après le roulement céleste ! L'obéissance n'est jamais pure ni tranquille en celui qui raisonne et qui plaide.

Somme, pour revenir h moi, ce seul par où je m'estime quelque chose, c'est ce en quoi jamais homme ne s'estinui défaillant : ma reconnnandation est vulgaire, commune et populaire ; car qui a jamais cuidé (pensé) avoir faute de sens? ce serait une proposition qui impliquerait en soi de la contradiction; c'est une maladie qui n'est jamais où elle se voit ; elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant le premier rayon de la vue du patient perce et dissipe, comme le regard du soleil un brouillard opaque : s'accuser serait s'excuser en ce sujet-là; et se condamner, ce serait s'absoudre. Il ne fut jamais crocheteur ni femmelette qui ne pensât avoir assez de sens pour sa provision. Nous reconnaissons aisément aux autres l'avantage du courage, de la force corporelle, de l'expérience, de la disposition, de la

(1) Quelque honteuse, quelque infâme que soit, une action, il en est de pires encore. (Juvénal, VIII, 183.)

beauté ; mais Favantage du jugement, nous ne le cédons à personne ; et les raisons qui pai'tent du simple discours natui'el en autrui, il nous semble qu'il n'a tenu qu'à regarder de ce côté-là, que nous ne les ayons trouvés. La science, le style, et telles parties que nous voyons es (dans les) ouvTages éti'angers, nous touclions bien aisément si elles surpassent les nôtres ; mais les simples productions de l'entendement, chacun pense qu'il était en luy de les rencontrer toutes pareilles ; et en aperçoit malaisément le poids et la difficulté, si ce n'est, et à peine, en une extrême et incomparable distance. Ainsi, c'est une sorte d'exercitation, de laquelle on doit espérer fort peu de reconmiandation et de louange, et une manière de composition de peu de nom. Et puis, pour qui écrivez-vous? Les savants à qui appartient la jmidiction livi'esque ne connaissent autre prix que de la doctrine et n'avouent autre procédé en nos esprits que celui de l'érudition et de l'art ; si vous avez pris l'un des Scipions pour l'autre, que vous reste-t-il à dire qui vaille? qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore quand et quand {en même temps) soi-même : les âmes communes et populaires ne voient pas la grâce et le poids d'un discours hautain et déhé. Or ces deux espèces occupent le monde. La tierce, à c^ui vous tombez en partage, des âmes réglées et fortes d'elles-mêmes, est si rai'e, que justement elle n'a ni nom, ni rang entre nous : c'est, à demi, temps perdu d'aspirer et de s'efforcer à lui plaire.

On cht coummnément que le plus juste partage que natm^e nous ait fait de ses grâces, c'est celui du sens : cai' il n'est aucun qui ne se contente de ce cju'elle lui en a cUstribué : n'est-ce pas raison? qui verrait au delà, il verrait au delà de sa \^e. Je pense avoir les opinions bonnes et saines ; mais qui n'en croit autant des sieimes? L'une des meilleures preuves que j'en aie, c'est le peu d'estime que je fais de moi ; cai' si elles n'eussent été bien assm'ées, elles se fussent aisément laisser piper à l'affection que je me porte, sing-ulière, comme celui qui la ramène quasi toute à moi, et C[ui ne l'épands guère hors de là ; tout ce que les autres en distribuent à une infinie multitude d'amis et de connaissants, à leur gloire, à leur grandem', je le rapporte tout au repos de mon esprit et à moi ; ce qui m'en échappe ailleurs, ce n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discom's :

MiM nempe mlere et viv^re dodus (1).

(1) Ma science à moi c'est de vivre et de me bien porter. (Lucrèce, V, 959.

'OMAIGNE. — CHAP. III

:aons, je leî; trouve infiniment hardies et coustanttis

. r mon insuffisance. De vrai, c'est aussi un sujet au-

excrce mon jugement autant qu'à nul autre. Le monde

;e toujours vis-à-vis : moi, je replie ma vue au dedans ;

liante, je Tamuse là. Chacun regarde devant soi : moi, je

: . ^■;.r de dedans moi ; je n'ai affaire qu'à moi, je me considère sans

cesse, je me contrerôle, je me goûte. Les autres vont toujours

mlleurs, s'ils y pensent bien ; ils vont toujours avant ;

Nemo in sese tenlai descendere (1) :

moi, je me roule en moi-même. Cette capacité de trier le vrai, quelle qu'elle soit en moi, et cette humeur libre de n'assujettir aisément ma créance, je la dois principalement à moi ; car les plus fermes imj^inations que j'aie, et générales, sont celles qui, par manière de dire, naquirent avec moi : elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis caies et simples, d'une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite : depuis, je les ai étabhes et fortifiées par l'autorité d'autiui et par les sains exemples des anciens, auxquels je me suis rencontreconforme en jugement; ceux-là m'en ont assuré la prise, et m'en ont donné la jouissance et possession plus entière. La recommandation que chacun cherche de vivacité et proiupti- V la prétends du règlement, d'une action éclata. , ou de q'iploi!** parriculière suffisance, je la prtit'udi) ùo l'ordre, corr» iidUité d'opinions et de mœurs : owninn ?? mm, nihil profedo ntagis, qw rsœ vU't-, tant singularuin adioinim; quav , ot^. si, aJiorum naturam imitans, omiiias iuam (2).

Le portrait que nous venons de lire est sincère. Rien ne j' ' ni dans l'œuvre de Montaigne, ni dans les infor-

i ^le nous ont données sur sa vie SCS propres témoi-

gnages et divers documents. Sans doute il a avoué quelque

(1) Personne ne cherche à descendre en soi-même. (Pebse, IV, 23.)

' ""' ' 11., ' le. rien ne l'est plus qu'une con-

< notre vie et qui en règle cha-

' ui.uurs; ui LUC ne peut se trouver chez un

: son caractère, s'attache à imiter les autres.

iL. — ..., ^. v^, ,.-..., 1, XXXL)

MONTAIGNE JCGÉ PAR LUI-ilÉME 93

tit que rambition ne lui avait pas tonjoir =?i

:ran;^ère qu'il le dit ici, qu'il lui était arrivé dr

até par un mot favorable d'an grand ; cène forent, selon

iite apparence, que des tentations passagères, et rien

indique qu'il y ait fait de réels sacrifices. On peut l'ac-

iser d'un peu de modestie quand il parie de son défaut

mémoire. Certainement il était moins « excellent en

-ubiiance » qu'il ne le laisse entendre. Pourtant je serais

-rté à voir là antre chose que de la modestie. Montaigne

peu de mémoire vraiment s'il se compare aux grands

iiidits de son temps, qui possédaient souvent cette faculté

im degré prodigieux II n'est pas im énidit, lui, il est

itre chose que cela, et mieux que cela : il est nn homme

• bon sens. Il s'humilie peut-être avec une pointe de

nité.

Quoi qu'il en soit, ni h, vanité ni la modestie, je crois, j imt altéré gravement l'idée qu'il nous donne de lui- ■ On (^t tenté, après Tavoir lu, de préciser certaines '«tions, de les nuancer, non de les contredire. Parcourez ses diverses confessions, écrites à des époques variées et dans des circonstances très différentes, ce sont bien les mêmes traits que vous retrouverez partout : indé^ peadance foncière de sa nature, nonchalance, impatience de toute contrainte, de tout effort, paresse qui va jusqu'à i rendre toute délibération pénible, défaut de mémoire, -prit un peu lourd, des %norances siurprenantes qui éent une notable infériorité dans la vie pratique, irrésolion, voilà bien les d^' ^ volontiers.

y.i revanche, il aime à ; de fermeté

ins la mauvaise fortune, ime auseuc^e complète d'ambition d'avarice. \me horreur instinctive pour toute sorte de iiauté, plus encore une sincérité, une loyauté scmpuise qui r ' yilation, aucune flat-

rie. Par- ::é qu'il tient et qu'il

cdra touj-rùs à iaii^ vaiuir, c'est son jugement clair, me, origiuuL H a confiance en son bon sens. Quelque écaution qu'il prenne poirr non» le faire savoir, de quelque "^ -non qu'il enveloppe cet aveu, sa satisfaction

96 MONTAIGNE. — CIIAP. III

éclate quand il parle de ses idées, de leur origiualilé, de leur conformité avec les opinions des grands anciens.

N'oublions pas tous ces traits de sa peinture. Ils vont conditionner les Essais. Nous les verrons tout à l'heure commander son œuATe, déterminer ses opinions philosopliiques et ses tendances esthétiques. L'indépendance jalouse de sa nature Técartera de la \ie pratique et le poussera vers sa méditation solitaire. Ses aspirations vers une ^ie aimable et facile lui dicteront des pages voluj)tueuses, tandis que la fermeté de son caractère dans l'adversité nous fera entendre des accents d'une mâle vigueur. Son irrésolution le jettera dans le j)ynhonisnu', tandis que sou bon sens l'obligera cà défendre des opinions singulièrement hardies. Son but essentiel, celui qui est destiné à fah'e l'originalité de son livre, sera, à l'inverse de tant d'autres qui répètent seulement des leçons apprises, d'exprimer, lui qui n'a pas de mémoire, les idées qu'il doit à son jugement.

Ces tendances naturelles de Montaigne ont été cultivées et développées par ses lectures. Car nos livres fortifient notre nature, ils ne la transforment pas. Nous les choisissons précisément parce qu'ils flattent nos goûts et satisfont nos besoins.

Sur les mille volumes que Montaigne nous disait tout à l'heure posséder, enmon deux cent chiquante, soit le quart, ont été retrouvés. Quelquefois nous avons l'exemplaire même dont il faisait usage, et qui nous a été conservé muni de sa signature. Pour les autres, ona pu conjecturer avec certitude qu'il les connaissait parce^qu'il en a ])arlé dans ses Essais et leur a fait des emprunts. Cette se-conde catégorie est de beaucoup la plus nombreuse, si bien que les ouvrages retrouvés sont précisément ceux que Mon-

taigiie étudiait volontiers, ceux qui ont le plus de chance d'avoir eu quelque influence sur sa jjensée. De là l'intérêt qu'ils présentent pour nous.

A en feuilleter le catalogue, on constate que cent quarante d'entre eux (emàron trois sur cinq par conséquent) sont en latin. La culture de Montaigne était donc a.vant tout latiiae. Nous ne nous en étonnons point, sachant ce qu'il nous a conté sur la première instruction que son père lui fit donner, et nous mesurons maintenant toute l'miportance de^cette première éducation. Ses livi-es latins, qïTînisait alTssi aisément que les français, ne lui ouvraient pas seulement la littérature des Romains qu'il a beaucoup goûtée ; ils lui faisaient connaître quelques-unes des principales œuvres contemporaines, car les ouvrages sérieux s'écrivaient encore le plus souvent en latin. C'est en latin qu'il a connu certains ouvrages de Vives, de Bodin, de Corneille Agrippa, qui ont eu sur ses idées beaucoup d'influence. Enfin ils lui ont encore donné accès à des ou^Tages grecs fort miportants qui lui seraient restés fermés.

Montaigne, eu effet, ne lisait pas le grec parce qu'il n'en avait qu'une moyenne intelligence, et il ne se contentait pas d'une moyenne intelligence. Sans doute, à l'époque où il écrivait, les principaux ouvrages gix-cs avaient été traduits en français. C'est dans des traductions françaises cpi'il a étudié Diodore de Sicile, Hérodote, Arrien, surtout les œu\Tes de son cher Plutarque, qu'il sait tant de gré à Amyot de lui avoir rendues intelligibles. En revanche, il n'a pu connaître que par des traductions latines Sextus Empiricus, Xénophon, Diogène Laërce, Platon ; et quand on sait tout ce qu'il doit à ces auteurs, on mesure le scr\dce que de ce côté-là encore lui a rendu l'institution paternelle. Mais la poésie ne se traduit guère ; aussi la poésie grecque resta-t-elle presque complètement étrangère à Montaigne. Faute d'avoù* suffisamment profité des jeux qu'on imagina pour lui apprendre ses déclmaisons grecques, il ne put jamais combler cette lacune, et sans doute il en souffrit, lui qui aimait tant les poètes.

Il ne savait pas non plus l'espagnol. Les deux lixTcs

98 MONTAIGNE. — GIIAP. III

espagnols qu'on a retrouvés munis de sa signature ne lui ont rien fourni. La littérature espagnole ne lui était accessible, elle aussi, que dans des traductions. II faisait peu de cas de Guevara que son père avait tant estimé, mais il était friand de ces relations de voyages et visites des pays nouveaux dont les Esi)agnols et les Portugais, grands explorateurs et grands conquérants, fniiiiii^<;ii<"ni l'I^urope.

Ses traductions de l'espagnol n'étaiem [);is mm es françaises ; il en avait aussi d'italiennes, car il possédait bien la langue italieime. Déjcà vers 1570 il lisait (luichardin dans le texte. Après son grand voyage il "se sentait en outre capable de parler et d'écrire l'italien. Sans doute parler et écrire l'italien lui était d'un maigre secours, mais désormais aussi la lecture des livres italiens ne lui coûta plus d'effort. Les poètes, les historiens, les moralistes italiens afHuènMit alors dans sa bibliothèque. H avait jusqu'à cent recueils de lettres italiennes. L'Italie était encore à cette époque la grande initiatrice, et il y avait un incontestable profit à se mettre à son école.

En somme, avec le latin et l'italien, Montaigne avait en main les instrumwits d'une excellente culture. Réjouissons-nous qu'il ait été si parfaitement maître de ces deux langues. Un autre eût pu se contenter d'une connaissance plus su])erficielle. Mais Montaigne n'aimait pas l'effort. Il ne se serait pas imposé de lire nombre de livres italiens et latins si cette lecture avait été une \nnm\ Il ne faisait rien que ])ar jjlaisir. Très probablement, s'il n'avait pas possédé, connue il faisait, les deux idiomes alors essentiels à la culture de l'esprit, nous n'aurions pas les Essais. Ivéduit à ses livres français, il aurait senti son horizon trop borné. On ne pouvait pas en ce temps-là se contenter de sa langue maternelle. '

.Mais parmi ses livres latins, italiens et franç^iis, rpieis étaient ceux que Montaigne lisait le plus volontiers? H

y;\ \n\\\< ■I'';iin(r<'!M'l'f'.

Je souhaiterais avoir plus parfaite intelligence des clioses ; mais je ne la veux pas acheter si cher qu'elle coûte. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement, ce qui me ' reste de vie : il n'est rien pour quoi je me veuille rompre la tête, non pas pour la science, de quelque gTand prix qu'elle soit.

Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un lionnête amusement : ou, si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre :

Uas meus ad mêlas sudet oportst equus (1).

Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux. Si je m'y plantais, je m'y perdrais et le temps ; car j'ai un esprit prime-sautier ; ce que je ne vois de- la première charge, je le vois^moins en m'y obstinant. Je ne fais rien sans gaieté; et la continuation et contention trop ferme éblouit mon jugement, l'attriste et le lasse. Ma vue s'y confond et s'y dissipe; il faut que je la retire et que je l'y remette à secousses : tout ainsi que, pom" juger du lustre de Fécarlate, on nous ordonne de i)asser les yeux par-dessus, en la parcom'ant à diverses vues, soudaines reprises et réitérées. Si ce livre me fâche {m'ennuie), j'en prends un autre; et ne m'y adonne qu'aux heures oii l'ennui de rien faire commence à me saisir. Je ne me prends ^^ guère aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plu&^,,

(1) Voilà le but vers lequel doivent tendre iiios cuuisiers. (Properce, IV, I, 70.)

iOO =^ MONTAIGNE. — CHAP. III

pleins et plus raides :jii aux grecs, parce que mon jugement ne sait pas faire ses^ besognes d'une puérile et apprentisse intelligence.

Entre les livres simplement plaisants, je trouve, des modernes, le Dùcamcron de Boccace, Rabelais, et les Baisers de Jehan Second (1), sil les faut loger sous ce titre, dignes qu'on s'y amuse. Quant aux Amadis et telles sortes d'écrits, ils n'ont pas eu le ciédit d'arrêter seulement mon enfance. Je dirai encore ceci, ou hardiment, ou témérairement, que cette vieille âme poisante (pesante) ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l'Ariostc, mais encore au bon Ovide : sa facilité et ses inventions, qui m'ont ravi autrefois, à peine m'entretiennenteJles à cette heure.

... Mais, pour suivre ma route, il m'a toujours semblé qu'en la poésie Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien loin le prenu'er rang; et signamment {parliailièrpinnit) Virgile en ses Géorgiques, que j'estime le plus accompli ouvrage de la poésie : à comparaison duquel on peut reconnaître aisément qu'il y a des endroits de VEnéùle auxquels l'auteur eût donné encore quelque tour de peigne, s'il en eût eu loisir; et le cinquième livre eu VEnéide me semble le plus parfait. J'aime aussi Lucain et le pratique volontiers, non tant pour son style, que pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et jugements. Quant au bon Térence, la mignardise et les grâces du langage latin, je le trouve admirable à représenter au vif les mouvements de l'âme et la condition de nos mœurs ; à toute heure nos actions me rejettent à lui : je ne le puis hre si souvent que je n'y trouve c|uel(|ue beauté de grâce nouvelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignaient de quoi aucuns lui comparaient Lucrèce : je suis d'opinion que c'est à la vérité une comparaison iiu''gale : jiiais j'ai bien à faire à me rassurer en cette créance, quand je me trouve attaclié à quelque beau lieu de ceux de Lucrèce. S'ils se piquaient de cette comparaison, (pie diraient-ils de la bêtise et stupidité barbai'esque de ceux qui lui comparent à cette heure Arioste? et qu'en dirait Aiioste lui-même?

0 seclum insipiens et infiacelum (2) 1

(1) Jean Everaerts, dit Jean Second, poète lathi niodenie de La Haye (1511-153G). Ses Baisers (Basia), au nombre de dix-neuf, ont été très fameux au seizième siècle.

(2) 0 siècle sans jugement et sans goûtl (Catulle, XLIII, 8.)

J'estime que les anciens avaient encore plus à se plaindre de ceux qni appariaient Plante à Térence (cettui-ci sent bien mieux son gentiDiomme), c|ue Lucrèce à Virgile. Pour Testimation et préférence de Térence, fait beaucoup que le père de l'éloquence romaine Ta si souvent en la bouche, seid de son rang; et ia sentence que le premier juge des poètes romains donne de son compagnon. H m'est souvent tombé en fantaisie comme, en notre temps, ceux qui se mêlent de faire des comédies (a'nsi que les Italiens qui y sont assez heureux) emploient trois ou quatre arguments de celles de Térence ou de Plante, pour on faire une des leurs : ils entassent en une seule comédie cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait ainsi se charger de matière, c'est la défiance qu'ils ont de se pouvoir soutenir de leurs propres gTâces : il faut qu'ils trouvent un corps où s'appuyer ; et n'ayant pas, du leur, assez de quoi nous arrêter, ils veulent que le conte nous amuse. H en va de mon auteur tout au conti'aire : les perfections et beautés de sa façon de dire nous font perdi-e l'appétit de son sujet ; sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent partout ; il est paitout si plaisant,

Liquidus, puroque simiîlimus amni (1).

et nous rempht tant l'âme de ses grâces, que nous en oublions celles de sa fable. Cette même considération me tire plus avant : je vois que les bons et anciens poètes ont évité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques élévations espagnoles et pétrarquistes, mais des pointes mêmes plus douces et plus reténues, qui sont l'ornement de tous les ou\Tages poétiques des siècles suivants. Si {néanmoins) n'y a.-t-il bon juge qui les trouve à dire {trouve qu'elle?; manquent) en ces anciens, et qui n'adnure plus sans comparaison l'égale polissure et cette perpétuelle douceur et beauté fleurissante des Epigrammes de Catulle, que tous les aiguillons de quoi Martial aiguise la queue des siens. C'est cette même raison que je disais tantôt, comme Martial de soi, minus iïli ingeiiio lahorandum iuit, in cujus hmm materia successerat (2). Ces premiers-là, sans s'émouvoir et sans se piquer, se font assez sentir ; ils ont de quoi rire partout,

(1) Il coule tout pareil à une eau pure. (HoRArE, Epîtres, II, ii, 120.)

(2) Il n'avait pas de grands efforts à faii-e : le sujet même lui tenait lieu d'esprit (Martial. Préface du livre VIII.)

102 MONTAir.XE. — CHAP. HT

il 110 faut pas (ju'ils so chatouillent : ceux-ci ont besoin de secours (étranger; à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps; ils montent à cheval p»arce qu'ils ne sont îussez forts sur leurs jambes : tout ainsi qu'en nos bals ces hommes de vile condition qui en tiennent école, pour ne pouvoir représenter le port et la décence de notre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts périlleux et autres mouvements étranges et hateleresques {de hateJmr) ; et les dames ont meilleur marché de leur contenance aux danses où il y a diverses découpures et agitations de corps, qu'en c-ertaines autres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à marcher un pas luiturel et représenter un port naïf (vaiurcï) et leur grâce ordinaire. Comme f ai vu aussi les badins excellents, vêtus en leur h tous les jours et en une contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art ; les apprentis et qui ne sont de si haute leçon, avoir besoin de s'enfariner le yisage, de se travestir, se contrefaire en mouvements de grimaces sauvages, pour nous apprêter h rire. Cette mienne conception se reconnaît mieux qu'en tout autre lieu en la comparaison de VEnéùle et du Furieux : celui-là on le voit aller à tire daile, d'un vol haut et ferme, suivant toujours sa pointe ; cettui-ci, voleter et sautcler de conte en conte, comme, de branche en branche, ne se fiant à ses ailes que pour une bien courte traverse, et prendre pied à chaque bout de champ, de peur que l'haleine et la force lui faillcnt (vianrjuerd) ;

Excursusque trêves tentât (1).

Voilà donc, quant à cette sorte de sujets, les auteurs qui me plaisent le plus.

Quant à mon autre leçon, qui mêle un peu plus de fruit au ])laisir, par où j'apfjrcnds à ranger mes humours et conditions, les livres qui ]n'y servent, c'est Plutarque, depuis qu'il est Irauçais f2), et Sénoque. Us ont tous deux cette notable commodité pour mon humeur, c|\ic la science que j'y cherche y est traitéo à pièces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'un loui,' travail, de quoi je suis incapable, comme sont les opuscuJes do

Cl) n tente de petites courses. (Virgile, Géorgiques, IV, 194.) (2) Depuis (ju'il a été traduit en français par Amyot. La traduction

des Virs de Plutarque a paru en 1659, celle des Œuvres morales en

Plularque et les épîtres de Séiièque, qui sont la plus belle jjartie de leurs écrits et la plus profitable. H ne faut pas grande entreprise pour m'y mettre ; et les quitte où il me plaît : car elles n'ont point de suite des unes aux autres. Ces auteurs se rencontrent en la plupart des opinions utiles et vraies ; comme aussi leur fortune les fît naître environ même siècle, tous deux précepteurs de deux empereurs romains, tous deux venus de pays étrangers, tous deux riches et puissants. Leur instruction est de la crème de la philosophie, et présentée d'une simple façon, et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Sénèque, plus ondoyant et divers. Cettui-ci se peine, se raidit et se tend, poiu" armer la vertu contre la faiblesse, la crainte et les vicieux appétits ; l'autre semble n'estimer pas tant leur effort, et dédaigner d'en hâter son pas et se mettre sur sa targue (garde). Plutarque a les opinions platoniques, douces et acccmmodables à la société civile ; l'autre les a stoïques et épicuriennes, plus éloignées de l'usage commun, mais, selon moi, plus commodes en particulier et plus fermes. Il paraît en Sénèque qu'U prête un peu à la t}Tannie des empeiTurs de son temps, car je tiens pour certain que c'est d'un jugement forcé qu'il condanme la cause de ces généreux meurtriers de César; Plutarque est libre partout, Sénèque est plein de pointes et saillies ; Plutarque, de choses : celui-là vous -échauffe plus et vous émeut ; cettui-ci vous contente davantage et vous paie mieux ; il nous guide, l'autre nous pousse.

Quant à Cicoron, les ouvrages qui me peuvent servir chez lui à mon dessein, ce sont ceux qui traitent de la pliilosophie signamment morale. Mais, à confesser hardiment la vérité (car puisqu'on a franchi les barrières de Timpudence, il n'y a plus de bride), sa façon d'écrire me semble ennuyeuse et toute autre pareille façon : car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plupart de son ouvi'age ; ce quïl y a de vii et de moelle est étouffé par ses lougueries d'apprêts. Si j'ai employé une hem'e à le lire, qui est^beaucoup pour moi,et que je ramentoive (je me rappelleycG~^c[ue j'en ai tiré de suc et de substance, la plupart du temps je n'y trouve que du vent ; , car il n'est pas encore venu aux arguments qui servent à son^ propos et aux raisons qui touchent proprement le nœud que je cherche. Pour moi, qui ne demande qu'à devenir plus sage, non j)lus savant ou éloquent, ces ordonnances logiciennes et aristotéliques ne sont pas à propos; je veux qu'on conmionce par le dernier point : j'entends assez que c'est que Mort et Volupté;

qu'on ne s'amuse \rds à les anatouiiser. Je eherclie îles raisons bonnes et fermes, d'arrivée, qui m'instruisent à en soutenir l'effort; ni les subtilités graiumairiennes, ni l'ingénieuse contexture de paroles et d'argumentations n'y servent. Je veux des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doute : les siens languissent autom- du pot: ils sont bons pour l'école, pour le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller, et sommes encore, un quart d'heure après, assez à temps pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsi aux juges qu'on veut gagner à tort ou à droit (à raison), aux enfaiits et au vulgaire, à qui il faut tout dire et voir ce qui portera. Je ne veux pas qu'on s'emploie à me rendre attentif et qu'on me crie cinquante fois : « Or oyez ! » à la mode de nos hérauts : les Romains disaient en leur religion Hoc ago (1), que nous disons en la nôtre Sxtrsum corda (2) : ce sont autant de paroles perdues pour moi ; j'y viens tout préparé du logis. Il ne me faut point d"allèciiement ni de sauce; je mange bien la viande {aliments) toute crue ; et au lieu de m'aiguiser l'appétit par ces préparatoires et avant-jeux, on me le lasse et affadit. La licence du temps m'excusera-t-elle de cette sacrilège audace, d'estimer aussi traînants les dialogismes de Platon même et étouffant pai- trop sa matière ; et de plaindre le temps que met à ces longues interloculions vaines et préparatoires un homme qui avait tant de meilleures choses à dire? mon ignorance m'excusera mieux sur ce que je ne vois rien en la beauté de son langage. Je demande en général les livres qui usent des sciences, non ceux qui les dressent. Les deux premiers (3), et Pline, et leurs semblables, ils n'ont point de Hoc âge; ils veulent avoir à faire à gens qui s'en soient avertis eux-mêmes : ou s'ils en ont, c'est un Hoc âge substantiel et qui a son corps à part. Je vois aussi volontiers les é])îtres ad AlHcum, non seulement parée qu'elles contiennent une très ample instruction de l'histoire et affaires de son temps, inais beaucoup plus pour y découvrir ses humeurs [)rivées : car j'ai une singuhère curiosité, comme j'ai dit ailleurs, de connaître l'âme et les naïfs jugements de mes auteurs. 11 faut liien juger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs ni eux, par cette montre de leurs écrits qu'ils étalent au théâtre du iiu)n(l(>. J'ai mille fois rpo;ri'lté que nous

(1) Fais attention.

(2) Haut les cœurS4

(3) Philarquc et SénOquc.

LES LECTURES DE MONTAIGNE = d05

ayons perdu le livi'e que Brutus avait écrit De la vertu : car il fait beau apprendre la théorique de ceux qui savent bien la pratique. Mais d'autant que c'est autre chose le prêche que le prêcheur, j'aime bien autant voir Brutus chez Plutarque que chez lui-même : je choisirais plutôt de savoir au vrai les devis qu'il tenait en sa tente à quelqu'un de ses privés amis, la veille d'une bataille, que les propos qu'il tint le lendemain à son armée ; et ce qu'il faisait en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisait emmi la place et au sénat.

... Les historiens sont ma di'oite balle, car ils sont plaisants et aisés ; et quand et quand {en outre) l'honmie en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus vif et plus entier qu'en nul autre Heu ; la diversité et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui écrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui pai't du dedans qu'à ce qui arrive au deliors, ceux-là me sont plus propres : voilà pom-quoi, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marri que nous n'ayons une douzaine de Lacrtius {Diogène Laërce), ou qu'il ne soit plus étendu, ou plus entendu : car je suis pareillement curieux de connaître les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde (1), que la cUversité de leurs dogmes et fantaisies.

En ce gem-e d'étude des histoires, il faut feuilleter, sans distinction, tontes sortes d'auteurs et vieils et nouveaux, et barl'agouins et français, pour y apprendi"e les choses de quoi diversemcjit ils traitent. Mais César singuUèrement me semble mériter qu'on l'étudié, non pour la science de l'histoire seule- ; ment, mais pour lui-même : tant il a de perfection et d'excel- .; lente par-dessus tous les autres, quoique Salluste soit du nombre. Certes, je Ms cet auteur avec un peu plus de révérence et de respect qu'on en lit les humains ouvrages ; tantôt le considérant lui-même par ses actions et le miracle de sa grandeur; tantôt la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous les liistoriens, comme dit Cieéron, mais à l'aventure Cicéron mêjne : avec tant de sincérité en ses jugements, parlant de ses ennemis, que, sauf les faussets couleurs de quoi il veut couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa pesti lente ambition, je pense qu'en cela seul on

(1) Les philosophes dont Diogène Laërce écrit les biographies.

lOi; MOMAH.NE. — CilAP. 111 --

puisse trouver à redire qu'il a été trop épargnant à parler de soi ; car tant de gi-andes choses ne peuvent avoir été exécutées par lui, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien i|u"il n'y en met.

J'aime les historiens ou fort simples, ou excellents. Les simples, qui n'ont point de quoi y mêler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soin et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice (connaissance), et d'enregistrer, à la bonne foi, toutes choses sans choix et sans triage, nous laissent le jugement entier pour la connaissance de la vérité : tel est entre autres, pour exemple, le bon Froissart, qui a marché, en son entreprise, d'une si franche naïveté, qu'ayant fait une faute, il ne craint aucunement de la reconnaitre et corriger en l'endroit où il en a été averti, et qui nous représente la diversité même des bruits qui couraient et les diflércnts raj)ports qu'on lui faisait : c'est la matière de l'histoire nue et informe ; chacun en peut faire son profit autant qu'il a d'entendement, i^es bien excellents ont la sufîisance (capacité) de choisir ce qui est digne d'être su, peuvent trier, de deux rapports, celui qui est plus vraisemblable; de la condition des princes et. de leurs hunu'urs, ils en concluent les conseils et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l'autorité de régler notre créance à la leur; mais, certes, cela n'appartient à guère de gens. Ceux d'entre deux (qui est la plus comnume fa(.i)n) ceux-là nous gâteiit tout; ils veulent nous mâcher les morceaux; ils se donnent loi de juger et par conséquent d'incliner l'histoire à leur fantaisie; car, depuis que le jugement peiul d'un côté, on ne se peut garder de eoulourner et tordre la narration à ce biais : ils entreprennent de choisir les choses (lignes d'être sues, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruirait mieux; onu^ttent, pour choses incroyables, celles qu'ils n'ente?Klent pas, et peut-être encore telle chose, pour ne la savoir dire en bon latin ou français. Qu'ils étalent hardiment leur éloquence et leur discours, qu'ils jugent à leiu" poste (à leur aise) : mais qu'ils nous laissent aussi de quoi juger après eux ; et qu'ils n'altèrent ni dispensent, pai' leurs raccourciments et par leur choix, rien sur le corps de la matière, ains (vi(iis) qu'ils nous la renvoient pure et entière en toutes ses dimensions.

I.e plus souvent nu trie, pour eette charge, el nolaïunieiil < ii (cs siècles ici, (les j)ers(irin(>s d'enln! le vulgaire, pour cette seule Kiiisidération de savoir bien parier; cojnme si nous cherchions

d'y apprendre la grammaire : et eux ont raison, n'ayant été gagés que pour cela et n'ayant mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi priiicipalement que de cette partie; ainsi, à force beaux mots, ils nous vont pâtissant une belle contexture des bruits qu'ils ramassent es carrefours de? villes. Les seules bonnes histoires sont celles qui ont été écrites par ceux mêmes c^ui commandaient aux affaires, ou qui étaient participants à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'autres de même sorte : telles sont quasi toutes les grecques et romaines ; car plusieurs témoins oculaires ayant écrit de même sujet (comme il advenait en ce temps-là. que la grandeur et le savoir se rencontraient communément), s'il y a de la faute, elle doit être merveilleusement légère et sur un accident fort douteux. Que peut-on espérer d'un médecin traitant de la gueiTe, ou d'un écolier traitant les desseins des princes?

... Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire et à son défaut, si extrême, qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livres comme récents et à moi inconnus, que j'avais lus soigneusement quelques années auparavant et barbouillé de mes notes, j"ai pris en coutume, depuis quelque > temps, d'ajouter au bout de chaque livre fje dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j'ai achevé de le lire, et le jugement que j'en ai retiré en gros ; afin que cela me représente au moins l'air et idée générale que j'avais conçue de l'auteur en le hsant. Je veux ici transcrire aucunes de ces annotations. v^ifiCr

Voici ce que je mis, il y a environ dix ans, en mon Guiciar- - \^ din (1) (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur ])arle en la mienne) : « Il est liistoriographe diligent, et duquel, à mon avis, autant exactement que de nid autre, on peut apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi, en la plupart, en a-t-il été acteur lui-même et en rang honorable. Il n'y a aucune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ait déguisé les choses; de quoi font foi les libres jugements qu'il donne des grands, et notanmiejit de ceux par lesquels il avait été avancé et employé aux charges, conmie du pape Clément septième. Quant à la partie de quoi il semble se vouloir préva-

(1) François Guichardin, historien et homme d'État, né à Florence en 1482, mcrt en 1640, écrivit entre autres ouvrages une Histoire, fTItalie, que Montaigne hit dans le texte italien vers 1572 et à laquelle il fit divers emprim.s.

loir le plus, qui sont ses digressions ot discours, il y en a do bons et enrichis de beaux traits : mais il s'y est trop i)lu ; car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un sujet si ])leiii et ample et à peu près infini, il en devient lâche et sentant uu peu le caquet scolastique. J'ai aussi remiirqué ceci, que de tant d'âmes et d'eil'ets {actes) qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, rehgion et conscience, comme si ces parties-là étaient du tout (entièrement) éteintes au monde ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles-mêmes, il eu rejette la cause à quelque occasion vicieuse ou h quelque profit. 1! est impossible dimaginer que, parmi cet infini nombre d'actions (h' quoi il juge, il n'y en ait eu quelqu'une produite par la voie de la raison : nulle corruption peut avoir saisi les honmi;'s si universellement, que quelqu'un n'échaj)pe de la contagion. Cela me fait craindre (ju'il y ait un peu tlu vice de son goût; et peut être advenu qu'il ait estimé d'autrui selon sdi, )>

En mon Pliilippe de Comines il y a ceci : « Vous y trouverez le langage doux et agréable, d'une naïve simplicité ; la narration pure, et en laquelle la bonne foi de l'auteur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soi, et d'affection et d'envie p.irlant d'autrui; ses discours et enhortemcnts {exhortations) accompagnés plus de bon zèle et de vérité que d'aucune exquise sulfisance {singulière supériorité) ; et, tout partout, de l'autorité et gravité, représentant son homme de bon lieu et élevé aux gra iules affaires (1). »

Ces informations que Montaigne nous donne sur son goût sont parfaitement sincères. Sans doute elles portent leur date, et le tem))s pourra modifier un peu les lectures de notre philosoph". César, qui l'enthousiasme au moment où il écrit, ne sera pas dans la suite un de ses auteurs de (•li(>v('t. Sénèque fut probablement un peu négligé par hi| entre 1580 et 1588, et, après cette date, c'est à Plutarque fpi'il semble avoir été moins fidèle. A la même époque, au contraire, il s'est montré beaucoup plus favorable à Cicéron que le jugem 'ut qu'on vient de lir(> ne le laisserait

(1) Essais, II, X.

supposer. On ne peut pas vivre toujours de la même pâture. Mais pour le temps où elle fut écrite la confession de Montaigne est exacte, et elle donne une idée très juste de ses goûts littérales, qui sont dans l'ensemble demeurés relativement constants.

Il est très exact cj[u'il ne fut jamais un homme de science, lui C{ui n'avait goûté « des sciences cpie la croûte première en son enfance ». Ni la philologie, dont s'engouaient tous les érudits, ni la théologie, qui faisait rage dans ce temps de ciuerelles religieuses, ni la jurisprudence, avec laquelle ses anciennes fonctions am^aient pu le familiariser, n'ont le pouvoh* de le retenir. Bien que sa cultme soit essentiellement latine, il fait fi des préceptes de la rhétorique et ne consulte pas les ouM:ages qui en traitent. Toute son attention se porte sur les poètes, sur les historiens et sur les écrivains qui lui parlent de questions morales et politicpies. Sur les deux cent cincpiante numéros que comporte le catalogue de ses livres actuellement retrouvés, soixante , traitent de morale et de pohtique. Et il est en droit de dire que parmi ceux-là les ou\Tages de Sénèque et de Plutarque occupent le premier rang : il a fait à Plutarque dans ses Essais jusqu'à quatre cents emprunts, et les souvenirs de Sénèque n'y sont guère moins nombreux. Les poètes occupent cinquante numéros du catalogue, et ils sont représentés dans les Essais par plus de huit cents citations. Quant aux historiens, Montaigne se montre toujours avide de lem's ouvrages. Il en lit de savants et judicieux comme César, de naïfs comme Froissart, voire et de tout à fait indignes de fol comme cet Espagnol Lopez de Gomara, qui conte sur le Nouveau Monde des histoùes bien étranges. Nous connaissons jusqu'à quatre-^"ingt-cinq historiens qu'U a étudiés.

C'est c^ue poètes et historiens complètent les leçons des moralistes en lui parlant de l'homme. Ceux-là analysent ses sentiments intimes, tandis que ceux-ci le montrent dans ses actions et dans ses manières externes. Les Vie < de Plutarque et celles de Diogène, qid serrent de plus près que les histokes ordmakes la peinture de l'homme, lui

140 MONTAIGNE. — Cil Al». III

liiuniissent respeclivcmcnl cent quarante et cent vingt em|>iunts. Tout cela concourt au mcine objet. La bibliotlièque de Montaigne est la bibliothèque d'un philosophe dont toutes les pensées sont tournées vers la science nior;ile, cVst-à-dire vers l'étude de l'homme, et qui se propose ])Our fin première d'apprendie à bien vivre et à bien mourir.

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