LA CRISE SCEPTIQUE
déclarations pyrrhoiiiennes que nous lii'ons tout à riioure. Je laisse à penser si cette apologie eût été du goût de Sebonde qu'elle prétendait défendre. Sebonde s'était efforcé, dans sa Théologie naturelle, de démontrer la vérité de la religion chrétienne par les seules forces de la raison. Or on attaquait son dessein. Quelques-uns estimaient qu'il n'avait rien démontré du tout. Montaigne, qui avait traduit en français la Théologie naturelle sur la demande de son père, en était l'avocat désigné. Sous prétexte de le défendre contre ses détracteurs, il lui porte la botte la plus redoutable que puisse recevoir un rationaliste comme Sebonde. Il s'efforça djétablir que la^'aison humaine eal de son essencesOaibïF^^^u^^^^ déînontrer.
Oh en poùîTâ concîïïï^ a^'^ntéTou^lDÎén'liriavéur de Sebonde, qu'il était impossible d'argumenter plus solidement qu'il ne l'a fait, ou bien contre Sebonde, qu'évidemment ii a échoué dans son entreprise. Montaigne se soucie peu de nos conclusions. Ce qui lui importe, c'est seulement de nous persuader de cette faiblesse de notre raison ' et de nous faire un grand éloge du pyrrhonisme.
Mais nécessaù'ement cette crise sceptique modifie l'atti tude de Montaigne aussi bien au point de vue moral qu'au })oint de vue logique. L'idéal des pyiThoniens est, comme celui des stoïciens, de parvenir à l'ataraxie, c'est-à-dire à l'absolue tranquillité d'esprit, à une sérénité qu'aucune passion ne puisse troubler. Mais ils y vont par des chemins bien différents. Le stoïcien, pour y parvenu', compte cssentiellcnRmt sur ses forces individuelles. Il se raidit pour tiiompher de ses passions^ Le pyrrhonien y arrive sans effort, en se faisant aussi ])assif que possible. Il adopte les pratiques traditionnelles sans se mettre en peine de se fau"e des opinions singulières, et se décharge de toutes les passions en suspendant son jugement individuel, dont toutes ])rocôdent à son avis. La foi dans la puissance de la raison humaine était un |)rincip(' fondamental du stoïcisme. Le stoïcisme est une doctrine d'orgueil, qui exalte la dignité humaine et qui attend tout de notre effort personnel. Montaigne, au contrah'e, par })yrrhonisnie, se plaît
il2 IMO.NTAir.NE. — CIIAP. IV
à avilir l'homme, que les stoïciens et les clijéti(>ns regardent coinme la plus noble des créatures, à le replacer au sein de la nature au lieu de Télever au-dessus d'elle, à le ravaler au niveau des autres animaux dont il ne se distingue par aucune prérogative. Cette raison, en effet, dont l'homme se targue, est sans valeur, et les bêtes qu'il méprise ne lui sont en rien inférieures. H n'est pas un acte prétendu intelligent qu'elles ne fassent aussi bien que lui, pas une de ses soi-disant qualités morales ou physiques qui leur manque. Et ainsi Montaigne se dégage de l'arrogance stoïcienne, il la tourne même en dérision. Et voilà, au pomt de vue de son enquête morale, l'étape qu'il franchit avec le scepticisme.
Au point de vue du jugement, il se pénètre de ce sentiment que notre connaissance est relative. Toutes nos coutumes, nos croyances, qui nous apparaissent comme fondées en raison, comme sacrées et indiscutables, sont regardées comme des crimes et des absurdités par d'autres humnu'S auxquels d'autres traditions ont fait une mentalité différente de la nôtre. Eux aussi ont leurs coutumes et leurs croyances indiscutables, qui nous semblent à nous révoltantes ou ridicules. Il n'y a donc pas de morale rabsolue. Sur IVxistence de Dieu^snr la nature de rânu', sur les destinées del'homnu'après lïiniort^ les ])liilosqphes oiîFemis les opnnons les plus contraTrictôlires, et les divers peuples admettent les dogmes les ])lus incohérents : il n'y a doncjH2hit d(Mw|h^ en ces matières. Les lois univerxsiïïTéTclanriésquëîIés^^ la nature,
ne sont en réalité que les lois de nos esprits. La connaissance de l'univers que nous prétendons tirer d(^ nos sensations est relative à nos sens beancoiq) plus qu'à la réalité d(>s chos(>s. Et nous sommes plaisants en vérité quand, denièrc cette infinité de phénomènes en per])étuelle mutation qui constituent iu)tre monde, nons nous flattons do découvrir l'être, l'absoln, ccniuue si nous avions quelque relation avec l'absolu.
x\insi Montaigne s'habitue à critiquer ses propres idées. Il s;Mira désormais (pie toutes les o})inions sont sujettes
LA CRISE SCEPTIOUE 143
h contestation, et qu'il faut les examiner minutieusement, 1 11 éclairer toutes les faces avant de les adopter ou de les . ivpousser. Et toutes ces j)récaiiti()ns lui doiiiifront conliaiu-f en lui. Il s'est fait une métliodc à lui ; il a sur la valeur de nos connaissances des idées qui ne sont pas du tout banales en son temps. Il en a conscience, et cela l'enhardit à nous en faire part longuement et à bien des reprises. Sans doute, cette méthode, lui commandant la ])rudence la plus circonspecte, l'obligera à rester souvent dans l'incertitude et, en conséquence, sur bien des points, à se contenter de? opinions tiaditionneUes, faute de trouver une force suffisantedans les ariiumentTdônt on les combat. ]\[ais ces idées^traditionnelles trouveronten lui un foiid»::^/ ment^jioii veau~iLlt\s sentira établies sur un terrain moinsl[| .!iissant~ll reste fidèle, "pÏÏT'êxëmplé^ au catholicisme de -es pères parce que la raison lui semble incapable de ritn ) [^ nous api)rendre en matière religieuse ; mais tandis que ses contemporains sont catholiques parce que le catholicisme leur semble raisonnable et que leur foi reste ainsi exjJoséL' au hasard d'un argument triomphant, il est catholique^ lui, simplement parce que le catholicisme est la religion 1 raditionnelle, et sa foi est mise ainsi à l'abri de toute attaque. D'autre part, sa méthode nouvelle, sur dps questions moins compliquées que les questions religieuses, lui iournira des idées très personnelles. EUes seront sans doute ]jeu nombreuses, car ])eu d'idées résistent à la critique si pointilleuse qu'il leur fera subir, mais aussi, après qu'elles y auront résisté, de quelle solidité ne les sentira-t-il pas ! Elles mériteront l'attention du public, et Montaigne qui sentira grandir en soi sa confiance en son jugement, aura le désir de les répandre. Ainsi, comme sa méthode est plus raffinée et moins paresseuse que celle de ses contemporains, siu: tous les sujets, aussi bien sur ses idées traditionnelles que sur ses idées originales, il aura quelque chose à nous dire.
Résultat paradoxal, le scepticisme donne donc confiance à Montaigne en son propre jugement et l'invite à se faire une morale originale. C'est dire assez qu'U n'est pas vrai-
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- ment pynlionion ; il a désespéré do. la raison Imniainr. Mais vite il se ressaisit : ou peut, ou doit interroger la raisou à condition de ne pas lui poser des problèmes qui sont trop au-dessus d'elle, et aussi ta condition de ne lui demander que des connaissances relatives, les seules dont elle soit capable. Au reste, cette crise morale et cette crise logique sont intimement liées entre elles : c'est parce
^ qu'il lui faut sonder le fondement de ses idées morales ])our en préciser la valeur, que Montaigne fait la critique de notre connaissance; c'est parce qu'il fait la criticpie de notre» connaissance et en découvres toute la fragilité, qu'il perd sa foi dans les grandes ambitions stoïciennes et qu'il incline à user de préceptes plus conformes à sa nature.
L — l'intelligence des animaux
Pourquoi disons-nous que c'est à l'homme science et connaissance, bcâtie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas : de connaître la force de la rhubarbe et du polypode; et, quand nous voyons les chèwes de Candie, si elles ont reçu un coup de trait, aller, entre un million d'herbes, choisir le chctame pour leur guérison ; et la tortue, quand elle a mangé de la vipère, chercher incontinent de l'origanum pour so purger ; le dragon, fom'bir et éclairer ses yeux avec du fenouil ; les cigognes, se donner elles-mêmes des clystères h tout (avec) de l'eau de marine {mer) ; les éléphants, an'acher non seulement de leurs corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maîtres (témoin celui du roi Porus, qu'Alexandre défit), les javelots et les dards qu'on leur a jetés au combat, et les arracher si dextrement {adroitement) que. nous ne le saurions faire avec si peu de douleur; pourquoi ne disons-nous de même que c'est science et prudence? Car d'alléguer, pour les déprimer (abaisser), que c'est par la seule instruction et maîtrisa de nature qu'elles le savent, ce n'est pas leur ôter le titre do science et de
(1) Essais, II, xn. Je reproduis le texte de 1595 en supprimant toutefois les additions qui font digression ou qui altèrent le caractère du texte do 1580.
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prudence, c'est la leur attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'une si certaine maîtresse d'école. Chrysippus, bien qu'en toutes autres choses aut.mt dédaigneux juge de la condition des animaux que nul autre philosophe, considérant les mouvements du cliien qui, se rencontrant en un carrel'our à trois chemins, ou à la quête (recherche) de son maître qu'il a égaré, ou à la poursuite de quelque proie qui fuit devant lui, va essayant l'un chemin après l'autre, et, après s'être assuré des deux et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, s'élance dans le troisième sans marchander, il est contraint de confesser qu'en ce chien-là un tel discours se passe : « J'ai suivi jusqu'à ce carrefour mon maître à la trace ; il faut nécessairement qu'il passe par l'un de ces trois chemins : ce n'est ni par cettui-ci, ni par celui-là : il faut donc infaiUibk-nu'ut qu'il passe par cet autre » et que, s'assurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisième chemin, ni ne le sonde plus, aiiis (mais) s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce trait, purement dialecticien, et cet usage de propositions divisées et conjointes et de la suffisante énuraération des parties, vaut-il pas autant que le chien le sache de soi que de Trapezonce (1)?
Si (d'ailleurs) ne sont pas les bêtes incapables d'être encore instruites à notre mode : les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler ; et cette facilité que nous reconnaissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et 'astreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, témoigne qu'ils ont un discours au dedans qui les rend ainsi disciphnables et volontaires à apprendre. Chacun est soûl, ce crois-je, de voir tant de sortes de singeries que les bateleiu-s apprennent à leurs chiens : les danses où ils ne faillent une seule cadence du son qu'il oient (entendent), plusieurs divers mouvements et sauts qu'ils leur font faire par le commandement de leur parole. Mais je remarque avec plus d'admiration cet effet, qui est toutefois assez vulgaire, des chiens de quoi se servent les aveugles, et aux champs (à la campagne) et aux villes; je me suis pris garde comme ils s'arrêtent à certaines portes, d'où ils ont accoutumé de tirer l'au-
(1) Georges de Trébizonde, ou Trapezuntius, savant grec du quijizième siècle qui, ayant fui devant l'invasion des Turcs, se réfugia en Italie. Il fut uu célèbre dialecticieiu
mône ; comme ils évitent le choc des ^coches et des charrettes, lors même que, pour leur regai'd, ils ont assea de place pour leur passage : j'en ai vu, le long d'un fossé de vil]e, laisser un sentier plain {plat) et uni, et en prendi-e un pire, pour^ éloigner son maître du iossé : comment pouvait-on avoir fait concevoir à ce cliien, que c'était sa charge de regai^der seulement à la sûreté de son maître et mépriser ses propres commodités pour le servir? Et comment avait-il la connaissance que tel chemin lui était bien assez lai*ge, qui ne le serait pas pour un aveugle? Tout cela se peut-il comprendre sans ratiocination et sans discours?
H ne faut pas oublier ce que Plutarque dit avoir vn à Rome d'un chien, avec l'emperem* Vespasien le père, au théâtre de Mai-,cellus : ce chien servait à un bateleur qui jouait une fiction à plusieurs mimes et à plusieurs personnages, et y avait son rôle. Il fallait, entre autres choses, qu'il contrefît pour un temps le mort, pour avoir mangé de certaine drogue : après avoir avalé le pain qu'on feignait être cette drogue, il commença tantôt à trembler et branler, comme s'il eût été étourdi : finalement, s'étendant et se raidissant, comme mort, il se laissa tirer et traîner d'un heu à autre, ainsi que portait le sujet du jeu ; et puis, quand il connut qu'il était temps, il commença premièrement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se fût revenu d'un profond sommeil, et, levant la tête, regarda çà et là, d'une façon qui étonnait tous les assistants.
Les bœufs qui servaient aux jardins royaux de Suse, pour les arroser et tourner certaines grandes roues à puiser de l'eau, auxquelles il y avait des baquets attachés (comme il s'en voit plusieurs en Languedoc), on leur avait ordonné d'en tirer par jour jusqu'à cent tours chacun : ils étaient si accoutumés à ce nombre, qu'il était impossible, par aucune force, de leur en faire tirer un tour davantage, et, ayant fait leur tâche, ils s'arrêtaient tout comt. Nous sommes en l'adolescence avant que nous sachions compter jusqu'à cent, et venons de découvrir des nations qui n'ont aucune connaissance des nombres.
Il y a encore plus de discours (raisonnement) à instruire autinii qu'à être instruit : or, laissant à part ce que Démocritus jugeait et prouvait, que la plupart des arts, les bêtes nous les ont appris, comme l'araignée à tistre (tisser) et à coudre, l'hirondelle à bâtir, le cygne et le rossignol la musique, et plusiem's animaux, par leur imitation, à faire la médecine : Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et
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y emploient du temps et du soiu, d'où il advicut que ceux que nous nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'école siius leurs parents, perdent beaucoup de la grâce de leur chant; nous pouvons juger pai" là qu'il ro(,;oit de l'amendemoiit par discipline et par étude ; et, entre les libres mêmes, il n'est pas un et pareil, chacun en a pris selon sa capacité; et, sur la jalousie de leur aj)prcntissage, ils se débattent, à l'envi, d'une contention (lultc) si courageuse, que, parfois, le vaincu y demeure mort, l'iuilcine lui faillant plutôt que la voix. Les plus jeunes ruminent, pensifs, et prennent -à imiter certains couplets de chanson : le disciple écoute la leçon de son précepteur et en rend compte avec grand soin ; ils se taisent, l'un tantôt, tantôt l'autre : on oit {entend) corriger les fautes, et sent-on aucuiu's Tépréhensions du précepteur. J'ai vu, dit Arrianus (1), autrefois un éléphant ayant à chaque cuisse une cymbale pendue et une autre attachée à sa trompe, au son desquelles tous les autres dansaient en rond, s'élevant et s'inclinant à certaines cadences, selon que l'instrument les guidait : et y avait plaisir à ouïr cette harmonie. Aux spectacles de Home, il se voyait ordinairement des élépliauts dressés à se mouvoir, et danser, au son de la voix, des danses à plusieurs entrelaçures, coupures et diverses cadences très difficiles à apprendre. D s'en est vu qui, en leur privé, remémoraient leur leçon et s'exerçaient, par soin et par étude, jjour n'être tancés et battus de leurs maîtres.
Mais cette autre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque même pour répondant, est étrange. Elle était en la boutique d'un barbier, à Rome, et faisait merveilles do contrefaire avec la voix tout ce qu'elle oyait (entoidnil). Un jour, il advint que certaines trompettes s'arrêtèrent à sonner longtemps devant cette boutique. Depuis cela, et tout le lendemain, voilà cette pie pensive, muette et mélancohque, de quoi tout le monde était émerveillé et pensait que le son des trompettes l'eût ainsi étourdie et étonnée, et qu'avec l'ouïe la voix se fût quand et quand (en même temps) éteinte ; mais on trouva enfin que c'était une étude profonde et une retraite en soimême, son esprit s'exercitant et préj)arant sa voix à représenter
(1) Arilen, liistorien grec né vois la fin du premier siècle de nutie ère et qui a écrit, entre autres oiivran;('s, une Anahane on il conte les conifuêtes d'Alexandre. C'est à cet écrit, traduit par Witard cri 1581, (jue Montaigne a emprunté rc qu'il dit ici.
le son de ces trompettes de manière que sa première voix ce ffil celle-là, d'exprimer parfaitement leurs reprises, leurs poses et leurs muances, ayant quitté par ce nouvel apj)renti?sage et pris à dédain tout ce qu'elle savait dire auparavant.
Je ne veux pas omettre d'alléguer aussi cet autre exemple d'un chien que ce même Plutarque dit avoir vu (car, quant à Fordi'e, Je sens bien que je le trouble ; mais je n'en u'<seivc non plus à ranger ces exemples, qu'au reste de toute ma besogne), lui étant dans un navire : ce cliien, étant en peine d'avoir l'huile qui était dans le fond d'une cruche, où il ne pouvait arriver de la langue, pour l'éti'oite embouchiu-e du vaisseau (vase), alla quérir des cailloux, et en mit dans cette cruche jusqu'à ce qu'il eût fait hausser l'huile plus près du bord, où il la pût atteindre. Cela, qu'est-ce, si ce n'est l'effet d'un esprit bien subtil? On dit que les corbeaux de Barbarie en font de même, quand l'eau qu'ils veulent boire est trop basse. C!ette action est aucunement voisine de ce que récitait des éléphants un roi de leur nation, Juba, que quand, par la finesse de ceux qui les chassent, Fun d'entre eux se trouve pris dans certaines fosses profondes qu'on leiu* prépare et les recouvre de menues broussailles pour les ti'omper, ses compagnons y apporîent en diligence force pierres et pièces de bois, afin que cela .Faide à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte, en tant d'autres effets, à l'humaine suffisance que, si je voulais suivre par le menu ce que l'expérience en a appris, je gagnerais aisé- ■ ment ce que je maintiens ordinairement, qu'il se trouve plus de I différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d'un éléphant, en une maison privée de Syrie, dérobait à tous les repas la moitié de la pension qu'on lui avait ordonnée : un jour le maîti'e voulut lui-même le panser et versa dans sa mangeoire la juste mesure d'orge qu'il lui avait prescrite pour sa nourriture ; Féléphant, regardant de mauvais œil ce gouverneur, sépara avec la trompe et en mit à part la moitié, déclarant par là le tort qu'on lui faisait. Et un autre, ayant un gouverneur qui mêlait dans sa mangeaille des pierres [)Our en croître la mesure, s'approcha du pot où il faisait cuire sa chair (nande) pour son dîner, et lui rempHt de cendre. Cela, ce sont des effets particuhers : mais ce que tout le monde a vu et que tout le monde sait, qu'en toutes les armées qui se conduisaient du pays du Levant, l'une des plus gi'andes forces consistait aux éléphants, desquels on tirait des eSets sans comparaison plus grands que nous ne faisons à préseut 'de notre
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artillerie fl), qui tient à peu pr^s leur place eu une bataille ordonnée (cela est aisé à juger h ceux qui connaissent les histoires andennes) :
Siquidem Tyrio servire solehant Annihali, et nostris diinbus, regique Mohsso, Ilorum majores, et dorso ferre cohortes, Partein aliquam belli, et erintem in prfelia turrim (2).
II fallait bien qu'on se répondît à bon escient de la créance de ces bêtes et do leurs discours, leur abandonnant la tête d'nne bataille, là oii {alors que) le moindre arrêt qu'elles eussent su faire pour la graudeur et pesanteur de leur cor])S, le moindre effroi qui leur eût fait tourner la tête sur leurs gens, était suffisant poiur tout perdre ; et s'est vu moins d'exemples oii cela soit advenu qu'ils se rejetassent sur leiu-s troupes, que de ceux où nous-mêmes nous rejetons les uns sur les autres et nous rompons. On leur donnait charge, nou d'un mouvement simple, mais de plusieurs diverse? parties au combat ; conmie faisaient aux chiens les Espagnols à la nouvelle conquête des Indes, auxquels ils payaient solde et faisaient pai-tage au butin : et montroient ces animaux autant d'adresse et de jugement à poursuivre et arrêter leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisaient d'ardeur et d'âpreté.
... Elles {les hctes) produisent encore d'autres efïets qui surpassent de bien loin notre capacité; auxquels il s'en faut tant que nous puissions arriver par imitation, que, par imagination même, nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et dernière bataille navale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galère capitainesse fut an-êtée au milieu de sa course par ce petit poisson que les Latins nomment Rémora, h cause de cette sienne propriété d'arrêter toute sorte de vaisseaux auxquels il s'attache (3). Et l'empereur Caligula voguant
(1) Montaigne ne se montre pas favorable h rartiUorie ni aux armes à feu en général, aux effets desquels il croit peu et dont il espère que ses concitoyens quitteront bientôt l'usage. Il est juste de dire qu'elles étaient encore fort peu perfectionnées.
, (2) Les ancôtres de nos éléphants combattaient dans les armées d'Hannibal, du roi d'Epire et des généraux de Rome. Ils portaient sur leur dos des cohortes entières et des tours que l'on voyait s'avancer au milieu des batailles. (Juvénal, XII, 107.)
i'.l) Rémora vient de remorari, qui signifie retenir, arrOter,
= APOLOGIE DE llAYMOND DE SEBONDE = 451
avec une grande flotte en la côte de la Romanie, sa seule galère fut arrêtée tout court par ce même poisson ; lequel il fit prendre attaché comme il était au bas de son vaisseau, tout dépit de quoi un si petit animal pouvait forcer et la mer et les vents et la violence de tous ses avirons, pour être seulement attaché par le bec à sa galère (car c'est un poisson à coquiUe) ; et s'étonna encore, non sans grande raison, de ce que, lui étant apporté dans le bateau, il n'avait plus cette force qu'il avait au dehors. Un citoyen de Cyzique acquit jadis réputation de bon mathématicien pour avoir appris de la condition de l'hérisson, qu'il a sa tanière ouverte à divers endroits et à divers vents, et, prévoyant le vent à venir, il va boucher le trou du côté de ce vent-là : ce que remarquant, ce citoyen apportait en sa ville certaines prédictions du vent qui avait à tirer. Le caméléon prend la couleur ■ du lieu où il est assis ; mais le poulpe se donne lui-même la couleur qu'il lui plaît, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint et attraper ce qu'il cherche : au caméléon, c'est changement de passion ; mais au poulpe, c'est changement d'action. Nous avons quelques mutations de couleur à la frayeur, la colère, la honte et autres passions qui altèrent le teint de notre visage ; mais c'est par l'effet de la souffrance, comme au caméléon : il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir ; mais il n'est pas en la disposition de notre volonté. Or ces effets que nous reconnaissons aux auti'es animaux, plus grands que les nôtres, témoignent en eux quelque faculté plus excellente qui nous est occulte ; comme il est vraisemblable que sont plusieurs autres de leiu-s conditions et puissances, desquelles nulles apparences ne ^^ennent jusqu'à nous.
De toutes les prédictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines étaient celles qui se tiraient du vol des oiseaux : nous n'avons rien de pareil, ni de si admirable. Cette règle, cet orcke du branler de Iciur aile, par lequel on tire des conséquences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent moyen à une si noble opération : car c'est prêter à la lettre, d'aller attribuant ce grand effet à quelque ordonnance naturelle, sans FinteUigence, consentement et discours (raisonnement) de qui le produit; et est une opinion évidemment Fausse. Qu'il soit ainsi : la torpiUe a cette conchtion, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais, au Il avers des filets et de la seine, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient, voire, dit-on davantage, que, si on verse de l'eau dessus, on
sent cette passion qui gagne contiouiont jusqu'à la main et endort l'attouchement au travers de l'eau. Cette force est merveilleuse ; mais elle n'est pas inutile à la torpille : elle la sent et s'en sert, de manière que, pour attraper la proie qu'elle quête {cherche), on la voit se tapir sous le limon, afin (|ue les autres poissons, se coulant paj"-dessus, frappés et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance.