‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 29 sur 61 · LA CUISE SCEPTIQUE · texte numérisé non relu

LA CUISE SCEPTIQUE

Sénèqiie, ot substitue dans son esprit ses opinions « plus douces et plus cuinniodes » aux opinions « plus fermes » (lu maître de Lucilius.

Ces progrès se feront graduellement, à niesme que -Alontaigne se pénétrera davantage des leçons de Plutarque, et ils finiront par transformer l'essai dans sa forme aussi bien que dans son fond. Mais d'abord le jugement de Montaigne en se libérant, et son investigation morale en se faisant plus personnelle, vont provoquer en lui une crise de scepticisme de grande conséquence et qui précipitera l'évolution des Essais. Elle s'ex|3iime dans la fameuse Apologie de Raymond Sehonde, celui peut-être de tous les essais qui a exercé la plus large influence.

A vrai dire, il nous est difficile de sui\Te pas à pas à cette époque les transformations de la manière de Montaigne, parce que nous connaissons fort peu de chapitres dont nous pidssions assurer qu'ils ont été écrits entre 1573 et 1578. Peut-être a-t-U laissé sa plume au repos pendant .cette période. Peut-être les essais qu'il a composés alors lui ont-ils été dérobés, car il se plaint quelque part d'un valet qui lui a volé ime partie de ses brouillons. Peut-être encore en avons-nous un bon nombre et sommes-nous seulement incapables de les dater. Quoi qu'il en soi% nous savons qu'au début de l'année 1576 Montaigne fit frapper à son effigie une médaille qui a été conservée. On y voit la balance emblématique dont les ])lateaux en équilibre figurent l'inaptitude du jugement de Montaigne à pencher vers une solution plutôt que vers une autre, et son impuissance à sortir du doute. Elle est jiour nous un témoignage précieux de l'ardeur avec lacpielle j\[outaigne fit profession de pyrrhonisme, et elle nous donne à supposer que, si les diverses parties de V Apologie de Sehonde ont pu être écrites à des époques très difîérentes, la crise pyn-honienne qui l'insphe a de grandes chances d'être des en^drons de 1576.

Le seizième siècle était sinsrulièrement propice à l'éciosion du scepticisme. Tant de faits inconnus, tant d'idées arrivant à la fois de l'antiquité retrouvée et des nouveaux

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moiulcs (l('T.(»iiv(M'ts, (Mivaliissaiciit si hnilahMnciil du iiiT'iiie coup les esi)rils ((iic les anciens coiiicpts ciîuiiiaii'iil de louti's parts et que les cadres traditionnels de la pensé.' se brisaient sons la pression. A voir tant de morales diverses ((ui s'imposaient chacune dans sa s[)hère avec la même autorité, on était tenté de discuter sa j)ropre morale. On doutait de sa relio;ion avoir tant de relif:^ions ({ui, au même titre que la chrétienne, prétendaient avoh* le monopole de la vérité. En apprenant l'existence de tant d'animaux et de plantes jusqu'alors ignorés, de tant de coutumes et de croyances aussi, on était bien obligé de se dire que les notions qu'on s'était faites de la nature et de l'homme étaient troj) étroites et qu'il fallait les refaire. Dans ce désarroi intellectuel, un esprit curieux et réfléchi risquait fort dej)ërdi'e pied rJmgnezT^c^^ a

avoué qu il éfaTf ïiïcîîÎ7ÏTïïëmèhT^"irrés(Tli~X"?s''^uerres civiles qui sévissaient autour de lui et qui l'attristaient ne pouvaient manquer de lui faire ])rendre en horreur toutes les formes du dognmtisme et de riucliner, elle; aussi, ve;s le doute. II a subi l'influence de quelques écrivains qui, comme lui, chacun à sa manière, s'étaient laissé ébranler du troul)le intellectuel de Tépoque, Corneille Agrippa (l), (tuv de Brué.^(2), p?ut-être même S:incliez (3). Mais surtout le jour où il lut, dans la traduction latine d'Henri Estienne, l'interprète des doctrines pyrrhoniennes, S.^xtus l'^mpiricus, toutes les raisons, jusqu'alors latentes, qu'il avait de douter, envahirent à la fois sa conscience et l'accablèrent.

C'est ])ar ces circonstances, si propres à faire inq)ression sur le tempéram?nt de Montaigne, qu'il faut expliquer les

(1) Henri Corneille Agrippa (1486-1534), médecin et professeurauteur de divers ouvrages et notamment d'un traité De Vincer, titu'Ie et de la vanité des Sciences, que Montaigne a cerfa'nenient Connu.

(2) Auteur aujourd'hui tout à fait oublié de Dialogues contre les nouveaux académiciens... (1557).

(3) Franc )is Sanchez, aiteur d'un opuscule intitulé : Quod nihil teUuT (qu'on ne sait rienj.

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