IL DU SUICIDE
riiili])i)us étant entré à maiu armée au Pélopounèse, quel- (ju'un disait à Damindas que h^s Lacédéiuouiens auraient beaucoup à souffrir, s"ils ne se remettaient en sa grâce : « Eh ! poltron ! répoiulit-il, cpie peuvent soufïrir ceux qui ne craignent point la nuirt? » On demandait aussi à Agis coiument \m homme pour-
(1) Imagine-toi que chaque jour est le dernier (|ui luit pour toi ; tu recevras avec reconnaissance chaque licure que tu n'auras pas espérée. (Horace, EpUres, 1, iv, 13.)
(2) Essais, II, m. Texte de 1580.
rait vivre liljro : « Méprisant, dit-il, le mourir. » Ces propositions et mille j)areilles, qui se rencontrent h ce propos, sonnent éviilemmeiit quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, (piand elle nous vient : car il y a en la vie plusieurs choses pires à souiïrir que la mort même : témoin cet enfant lacédémoin'en pris j)ar Antigonus et vendu pour serf, lequel, pressé par son maître à s'employer à quelque jervice abject : « Tu verras, dit-il, que (ce que. qui) tu a.-< acheté : ce me serait une honte de servir ayant la hberté si à main »; et, ce disant, se précipita du haut de la maison. Antipater menaçant âprement les Lacédémoniens jjour les ranj^er à certaine sienne demaiule : « Si tu nous menaces de j)is que la nn)rt, répondirent-ils, nous mouiTons plus volontiers. » C'est ce (pion dit, (pie le sage vit tant (pli! doit, non pa.*: tant quil peut, et (pie le piTsent (pie nature nous ait fait le plus favorable et (pii nous (jte tout moyen de nous plaindre de notre condition, c'est de nous avoir laissé la clé des champs : elle n'a ordonné qu'une entrée à la vie (^t cent mille issues. Pourquoi le plains-tu de ce monde? 11 ne te tient pas; si tu vis en jieine, ta lâcheté en est cause : ;'i moiirii. il ne reste que le vouloir :
Ulique niors est : opliiiie hoc ravit Deus.
Eripere viiatn nemo non homini polesl;
Al nemo mortem : mille ad hanc adilus patent (1).
Et ce n'est pas la recette à une seule maladie : la mort est la recette à tous maux. C'est un port' très assuré, (pii n'est jamais à craindre et souvent à rechercher. Tout revient à un : que riiomme se donne sa fin, ou qu'il la souffre; qu'il courre audevant de s(tn jour, ou qu'il l'attende. D'où (pi'il vieime, c'est toujours le sien : en (jnel(|iie lieu que le lilet se rompe, il y est tout : c'est le bout de la fusée. Li j)lus volontaire mort, c'est la plus belle, la vie dépend de la volonté d'autrui : la mort, de la notre. Kn nulle chose nous devons tant nous accommoder à iKjs lunueurs qu'en celle-là. La réputation ne touche pas une telle entreprise; c'est folie d'en avoir respect. ]>e vivre c'est servir, si la hbirté de nujurir en est à dire (;//«?/ défaut). Le commun train de la guérison se conduit aux dépens de la
(Ij La nmit est partout; imiis le devons à la iaveiir divine, 'l'mit l(! monde peut enlever la vie à rimnime, mais personne ne peut lui enlever la mort; mille eliemins vers elle iiyus sont ouverts. (SÈNKguE, TInbaide, I, i, 151.)
vie : on nous incisp, on nous {'autéi'iso, on nous détrancho les membres, ou nous soustrait raiiment et le sang: un pas plus (Mitre, nous voilà guéris tout à fait. Pourquoi nest la veine du gosier autaut à notre commandement que la médiane? Aux plus fortes maladies, les plus forts remèdes. Servius le grammairien, ayant la goutte, n'y trouva meilleiu" conseil que de s'appliquer du poison aux jambes et vécut depuis ayant cette partie du corps morte. Dieu nous donne ass?z de congé, quand il nous met en. tel état que le vivre est pire que le mourir.
A l'époque où nous sommes, ou le voit, le suicide est aux yeux de Montaigne l'action héroïque par excellence, l'action admirable par laquelle l'homme prouve qu'il est monté au plus haut degré de sagesse humaine. Il suppose, en effet, un détachement complet de tous les biens Ijérissables, le mépris de la vie, il est une pleine victoh'e de Tespiit sur l'instinct physique. Sans doute, Montaigne accorde f|u'il faut apporter cpielque mesure à la volonté de mourir, et que tout motif n'est pas suffisant pom justifier cet héroïsme, mais il le fait à regret, tant la beauté du geste enchante son imagination. En même temps que Sénèque, Lucain l'enthousiasme à cette époque. Chez l'im et chez l'autre, une grande miage repasse sans cesse, éblouissante, « vraie image de la vertu stoïque », où. toutes les prestigieuses grandetu's de l'ancienne Rome semblent s'être donné rendez-vous. Elle reparaît presque à toutes les pages des Lettres à Lucilius : c'est ce Caton d'Utique qui, après une vie d'une rigidité métallique, un soir ouvre le Phédon et cache son épée sous son chevet ; puis, le matin venu, après le réconfort d'une lecture dont sa grande âme n'avait pas besoin, intrépide, il tne son arme et se frappe. Il n'est que blessé ; la fortune lui réserve une dernière grandeur ; il recommence, il rejette les bandages de ses ])laies, fouille ses entrailles et en arrache une vie qui s'obstine. C'est dans ce dernier effort, c'est « déclinant tout ensanglanté ses entraiUes », que Montaigne, s'il eût été statuaire, eût aimé à représenter (Jaton. Il s'enthousiasme l)our ce héros, il emplit de lui son imagination. C'est à ses yeux « un patron que nature a choisi pour montrer jusqu'oii
d3-4 MONTAIGNE. — Cil A P. IV
riiiimniuc fermoir ot cnnslanco poiivaienl atlcindro ». Le lioiivcr un |)i'U ^ïiiindé, discuter les mobiles de son suicide, c'est ne pas comprendre celte admirable vertu, c'est s'en montrer indigne. Montaigne se constitue le . défenseur de Caton ; il lui consacre un essai, il ramasse en un bouquet à sa louange les jugements que les poètes anciens ont ])ortés sur sa personne. Caton d'Utique est son liéros favori.
Est-ce à dire que Montaigne est prêta se suicider à l'occasion? Aucun scrupule religieux ou moral, aucun désir de jouir de la \ie et de ses chères lectures n'arrêtera it-il sa. main? Voilà qui est bien douteux. Lors(iue, pour nous l)rémunir contre la douleur, il entavsso des arguments t(>ls que ceux-ci : « Si la douleur est violente, eUe est courte, si elle est longue, elle est légère », les fait-il bien descendre en lui, s'en pénètre-t-il, les sent-il « à sa mesure » et s'en trouve-t-il « payé ». On aurait beaucoup de peine à me \v persuader. Non, jMontaigne s'exalte, il se roidit pour j)rendre une pose de cérémonie ; ce ne sont pas ses véi itables sentiments qu'U nous montre.
La vérité est que le stoïcisme n'est pas la doctrine qui convient cà Montaigne. Rappelons-nous ce qu'il nous a dit de lui-même, de sa nature, de son éducation. Le stoïcisme attend tout de la volonté, or Montaigne ne s'est |)as ])résenté à nous comme un être de volonté. Il nous a longuement confessé sa nonchalance, son impuissance à se contraindre. L'institution paternelle qu'il nous a décrite, toute faite de mollesse et de liberté, n'était pas de nature à rarracherà son indolence native, et ce n'est pas non plus la vie qu'il mène, cette vie de grand seigneur, facile et voluptueuse, qni saurait le rendi'e stoïcien.
Nous ne disons pas que Montaigne cherche à se contrefaire et à nous tromper : non certes. Mais il ne se connaît pas encore. Il ne s'efforce pas encore de s'examiner, de chercher en soi-même les règles de conduite qui lui conviennent, avec le souci constant de les adapter scrupuleusement à ses sentiments. Il est un peu la dupe des grani's mots, des beaux gestes, des attitudes théâtrales. A\ide
de dérober aux anciens leius secrets pour bien xivYQ et ijien mourir, il va d'abord à ceux qui exigent le plus de riionune et qui lui donnent la plus haute idée de sa dignité. Un peu de clinquant au besoin n'est pas pour le rebuter. n court aux remèdes les plus violents, sans même se demander s'ils ne sont pas trop ^^olenlS pour lui. Son imagination est en effervescence. Il y a là plus d'exaltation que de connaissance exacte de soi-même. Il ne prend })as le temps de se ressaisir, de descendre en lui-même et de s'étudier. Plus tard, quand il aura appris à se connaître, il ne sera plus du tout stoïcien, il sera même presque le contrah'e. Montaigne n'avait rien à faii'e des principes austères de Sénèque ; ce qu'il lui fallait, c'était savoii' dis- ])oser intelligemment de sa fortune et ménager ses plaisiis ; il n'était pas taillé pour le stoïcisme.
Pour l'instant il cède à une sorte de mode iittéraii'e. Les grands préceptes stoïciens étaient la parure des lettres anciennes. Les humanistes de la Renaissance se j)laisent à les avoh' à la bouche. Ils y mettent une sorte de coquetterie et pensent se hausser ainsi au-dessus du vulgaire. C'est le fruit de lem's études. Ceux-mêmes qui, comme Lambin, ne font pas montre d'une grande austérité dans leur conduite, ne laissent pas quelquefois de répéter les grandes maximes de Sénèque, et, pour relâchées cpie soient pariois leu s mœurs, leurs discours n'en sont pas moins rigides. Ne les accusons pas d'insincérité : il y a tant de manières d'être sincère ! C'est, si l'on veut, de la sincérité littérauT. La Boétie, tout pénétré des sentiments de Tacite et de Plutarque, tout enflammé de leur lecture, avait écrit un véritable réquisitoire contre les monarques. La conclusion logique de son véhément Discours de la servitude volontaire était, sans conteste possible, la doctrine du ty annicid(\ Quand, vingt ans ]ilus tard, les protestants le pubhèrent parmi leurs pampldets révolutionnaires, il nous semble à nous qu'ils nv (iicnt rien que de fort naturel. Les iuvcclives de J^a Boétie sonnaient à l'unisson des leurs. Ja's amis du iléfunt ne s'en indigiu'''n'iit pas irU)ins : c'était une trahison ! On faussait les intentions de l'auteur I
436 MONTAIGNE. — ClIAP. IV
Le Contre-îin était uno œuvre littéraire « siiiiiiilièrenieiit gentille et pleine ce qu'il est possible », mais elle n'avait rien à voir avec la pratique. La Boétie croyait ce qu'il écrivait, mais jamais il ne se serait conformé à cette croyance-là, jamais il n'aurait voulu que son discours devînt un t'ermeiit de révolte. La conviction de j\Iontaigne est un peu littéraire connue celle de La Loétie. 11 ne ment pas, il s'enthousiasme ^Taiment pour les sentiments de Sénèque parce qu'ils sont beaux, parce qu'ils sont élevés, mais cela n'est pas à dii"e qu'il se sente capable ou mênui bien ])rol"ondément désireux de les faiie passer d.ins sa pratique, })lus que La Boétie n'avait le désir de frapper le tyran ou de susciter un tyramiicide (ij.
Si m Iblo Montaigne se fût décidé à publier iiiu' i)remière gerbe de leçons, ce stoïcisme d'emprunt suivant toute apparence n'aurait pas suffi à mettre son livre hors de l)air. 11 eût peut-être été bien accueilli par les contempolains, mais certainement auprès de la postérité il n'aurait valu aucune réputation à son auteur. Il aurait (mi le sort des recueils simblabNs ])ubliés })ar les j\l(ssie, Licslay, Jean des Caurres, et autres écrivains ])arfois célèbres alors, aujourd'hui coui])lèlement oubliés. Des cadies d'emprunt, des chapitres grêles jusqu'à la stérilité, des idées hisignifiantes, des sentiments faclicx s, les contempolains y auraient retrouvé tous les traits habituels du genre, lis n'auraient pas même a[)erçu, selon toute a)t|)arence, les gernu^s de transformation que nous y pouvons dénu^'ier aujourd'hui j)arce ((ue nous lisons ces j)remiers Essais à la liiMiière des derniers.
En réalité, Munlaigiie se (lisliiigiiail des Iioumiks ((iie
(1) i'om uni' iiitcrprctatioii (uuto tlifférente du stoïcisme do Monlaijj'iic, on peut voir l'ouvrage de M. Strowski (p. 88).
LA CRISE SCEPTIQUE iSI
nous venons de nommer, avant tout par un goût très vif dos questions morales, par un désh- sincère de tii'er des résidtats pratiques de son étude et de les faù-e passer dans sa vie. Il voulait que les conseils des anciens lui fussent vraiment utiles. Dès l'origine, les récits merveilleux, les singularités de tout gem'e, qui tiennent tant de place dans la littérature du temps, n'en occupent qu'une fort petite dans les Essais. L'attention de l'auteur s'attache presque! exclusivement aux problèmes pratiques, aux problèmes I moraux et politiques surtout, aux problèmes mUitaù-es i encore, car ceux-là aussi touchent directement la pratique I de la \de, et l'homme du seizième siècle est soldat autant,) que citoyen. Puis par degi'és les smgularités oiseuses disparaîtront complètement. Les questions militahes, trop techniques, céderont à leur tour. L'âme hmname deviendra" de ])lus en plus l'objet unique sm* lequel se concentreront toutes les recherches de Montaigne.
H se distingue encore et sm'tout par son « jugement », i ■ jugement dont d nous a tant parlé, la seule qualité par laquelle il pense valoir quelque chose. Ce jugement, dont son enquête morale doit tant profiter, lui a montré bien vite la vanité des méthodes pédantes adoptées pai' ses modèles et acceptées par lui-même. H a dénoncé leurs habitudes d'esprit dans son chapitre Du pédantisme et dans beaucoup d'autres encore. Pour bien se séparer d'eux, il déclarera qu'ils valent exclusivement pai" la mémohe, que lui n'a l)oint de mémoire pour entasser à leur manière exemphs et sentences et se parer des dépouilles d'autrui. Il devait senth bientôt, grâce à ce jugement, ce que ses premiers écrits avaient de pau\Te et d'artificiel. Nous l'avons vu partir des faits pour y accrocher ses réflexions. Quand son jugement se sera fortifié et enhardi dans la méditation solitake, cette méthode sera excellente pour lui suggérer des idées solidement apj)uyées siu' l'expéiience, pour l'aider aussi à prendre de soi une connaissance réelle, et pour substituer à un stoïcisme de commande des seutiinciits plus conformes à sa propre nature. Il aura (ptelque chose de personnel alors à nous apprendi-e.
13R M()\tai(;.m:. — ciiap. iv
Cotte double tendance, désir de faire ])asser dans la pratique le fruit de ses études morales et habitude de juger par lui-même, va se fortifier singulièrement en lui par la lecture assidue de Plutarque. Il nous a dit tout à l'heure tout le cas qu'il faisait de cet auteur (1). Il va s'en nourrir désormais. Plutarque, aussi bien dans ses Vies parallèles que d?ns ses Opuscules moraux, est tout occuj)é de ([uestions morales. C'est au point de vue moral surtout qu'il examine la. conduite de ses héros pour la juger et pour en tirer des leçons. Ses biographies sont des collections d'essais reliés entre eux par un filet historique. Il fournissait à Montaigne une foule d'observations familières et l'habituait à observer autour de lui. Mais aussi Plutarque était encore (et c'est ainsi que Montaigne nous le présente) de tous les écrivains celui qui savait le mieux mêler le jugement à la science. Il réfléchit, il médite sur chacun des faits qu'il lappoite. Il fournit donc à Montaigne une masse d'idées, en même tem])s qu'une masse de faits, et il lui enseigne à attacher sa réflexion aux faits moraux à mesure qu'il les recueille. Ajoutons que Plutarque l'imite à se dégager du stoïcisme et qu'il l'incline vers une doctrine plus humaine (2). Kien n'est moins roide que la morale de Phitaïque. Elle s'adapte avec une parfaite soui)lesse à rinfinie diversité des cas. Jamais hautaine ni im])érieuse, elle se fait le ])lus souvent insinuante, familière, prenant au besoin son parti des faiblesses inévitables et n'aspirant pas jx uiu' perfection chimérique. Montaigne nous a bien niar<|iié cela dans le j)anillèle qu'il a tracé entre Sénè([ue et Plutarque. A l'époque oiV lions sommes, Phitar([ue, ([u'il se met à lire avec assiduité, tend à le détacher de
(1) Voir ci-dfssus, p. 102.
(2) riutarqne a écrit trois traités contro les stoïcipiis. Il n'est pas sans intérêt de renianjuer (jn'à. res traités Montaigne a fait jusqu'à quinze emprunts. Kcinarf|uons aussi que les opuscules oii l'observation morale .se fait parliculièrement l'aniilière lui ont beaucoup fourni : Conmwiil il faid ouïr (14 emprunts), Manihc de discenier le flalteur d'avec l'ami (14), De la Iranquillilé de l'âme (11), De la colère (7), De la curiosilé (7), etc.